Le livre « Reconnaître et retenir les chants d’oiseaux », une méthode utile pour les débutants

La couverture du livre

La couverture du livre « Reconnaître et retenir les chants d’oiseaux, la méthode en cinq étapes » de Raphaël Sané.
Source : éditions Ulmer

Au printemps et au début de l’été, la nature retentit des chants et des cris de nombreuses espèces d’oiseaux, surtout à l’aube (lire Le chœur de l’aube est bien plus qu’un simple concert d’oiseaux), et pour un débutant, il peut sembler difficile, voire impossible, de les distinguer les uns des autres. Pourtant, savoir reconnaître les vocalisations constitue un grand avantage pour un observateur, car certaines espèces sont très discrètes et restent souvent cachées, tandis que d’autres ont des plumages très proches les unes des autres et leur voix est le critère le plus fiable pour les distinguer (lire Comment distinguer les Pouillots fitis et véloce ?). Connaître les chants et les cris est aussi utile pour mieux observer en comprenant le comportement des oiseaux et savoir par exemple si un individu parade, défend un territoire ou alarme en présence d’un danger. 
Quelques principes sont bien connus, comme commencer progressivement, en débutant par son jardin, essayer de retranscrire les chants avec des mots et utiliser les sonogrammes pour les visualiser (lire Apprendre à reconnaître et à retenir les chants et les cris des oiseaux), des méthodes ont été proposées, comme celle en trois étapes de Dominique Boucharel (lire Dominique Boucharel et sa méthode pour apprendre à identifier les oiseaux par le chant) , et il existe des applications pour smartphones avec des modules de reconnaissance automatique (lire Applications pour smartphones pour l’identification des oiseaux – Première partie), mais il manquait un ouvrage de poche mettant un peu d’ordre dans la technique d’apprentissage, mais aussi de mémorisation.
C’est justement le double objectif du livre « Reconnaître et retenir les chants d’oiseaux«  de Raphaël Sané, paru en 2026 : plutôt que de proposer un simple guide d’identification, il adopte une approche méthodique et progressive, inspirée des neurosciences et des techniques mnémotechniques, afin d’aider le lecteur à ancrer durablement les sons dans sa mémoire. L’idée est de considérer les chants d’oiseaux comme une sorte de langue étrangère, que l’on apprend non pas passivement mais par immersion, répétition et association.
Son ouvrage s’ouvre sur une introduction qui pose les enjeux et les difficultés de cette pratique, avant de dérouler une méthode structurée en cinq étapes. Le lecteur est d’abord invité à développer son écoute et son attention auditive, ce qui est essentiel pour progresser. Vient ensuite une phase de compréhension du « langage » des oiseaux, avec une distinction entre chants et cris et une initiation à des outils souvent inconnus des débutants, comme les sonogrammes (lire Stanislas Wroza : l’approche sonore pour étudier et identifier les oiseaux).

La fiche consacrée à la Pie bavarde (Pica pica)

Le livre propose 45 fiches détaillées d’oiseaux communs d’Europe de l’Ouest, comme celle consacrée à la Pie bavarde (Pica pica) (cliquez sur l’image pour l’agrandir).
Source : Camille Foucher / éditions Ulmer

La troisième étape insiste sur la pratique sur le terrain : savoir où et quand écouter, et surtout s’exposer régulièrement aux sons. Une fois la base acquise, l’identification a posteriori permet de vérifier ses hypothèses à l’aide d’outils et de clés proposées dans le livre. Enfin, le plus important consiste à consolider sa mémoire grâce à des techniques d’association, souvent basées sur des analogies sonores ou des rythmes, qui facilitent la rétention à long terme.
Cette progression pédagogique s’accompagne d’une partie descriptif consacrée aux espèces communes d’Europe de l’Ouest : environ 85 sont évoquées, dont 45 font l’objet de fiches détaillées et illustrées, organisées du chant le plus simple au plus élaboré afin de ne pas décourager le débutant. Chaque fiche s’appuie sur des enregistrements accessibles via des QR codes (plus de 180 chants et cris), ce qui permet de passer constamment de la théorie à la pratique et de s’entraîner aussi bien chez soi que sur le terrain.
Ce qui fait l’originalité du livre tient justement à cet équilibre entre contenu naturaliste et méthode d’apprentissage. Là où beaucoup de guides se contentent de décrire les chants, celui-ci propose un véritable parcours d’entraînement, fondé sur des principes cognitifs comme la répétition espacée ou la reconnaissance de motifs.  
Ses points forts sont donc une démarche structurée, une bonne accessibilité pour les débutants, et une approche pratique grâce aux enregistrements en ligne. Toutefois, cette approche méthodique peut ne pas convenir à tous les profils, notamment aux observateurs plus expérimentés ou aux personnes qui préfèrent multiplier les sorties dans la nature, seules ou dans un groupe, pour retenir peu à peu les chants et les cris.
Éditeur ‏: Ulmer – Date de parution : 5 mars 2026 – Format : 14 x 19 cm – 128 pages – Prix : 12,90 euros TTC (France)– ISBN : 978-2379224829 – Le commander en ligne

Interview de Raphaël Sané

1 – Pourquoi avez-vous écrit ce livre ? Avez-vous remarqué que les observateurs avaient souvent du mal à retenir les chants et les cris d’oiseaux ?

Rougegorge familier (Erithacus rubecula)

Le chant mélancolique du Rougegorge familier (Erithacus rubecula) est facile à entendre un peu partout en France.
Photographie : Raphaël Sané

Raphaël Sané : j’ai remarqué autour de moi que nombreux étaient ceux qui, même sans être ornithologue ou vouloir le devenir, exprimaient l’envie de connaître les chants des oiseaux près de chez eux, car ils ont toujours fasciné les humains. C’est un peu comme les arbres : peu de gens souhaitent être botanistes, mais tout le monde (ou presque !) s’intéresse aux essences et aimerait les reconnaître par leurs feuilles. Dans les deux cas, ces manifestations naturelles omniprésentes, évidentes et accessibles, s’imposent à nous sans qu’on ait à les chercher et invitent donc à les connaître. 

2 – En quoi l’approche proposée dans votre livre est-elle vraiment originale, inédite et innovante ? Est-elle efficace pour tout le monde, ou bien ne fonctionne-t-elle pas pour certaines personnes ?

Raphaël Sané : l’autre constat qui m’a frappé est que, parmi les personnes désireuses de connaître les chants et qui avaient entrepris l’effort de les apprendre, la plupart avaient vite abandonné, affirmant souvent que c’était « trop difficile » ou que leur mémoire était trop « mauvaise », d’où mon idée de proposer une méthode originale qui mettrait l’accent, non pas sur une, mais sur plusieurs façons de reconnaître les chants : applications, clé d’identification, transcriptions, sonogrammes, moyens mnémotechniques, etc. En résumé, des outils pour tout le monde (« de 7 à 77 ans »), pour toutes les mémoires, et surtout pour tous les besoins, du simple désir de mettre un nom sur un chant que l’on vient d’entendre à celui de vouloir véritablement les apprendre.

3 – Vous indiquez que votre méthode est inspirée de techniques utilisées en neurosciences : dans quels autres domaines d’apprentissage sont-elles utilisées ?

Raphaël Sané : plus exactement, les techniques évoquées dans mon livre sont inspirées de recherches en neurosciences et ont été développées par les mnémonistes, des champions de la mémoire capables, par exemple, de retenir l’ordre d’un jeu de 52 cartes en ne le regardant qu’une poignée de secondes ! Or, ce que les scientifiques et les surdoués de la mémorisation nous disent, c’est que développer sa mémoire peut être utile à tout le monde, dans tous les domaines de sa vie : pour retenir des cours, apprendre une langue, se rappeler du prénom des gens ou de l’endroit où l’on a rangé ses clés, etc. ! Et surtout, ils nous démontrent que c’est facile ! Et en effet, lorsque je me suis penché sur leurs façons de faire, publiées dans des articles scientifiques ou des ouvrages de vulgarisation, je me suis vite aperçu que leurs techniques étaient finalement peu nombreuses, toujours les mêmes et simples d’accès. Cerise sur le gâteau : j’ai découvert qu’une partie de leurs enseignements pouvait s’appliquer au domaine très particulier des sons, et c’est ce qui m’a décidé à me lancer dans ce projet de livre.

4 – La deuxième étape de votre méthode consiste à “décrypter le parler des oiseaux” : pourriez-vous en dire plus ?

Accenteur mouchet (Prunella modularis)

Le chant  de l’Accenteur mouchet (Prunella modularis) est une « ritournelle stéréotypée peu puissante », qui fait penser à un « enfant qui chouine ».
Photographie : Raphaël Sané

Raphaël Sané : il s’agit de saisir la différence entre les chants, des vocalisations plus complexes surtout émises par les mâles durant la période de reproduction à des fins de défense du territoire et/ou d’attraction d’une partenaire et les cris, qui sont émis en différentes occasions toute l’année par tous les individus. Il faut également comprendre comment est structuré un chant (en séquences, en strophes, en motifs, etc.) et comment il peut être décrit à l’aide de termes spécifiques précis tels que « aigu », « »crescendo », « flûté », etc. Il n’y a pas un seul élément universel permettant de discriminer un chant, comme sa fréquence (chant aigu ou grave), sa tonalité (flûté, sifflé, métallique, etc.) ou sa structure (crescendo, accélérant, staccato, etc.).

5 – La troisième étape de votre méthode est titrée « sortez, écoutez et recommencez » : pourquoi la répétition sur le terrain est-elle essentielle pour progresser ?

Raphaël Sané : la pratique de terrain est particulièrement importante pour progresser, car on se retrouve alors « immergé » dans l’expérience. La première leçon des neurosciences est en effet qu’on ne retient bien que ce qui nous motive : vous pouvez être un élève incapable (NDLR : hélas !) de vous rappeler de la moindre date de l’histoire de France, mais être incollable sur les paroles des chansons de votre artiste préféré ou les noms des joueurs du championnat de votre sport de prédilection. Ainsi, le simple fait de sortir pour écouter les oiseaux montre que vous êtes motivé et que vous devriez naturellement avoir plus de facilités pour retenir leurs chants.
La deuxième leçon des neurosciences est que plus un souvenir est multisensoriel, mieux il se grave dans notre mémoire. En allant sur le terrain, en cherchant un oiseau, en l’écoutant, en le voyant, en sentant l’odeur du printemps, en ressentant les émotions liées à votre découverte ou en vous émerveillant de la beauté de l’instant, vous « imprimez » le moment et le chant de manière particulièrement efficace.
Enfin, la répétition de la pratique est essentielle pour l’apprentissage : la troisième leçon des neurosciences est en effet que c’est surtout la révision des notions apprises qui permet de graver les souvenirs de manière indélébile. Il faut savoir que même les spécialistes font régulièrement des petites séances d’écoute avant chaque printemps pour se rafraîchir la mémoire. Les neuroscientifiques disent que la révision idéale consiste à revoir une notion une heure, un jour, une semaine et un mois plus tard, puis une fois par an. Le mot de révision peut paraître rébarbatif à certains mais, en ce qui concerne les chants, il ne devrait pas car il existe des méthodes faciles et amusantes, comme des quizz à faire dans les transports en commun, des échanges en famille (l’apprenant fait le professeur lors de balades dominicales), des cartes mémoires, etc.

6 – La quatrième étape de votre méthode est intitulée « identifiez a posteriori« : pourquoi est-il aussi utile d’identifier un chant a posteriori que sur le moment ?

Raphaël Sané : je distingue en effet deux types d’identification. Celle a posteriori se fait après avoir entendu le chant, au moyen d’une application pour smartphone, d’une clé ou de la comparaison de son enregistrement ou de ses transcriptions avec des sources de référence, comme les bibliothèques sonores. L’identification a priori se fait par apprentissage préalable des chants, qui sont ensuite reconnus sur le terrain au moment où ils sont entendus. La première façon permet de nommer un chanteur, ce que recherchent beaucoup de curieux de la nature et qui constitue une première étape très jubilatoire. Toutefois, connaître n’est pas savoir : sans application, clé, guide ou banque de son sous la main, il sera impossible à la même personne de retrouver le nom du chanteur si elle l’entend à nouveau. Il vous serait de la même manière impossible, dans un pays étranger, de comprendre des questions qu’on vous a pourtant déjà posées sans traduction. Il faut passer par l’apprentissage et la mémorisation, qui vous rendent autonome, ce qui est le plus gratifiant.

7 – La cinquième étape de votre méthode, qui est peut-être la plus importante, consiste à apprendre et à retenir les chants. En quoi comparer les chants à un langage humain peut-il aider à mieux s’en souvenir ?

Grive musicienne (Turdus philomelos)

La Grive musicienne (Turdus philomelos), dont le chant mélodieux est composé de notes presque toujours répétées deux à cinq fois, semble « bégayer ».
Photographie : Raphaël Sané

Raphaël Sané : le mimologisme, puisque c’est de cela qu’il s’agit, est l’un des moyens mnémotechniques décrits dans le livre. Par essence, un moyen mnémotechnique est un outil simple permettant de mieux retenir quelque chose de complexe. Dans le cadre de l’ouvrage, c’est un mot, une phrase ou une image qui met en lumière un caractère saillant d’un chant et s’y substitue afin que notre mémoire, qui n’est pas faite pour retenir des sons, s’en empare et s’en souvienne plus facilement. Par exemple, si je fais écouter le chant de la Grive musicienne (Turdus philomelos) à un débutant, il l’aura certainement oublié le lendemain, mais si j’attire son attention sur le fait que cet oiseau répète chaque note plusieurs fois et que, pour cette raison, je l’ai surnommée « la bègue » dans mon livre, il associera instantanément et durablement tout chant « bégayé » à cette espèce lorsqu’il l’entendra plus tard.

Écoutez ci-dessous un enregistrement du chant de la Grive musicienne réalisé par Cédric Mroczko (source : Xeno-Canto) :

8 – La meilleure méthode pour apprendre à reconnaître les chants et les cris n’est-il pas simplement d’y aller peu à peu, en multipliant les sorties ? Les observateurs actuels ont-ils tendance à vouloir retenir les chants trop vite, et se découragent donc plus rapidement qu’avant ?

Raphaël Sané : apprendre sur le terrain est une très bonne méthode pour qui a du temps et de la patience pour sortir, chercher les chanteurs et tenter de les apercevoir dans le feuillage où ils se dissimulent généralement, puis d’arriver à les identifier. Je suis passé par là, mais j’étais jeune (15 ans) et passionné, donc j’avais le temps et l’envie, ce qui ne m’a pas empêché « d’en baver ». Tout le monde n’a toutefois ni cette chance ni cette motivation, et c’est pour cela que je dirais que la « meilleure » méthode est celle qui est la mieux adaptée à son cas. C’est justement en cela que le livre se démarque des autres, car il propose une méthode « à tiroirs », c’est-à-dire basée sur un panel d’outils et de techniques, dans lequel le débutant peut puiser selon ses préférences.

9 – Ne pensez-vous pas qu’avec les applications d’identification des chants et des cris disponibles sur smartphones disponibles, comme Birdnet et Merlin Bird ID, les observateurs ont tendance à faire moins d’efforts et à se reposer trop sur elles ? Ne faudrait-il pas débuter sans les utiliser, au moins pendant un certain temps ?

Chardonneret élégant (Carduelis carduelis)

Le chant du Chardonneret élégant (Carduelis carduelis) est composé de « notes sifflées, claires et rondes, à consonance métallique ».
Photographie : Raphaël Sané

Raphaël Sané : encore une fois, tout dépend de ce que l’on souhaite. Prenons l’exemple d’une dame qui nourrit amoureusement les oiseaux dans son jardin en hiver, sait distinguer le Verdier d’Europe (Chloris chloris) du Chardonneret élégant (Carduelis carduelis), mais qui ne sait pas reconnaître leurs chants au printemps. Pour cette personne qui veut juste mettre un nom sur un chant, je dirais que les applications de reconnaissance automatique, ou la clé d’identification de mon livre, si elle est réfractaire aux appareils connectés, seraient les outils les plus adaptés. Pour un jeune qui se lancerait avec passion dans l’ornithologie et qui veut identifier les chants qu’il a entendus sur le terrain, je recommanderais plutôt un apprentissage pas à pas, basé sur l’écoute préalable de chants préenregistrés, comme pour une langue étrangère. Il finira ainsi par être autonome sur le terrain, et les applications ne deviendront plus qu’une aide appréciable, sollicitée dans certaines circonstances uniquement, comme mettre un nom sur un chant encore inconnu ou réidentifier un chant appris mais oublié.

10 – Vous utilisez personnellement les applications Birdnet et Merlin Bird ID pour identifier les oiseaux à partir des chants et des cris, mais vous indiquez que vous ne pouvez pas dire quelle est la meilleure : n’avez-vous pas tout de même une préférence ? Que pensez-vous de l’application du Guide Ornitho  qui est également très populaire en France ?

Raphaël Sané : une étude comparative menée en 2024 a démontré effectivement qu’aucune des deux premières n’était meilleure que l’autre : l’une permet de capter plus de chants mais se trompait plus souvent, tandis que l’autre était moins sensible mais plus fiable pour identifier. Ainsi, elles se compensent et se complètent. La différence va se faire au niveau de leur « philosophies » différentes : avec Birdnet, vous sélectionnez le son que vous voulez déterminer, tandis que Merlin Bird ID nomme indifféremment tout ce qu’il capte. Aussi, tout dépend de ce que vous voulez : reconnaître un son en particulier ou avoir un inventaire complet des chanteurs des alentours !
Dans tous les cas, il ne faut jamais oublier, d’une part que ces applications n’entendent pas tout (entre un tiers et la moitié seulement de ce qu’une oreille exercée capte !) et d’autre part, qu’elles peuvent se tromper ! Une validation par l’utilisateur des identifications suggérées est toujours indispensable, en comparant son enregistrement avec des sons de référence. C’est là qu’intervient l’application du Guide Ornitho, qui n’est pas un système de reconnaissance automatique, mais un guide d’identification comprenant images, textes et sons enregistrés de référence. En plus de ce dernier, j’utilise également très souvent BirdSounds Europe qui, pour un achat unique à prix modique, offre une banque de sons accessibles hors ligne très étendue. En ligne, la bibliothèque sonore xeno-canto.org, et éventuellement Aves Vox, une application qui en dérive, sont des références incontournables.

11 – Comment apprendre à développer une écoute active dans un environnement naturel, par exemple pour réussir à se focaliser sur certains chants dans une forêt au printemps ? Est-ce surtout une histoire de concentration ?

Forêt au printemps

Débuter l’apprentissage des chants d’oiseaux dans une forêt au printemps n’est pas l’idéal.
Photographie : Dietmar Rabich / Wikmedia Commons

Raphaël Sané : pour un débutant désireux d’apprendre les chants, se rendre en forêt par un beau matin de printemps est ce qu’il y a de mieux pour être découragé ! C’est comme vouloir apprendre l’anglais en se noyant dans la foule à Trafalgar Square, en plein centre de Londres, un samedi après-midi ! Le printemps est certes une bonne saison pour débuter, mais pas trop tôt le matin, le chœur de l’aube est alors à son paroxysme, et pas en forêt, où on entend trop de concertistes d’un coup, sans souvent jamais les voir ! Les sites ouverts et semi-ouverts (cultures bordées de haies, friches, jardins, vergers, etc.) moins diversifiés et où la vue porte plus loin, sont plus indiqués : c’est en tout cas l’un des conseils que je donne dans le livre, dont l’approche se veut résolument pragmatique.
Une fois sur place, l’étape suivante consiste effectivement à apprendre à écouter. Un exercice très simple que je décris est de diffuser l’enregistrement d’une ambiance matinale accessible via un QR code, de fermer les yeux et d’explorer mentalement le paysage sonore. Le processus est exactement le même que la contemplation d’une montagne avec les yeux, sauf que c’est l’écoute que l’on oriente. Naturellement, on est d’abord attiré par les mélodies fortes et claires (l’équivalent des sommets du paysage), mais il ne faut pas s’en contenter car quantités d’autres sons plus subtils ne demandent qu’à être perçus : il peuvent être plus faibles, plus lointains, moins harmonieux, plus brefs, etc. Les personnes qui n’en ont pas l’habitude sont toujours fascinées de découvrir à quel point la moindre partition naturelle se révèle d’une richesse incroyable pour peu qu’on fasse preuve d’un minimum de concentration.

12 – Vous donnez dans votre livre une clé de détermination des chants composée de différents critères : chant de jour ou de nuit, chant fort de deux à six notes seulement ou autre, chant stéréotypé ou improvisé, etc. Elle fait elle-même appel à d’autres sous-clés (ritournelles, chants simples comprenant le son « ou », etc.) Avez-vous eu des difficultés à élaborer cette clé ? N’est-elle pas un peu complexe à utiliser sur le terrain ?

Raphaël Sané : rappelons peut-être d’abord qu’une clé est un système basé sur des choix successifs posés à l’utilisateur et dont les réponses conduisent de proche en proche à la bonne réponse (par exemple, si le chant est long, il faut aller sur le choix 2, puis, s’il est émis en vol, il faut voir le choix 4, etc.).  Il ne me semble pas exister de clé d’identification des chants d’oiseaux équivalente à celle que j’ai conçue spécialement pour le livre. Les rares que j’ai pu trouver concernaient beaucoup moins d’espèces (j’en aborde une cinquantaine), étaient incomplètes (un seul chant proposé pour certaines espèces en émettant plusieurs, comme les mésanges, etc.), ou étaient vraiment compliquées à utiliser (tableur informatique à multiples entrées).
Cela n’a pas été facile de l’élaborer et encore moins de la mettre en page de façon agréable, et je salue la prouesse de Camille Fouché et Suyapa Hammje, des éditions Ulmer. Je mentirais en disant qu’elle est infaillible, mais les clés le sont rarement, car elles font souvent appel à des jugements subjectifs de la part de l’utilisateur (comment déterminer par exemple qu’un chant est long ?). Malgré cela, elle devrait permettre d’identifier assez facilement la grande majorité des sons entendus par les débutants partout en France, en Suisse, au Luxembourg et en Belgique. Je l’ai testé auprès d’amis non ornithologues, et elle a donné de très bons résultats ! Personnellement, je la vois comme un outil ludique, un véritable jeu de piste, à réaliser notamment en famille, par exemple au moment du pique-nique par des parents lisant les choix à haute voix aux enfants pour les inviter à identifier l’oiseau qui chante au-dessus d’eux.

13 – Vous proposez aussi 45 fiches d’oiseaux communs composées du nom de l’espèce, d’une photo, d’un QR code pour écouter un enregistrement, d’une description du chant et des cris, d’onomatopées, d’une information sur la variabilité du chant, etc. Ont-elles été difficiles à élaborer, en tout cas pour certaines espèces ?

Une partie de la fiche consacrée au Pic épeiche (Dendrocopos major)

Une partie de la fiche consacrée au Pic épeiche (Dendrocopos major) (cliquez sur l’image pour l’agrandir).
Source : Camille Foucher / éditions Ulmer

Raphaël Sané : ce qui a été difficile à élaborer, en tout cas pour certaines espèces, ce sont les différents moyens mnémotechniques. Pour les fiches proprement dites, la principale difficulté a été de rester concis. Il est en effet toujours tentant de vouloir être exhaustif, mais à trop fournir d’explications et d’exemples, on finit par perdre le lecteur. Il a fallu sans cesse que je me rappelle que ce que recherchait avant tout le débutant n’était pas l’exhaustivité, mais ce qu’il a le plus de chance de voir et d’entendre.
Pour lui faciliter la vie, j’ai classé les fiches selon un ordre d’apprentissage progressif, allant globalement du chant le plus simple au plus complexe. En outre, j’ai pris le parti de proposer deux niveaux de lecture pour chaque fiche : des notions essentielles discrètement encadrées de rouge à apprendre en premier, en particulier la vocalisation principale accessible par QR code et les moyens mnémotechniques associées pour mieux la retenir, suivies d’informations complémentaires, comme les autres vocalisations ou les confusions possibles, que l’on pourra regarder une fois que les informations essentielles auront été maîtrisées.
J’en profite pour remercier les personnes qui m’ont transmis des sons pour compléter mes enregistrements : Cédric Mroczko, Olivier Swift, Julien Rochefort, Béatrix Saadi-Vachmin et Niels Van Dorninck.

14 – Les onomatopées que vous proposez pour retenir les chants sont-elles en général celles décrites dans d’autres ouvrages ou en avez-vous créé de nombreuses vous-même ?

Raphaël Sané : une onomatopée, à savoir la transcription d’un son en langage courant, par exemple le « hou-hou hou hououououou » de la Chouette hulotte (Strix aluco), est possible pour la plupart des cris et pour beaucoup de chants. Pour les chants plus complexes, comme celui puissant et varié du Rossignol philomèle (Luscinia megarhynchos), qui est impossible à retranscrire littéralement, j’ai utilisé simplement une description du style « mélopée puissante et variée ». Dans un cas comme dans l’autre, j’ai juste essayé de faire des transcriptions linguistiques et descriptives aussi fidèles que possible.
Bien sûr, il y a des sons moins faciles à rendre que d’autres : le « uit » du cri de contact du Pouillot véloce (Phylloscopus collybita) est presque toujours décrit tel quel par les guides d’identification, alors que le chant du Loriot d’Europe (Oriolus oriolus) est parfois retranscrit par « didelio », « duo-lio » ou encore « diduliao » selon quelques sources pris au hasard dans ma bibliothèque. 
Il en va de même avec les descriptions, qui contiennent elles aussi une part de subjectif, car par exemple, les qualificatifs de mélodieux, puissant ou varié ne signifient pas exactement la même chose pour chacun d’entre nous. C’est pourquoi j’encourage les lecteurs à tenir à jour un carnet d’observation ou au moins d’annoter les pages du livre avec leurs propres transcriptions, qui seront par définition les meilleures.

Écoutez ci-dessous un enregistrement du chant du Loriot d’Europe réalisé par Olivier Swift (source : Xeno-Canto) :

15 – Vous proposez pour la plupart des 45 fiches d’espèces des mimologismes, c’est-à-dire des phrases « ressemblant » aux chants, comme le célèbre « Paie-tes-dettes » de la Caille des blés : ont-elles été difficiles à trouver ? Quelles difficultés avez-vous rencontrées ? Les avez-vous testées sur des débutants ?

La fiche consacrée au Pouillot véloce (Phylloscopus collybita)

La fiche consacrée au Pouillot véloce (Phylloscopus collybita) comprend un petit dessin qui illustre son surnom de « compteur d’écus » (cliquez sur l’image pour l’agrandir).
Source : Léa V. Curtis / éditions Ulmer

Raphaël Sané : contrairement aux onomatopées, les mimologismes demandent effectivement un gros travail de recherche pour faire correspondre au mieux le chant avec une phrase pourvue de sens. Outre celui de la Caille des blés (Coturnix cotunix) et celui un peu moins connu du Pinson des arbres (Fringilla coelebs) (« dis dis, veux-tu que je te dise mon petit, dis dis ? »), j’ai inventé tous les autres. Il en va de même avec la plupart des autres moyens mnémotechniques figurant dans le livre : comparaisons (ressemblance avec un bruit connu), surnoms (comme « la bègue »), dictons (courtes phrases rimées) et images (caricatures).
Si je prends l’exemple du Pouillot véloce et des « tsip tsap » réguliers qu’il émet, cela donne le bruit de pièces de monnaie qu’on égrène en tas, d’où son surnom de compteur d’écus, et de mon dicton « Pouillot véloce, roi du négoce ». Tous ces moyens mnémotechniques (entre trois et sept par fiche, la plupart originaux) sont l’une des originalités fortes du livre. Le but n’est pas de les apprendre tous mais, pour chaque espèce, de retenir celui qui nous parle le plus et d’oublier les autres.
J’ai effectivement pu en tester certains, et j’ai d’ailleurs une anecdote au sujet de ceux du Pouillot véloce, vécue lors d’une balade à laquelle je participais : une botaniste du groupe, qui commençait à apprendre les chants d’oiseaux, avait repéré celui du pouillot et se rappelait de son surnom, mais n’arrivait pas à se rappeler de son vrai nom. Lorsque je lui ai présenté mon dicton, la connexion était établie, le lien impossible à défaire et la notion acquise pour longtemps.

16 – Pour certaines espèces, comme l’Hypolaïs polyglotte, il n’y a ni onomatopée ni mimologismes proposées dans votre livre, car leur chant est trop complexe, trop rapide et/ou composé d’imitations : pour ce genre d’espèces, quelle est la technique la plus utile pour identifier et retenir leur chant ?

Raphaël Sané : aussi complexe ou rapide que puisse être un chant, il possède toujours un trait particulier susceptible d’être mis en lumière par un des moyens mnémotechniques explicité dans le livre. Pour l’Hypolaïs polyglotte (Hippolais plyglotta), ce sont ses nombreuses imitations (d’où son nom d’espèce), ou bien la série de notes ou de motifs identiques qu’elle introduit presque toujours son chant, à la manière d’un « disque rayé qui finit par se lancer ».
Toutefois, comme je l’écris aussi, le moyen mnémotechnique le plus efficace reste celui qu’on invente soi-même : par exemple, pour le Chardonneret élégant, un moyen répandu parmi les observateurs est de se rappeler que son chant est composé de notes métalliques. Personnellement, quand je l’entends, je vois des bulles qui éclatent, et un ami pense à quelqu’un qui fait des claquettes. Peu importe que nos images n’aient rien d’universel ni même de très logique, ce sont les nôtres et c’est le principal.

Sonogramme commenté d'un Rougequeue noir (Phoenicurus ochruros)

Sonogramme commenté d’un Rougequeue noir (Phoenicurus ochruros) extrait du livre (cliquez sur l’image pour l’agrandir).
Source : éditions Ulmer

Une autre puissante façon de mieux se rappeler de n’importe quel chant est d’utiliser le sonogramme, fourni dans chaque fiche : c’est un type particulier de graphique, qui illustre le défilement d’un son, et plus précisément de ses fréquences, au fil du temps. Très  intuitif, il permet de visualiser un son. Par exemple, le sonogramme du Rougequeue noir (Phoenicurus ochruros) permet de discerner parfaitement les différentes phases du chant : son introduction, son silence intermédiaire, son bruit de papier froissé et son trille final. Le sonogramme fascine à juste titre celles et ceux qui le découvrent pour la première fois et constitue une aide inestimable pour les personnes qui ont une bonne mémoire visuelle.

Écoutez ci-dessous un enregistrement du chant du Rougequeue noir réalisé par Olivier Swift (source : Xeno-Canto) :

17 – Quelles sont selon vous les espèces communes dont le chant est le plus difficile à retenir ? Il y-a-t-il encore des espèces européennes dont vous avez du mal à reconnaître les chants et les cris ?

Raphaël Sané : il y a toujours un moyen mnémotechnique pour venir à la rescousse, et pour moi, la véritable difficulté est qu’il y a des oiseaux qui sont nettement moins faciles à entendre que d’autres, notamment les moins volubiles. C’est le cas par exemple de ceux du Gobemouche gris (Muscicapa striata), du Grosbec cassenoyaux (Coccothraustes coccothraustes) et de la Pie-grièche écorcheur (Lanius collurio), qui sont notoirement difficiles à repérer, surtout lorsqu’ils sont noyés dans le chœur matinal. Bien les écouter en les révisant plus souvent et prendre le temps, sur le terrain, de « balayer » l’ensemble du paysage sonore avec attention sont des conseils utiles pour ne pas passer à côté. 
Rien qu’en France, plus de 350 espèces d’oiseaux sont vues chaque année, et chacune émet un ou plusieurs chants et cris, ce qui fait plusieurs centaines de vocalisations à retenir. Certains spécialistes y parviennent, mais je n’en fais pas partie. Par contre, quand je me retrouve face à un son inconnu, je m’évertue de découvrir son auteur au moyen des outils décrits plus haut : je le note et j’essaye de retrouver une transcription comparable dans un guide, ou j’effectue un enregistrement avec mon téléphone, que je compare avec une banque de référence, ou encore j’utilise une application, et j’essaye de le retenir en m’inventant un moyen mnémotechnique.

18 – Quand on visite durant quelques jours un nouveau pays d’un autre continent, dont on ne connaît pas les chants et les cris de la plupart des espèces, quelle est la meilleure méthode pour s’en sortir afin d’avoir rapidement des repères ?

Raphaël Sané : l’un des intérêts du livre est qu’il propose une méthode universelle. La clé d’identification et les exemples proposés sont certes adaptés à la France et aux pays voisins, mais les techniques sous-jacentes sont utilisables en toutes circonstances : une application si l’on veut juste connaître le nom d’un chanteur a posteriori, apprentissage pas à pas si l’on veut connaître les espèces à l’avance, etc.
Un aspect trop souvent édulcoré dans le processus d’apprentissage est la notion d’effort : il faudra en effet en fournir un minimum pour acquérir la base. La méthode et les moyens mnémotechniques proposés sont des aides efficaces, mais ce ne sont pas des recettes miracles. Ce qu’il y a d’extrêmement agréable, c’est que plus on apprend, plus c’est facile, le trentième chant demandant beaucoup moins d’effort pour le retenir que le troisième !

19 – Avez-vous des retours de personnes ayant utilisé votre méthode ? Quel est le pourcentage approximatif de personnes ayant trouvé la méthode efficace ? Quelles sont les principales difficultés rencontrées ?

Gobemouche gris (Muscicapa striata)

Le chant du Gobemouche gris (Muscicapa striata) est discret et donc relativement difficile à retenir.
Photographie : Raphaël Sané

Raphaël Sané : les seuls retours que j’ai jusqu’à présent sont ceux de personnes proches auprès desquelles j’ai testé la méthode, et l’excellent démarrage des ventes du livre. Cela n’est certes pas une preuve de son efficacité, mais cela indique en tout cas qu’il répond à une forte demande. Pour ne rien gâcher, c’est un objet bien mis en page et au prix abordable.

20 – En quoi apprendre les chants d’oiseaux peut-il transformer notre rapport à la nature et au quotidien ?

Raphaël Sané : les chants d’oiseaux nous font du bien, leur écoute nous soulage du stress, de l’anxiété et améliore notre bien-être, et cela a été prouvé par de nombreuses études scientifiques. Une simple écoute passive est en soit extrêmement relaxante, mais il apparaît que les bénéfices sont encore accrus lorsque l’on pratique une écoute active et qu’on part volontairement en quête de chants, de quoi motiver même les moins passionnés !
S’intéresser aux chants d’oiseaux, c’est également s’intéresser à eux, tout simplement, c’est refaire connaissance avec nos amis ailés, les redécouvrir dans toute leur diversité, donc de les aimer encore plus et être encore plus enclin à les protéger.
D’ailleurs, en matière de conservation des oiseaux, les chants sont d’une aide considérable : en effet, beaucoup sont souvent plus entendus que vus et un inventaire ne saurait être complet sans procéder à des séances d’écoute. C’est à partir des résultats obtenus que des mesures de protection sur les espèces et leurs biotopes peuvent être mises en place.
Enfin, des écoutes répétées dans le temps à partir de stations fixes réparties sur tout le territoire permettent d’engranger des séries de données utiles pour, notamment, déterminer les espèces qui déclinent et prendre des mesures de conservation adaptées si nécessaire. C’est d’ailleurs précisément le fonctionnement du programme de science citoyenne Vigie-Nature, basé sur les contributions de bénévoles, dont le niveau minimal requis en connaissances acoustiques correspond à celui acquis au terme de l’apprentissage des 45 espèces principales du livre, ce qui est motivant.

22 – Allez-vous aussi écrire un ouvrage similaire pour d’autres animaux, comme les batraciens ou les insectes ?

Raphaël Sané : ce n’est pas prévu, mais qui sait ! 

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