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Partir sur les traces du Grand Tétras des Pyrénées : Patrice Abeille nous en dit plus sur le film « Le Cœur de la Montagne »
Patrice Abeille est le coréalisateur du documentaire « Le Cœur de la Montagne ».
Introduction
Le Grand Tétras (Tetrao urogallus) exerce depuis longtemps une fascination particulière sur les naturalistes : oiseau emblématique des grandes forêts de montagne et boréales, il est l’un des plus difficiles à observer. Sa discrétion, ses effectifs réduits et les vastes territoires qu’il fréquente en ont fait une espèce presque mythique, dont chaque rencontre relève du privilège.
Dans les Pyrénées vit la sous-espèce T. u. aquitanicus, qui est plus sombre et plus petite que les sous-espèces nordiques et orientales. Malgré les activités humaines anciennes et nombreuses (pastoralisme, exploitation forestière, chasse, charbonnage ou encore fréquentation touristique), elle subsiste dans les hêtraies, hêtraies-sapinières et pinèdes les mieux conservées de ce massif.
C’est cette relation intime entre l’oiseau, la forêt et la montagne que le réalisateur Patrice Abeille explore dans son documentaire « Le Cœur de la Montagne », coréalisé avec Jérémy Cazes. À travers une approche sensible et immersive, ce film nous entraîne à la recherche du Grand Tétras des Pyrénées, tout en mettant en avant la fragilité des forêts d’altitude et le lien profond qui unit l’humain au vivant. Il sera présenté en avant-première le 25 septembre 2026 au Festival Pyrénéen de l’Image Nature.
Après une description de la sous-espèce aquitanicus du Grand Tétras, nous vous proposons une introduction générale du documentaire « Le Cœur de la Montagne », avant de donner la parole à Patrice Abeille, qui nous en dit plus sur les conditions de tournage et sur les objectifs de ce film.
Abstract
The Western Capercaillie (Tetrao urogallus) has long held a particular fascination for naturalists: an emblematic bird of the great mountain and boreal forests, it is one of the most difficult to observe. Its elusive nature, small population size, and the vast territories it inhabits have made it an almost mythical species, each encounter a privilege.
In the Pyrenees lives the subspecies T. u. aquitanicus, which is darker and smaller than the northern and eastern subspecies. Despite numerous and long-standing human activities (pastoralism, logging, hunting, charcoal production, and tourism), it survives in the best-preserved beech, beech-fir, and pine forests of this mountain range.
It is this intimate relationship between the bird, the forest, and the mountain that filmmaker Patrice Abeille explores in his documentary « Le Cœur de la Montagne, » co-directed with Jérémy Cazes. Through a sensitive and immersive approach, this film takes us on a quest for the Western Capercaillie of the Pyrenees, while highlighting the fragility of high-altitude forests and the profound connection between humans and the natural world. It will premiere on September 25, 2026, at the Pyrenean Nature Image Festival.
After a description of the Western Capercaillie subspecies *aquitanicus*, we offer a general introduction to the documentary « The Heart of the Mountain, » before giving the floor to Patrice Abeille, who tells us more about the filming conditions and the film’s objectives.
Le Grand Tétras des Pyrénées, une sous-espèce isolée et fragile
Aires de répartition des sous-espèces T. u. cantabricus (A) et T. u. aquitanicus (B) du Grand Tétras (Tetrao urogallus). |
Le Grand Tétras (Tetrao urogallus) est un gallinacé vivant dans les forêts de montagne et dans la taïga (lire Gros plan sur le Grand Tétras). Son aire de répartition s’étend du nord-ouest de l’Espagne et de l’Écosse (Grande-Bretagne) à la Sibérie orientale et à la Chine. Huit sous-espèces sont actuellement reconnues, dont deux nichent en Espagne : T. u. aquitanicus dans les Pyrénées et T. u. cantabricus dans la cordillère Cantabrique (ou monts Cantabriques), un massif montagneux qui longe le golfe de Gascogne et qui s’étend de la communauté autonome du Pays basque à celle de Galice. Selon plusieurs auteurs cette dernière sous-espèce ne serait toutefois plus valide (lire La population de Grands Tétras cantabriques a augmenté entre 2019 et 2024 et semble donc avoir arrêté son déclin).
La sous-espèce T. u. aquitanicus est globalement plus petite que la sous-espèce T. u. major, présente en France le Jura et les Vosges (lire Nouveaux lâchers de Grands Tétras dans les Vosges au printemps 2025 et tentatives de nidification). Le mâle mesure environ 86 à 90 cm pour un poids de 2,5 à 4 kg, tandis que la femelle atteint environ 58 à 62 cm pour 1,2 à 2,2 kg.
Le plumage du mâle est plus sombre que celui des sous-espèces plus nordiques et orientales, avec des taches blanches plus abondantes sur le ventre et les rectrices du mâle, tandis que la femelle serait moins rousse.
Cette sous-espèce fréquente principalement les vieilles forêts montagnardes pyrénéennes, entre 1 000 et 2 000 mètres d’altitude. Elle affectionne les hêtraies-sapinières, les pinèdes pineraies claires et les forêts mixtes anciennes riches en myrtilliers, bruyères et sous-bois arbustifs. Contrairement aux populations nordiques très liées aux conifères, les oiseaux pyrénéens utilisent aussi largement les hêtraies d’altitude.
Elle dépend fortement de forêts peu fragmentées et demeure extrêmement sensible aux dérangements humains (activités sylvicole, cynégétique, sportives et touristique).
Elle est isolée des autres populations européennes depuis plusieurs millénaires : elle occupe de façon discontinue l’ensemble de la partie française Pyrénées, de la Soule jusqu’au mont Canigou, et est également présente en Principauté d’Andorre et dans certaines zones des Pyrénées espagnoles. Les échanges entre les populations des versants français et ibériques existent encore, mais ils restent limités et passent surtout par les cols et les vallées de basse altitude.
Les estimations récentes évoquent une population d’environ 4 000 à 4 500 individus dans l’ensemble de la chaîne des Pyrénées, dont la majorité du côté français. Malgré une relative stabilité locale dans certains secteurs, la tendance générale reste préoccupante à cause de la fragmentation des habitats, des dérangements humains et des effets du réchauffement climatique sur la composition de la végétation.
Le documentaire « Le Cœur de la Montagne » : partir sur les traces du Grand Tétras des Pyrénées
Grand Tétras des Pyrénées (Tetrao urogallus aquitanicus) mâle dans son habitat. |
« Le Cœur de la Montagne » est un documentaire de Patrice Abeille et de Jérémy Cazes qui a pour sujet principal la discrète sous-espèce aquitanicus du Grand Tétras. Tourné dans les Pyrénées françaises, il explore les vieilles forêts montagnardes et leur biodiversité à travers cet oiseau emblématique, considéré comme un indicateur de la bonne santé des écosystèmes d’altitude.
Le récit suit un jeune garçon nommé Huko, fasciné par cet animal mythique, dans une quête initiatique au cœur de la montagne. Le documentaire mêle ainsi observation naturaliste, immersion sensorielle, récit humain et poétique et réflexion écologique.
Les deux réalisateurs ont pour objectifs de sensibiliser à la protection des forêts anciennes, de
montrer la richesse encore préservée des Pyrénées, de défendre une approche respectueuse du vivant et de transmettre une émotion et un émerveillement.
Ce documentaire cherche donc à faire comprendre que la disparition du Grand Tétras des Pyrénées serait le signe d’un déséquilibre écologique plus vaste. Il a été réalisé en autoproduction afin de conserver une liberté artistique forte. Une campagne de financement participatif, qui s’est achevée en mai 2026, a été lancée pour soutenir les tournages en montagne, les longues périodes d’affût animalier et le travail de postproduction sonore et visuelle.
Vous pouvez découvrir une bande annonce du documentaire sur Facebook ou sur Vimeo.
L’avant-première aura lieu le 25 septembre 2026 au Festival Pyrénéen de l’Image Nature.
Interview de Patrice Abeille, coréalisateur avec Jérémy Cazes du documentaire « Le Cœur de la Montagne »
1 – De nombreux documentaires ont déjà été consacrés au Grand Tétras, en quoi le vôtre est-il différent ?
Grand Tétras des Pyrénées (Tetrao urogallus aquitanicus) mâle. |
Patrice Abeille : cet oiseau a certes déjà été mis en lumière, mais les films consacrés à la sous-espèce présente dans les Pyrénées sont peu fréquents. Elle a connu une évolution particulière par rapport aux autres sous-espèces présentes dans le monde, qui utilisent uniquement les forêts de conifères boréales ou montagnardes : en effet, elle est présente dans sept types de forêts du massif, de la hêtraie pure aux peuplements de Pins à crochets (Pinus uncinata). Notre film évoque donc la particularité écologique de cette sous-espèce, mais aussi le rapport que les Pyrénéens ont tissé avec cet emblème de leur territoire à la forte naturalité. La sous-espèce T. a. aquitanicus a évolué au grès des activités humaines, et la qualité de ses habitats a subi des changements permanents. Pourtant, elle est encore présente malgré les multiples interventions anthropiques, et le film donne une note d’espoir à travers la quête de notre jeune héros Uko.
2 – Votre film retrace le parcours initiatique du jeune Uko au cœur des vieilles forêts pyrénéennes : pouvez-vous nous en dire plus ? Pourquoi avoir choisi cette approche ? Pourquoi avoir mêlé narration fictionnelle et documentaire naturaliste ? Cela ne risque-t-il pas de surprendre les spectacteurs, qui pourraient s’attendre à une approche plus « classique » ?
Patrice Abeille : nous souhaitions évoquer un voyage naturaliste à travers le regard du jeune Huko pour transporter les spectateurs et spectatrices dans une réalité historique et contemporaine : la nature n’est plus le monde sauvage originel que nos ancêtres du Paléolithique ont connu, mais les Pyrénées représentent néanmoins l’un des derniers espaces sauvages de France, et une infime partie du massif a conservé des qualités proches de cet ancien monde.
Le film « Le Cœur de la Montagne » retrace le parcours initiatique du jeune Uko au cœur des vieilles forêts pyrénéennes. |
Notre parti pris de réalisation a donc été de suivre la quête de ce jeune héros, qui va partir découvrir ces milieux et les espèces qui l’habitent. Son chemin va l’amener à comprendre les liens que les Pyrénéens ont noués avec leur environnement naturel, mais aussi à décrypter le sens du mot naturalité.
Notre film « Le Cœur de la Montagne » pourra en effet peut-être surprendre le public, car sa construction allie le vivant et les hommes. La surprise est aussi partie prenante d’une proposition artistique singulière, et ce choix de narration nous permet de proposer une approche différente du documentaire « classique », sans perdre un aspect scientifique.
3 – Qu’est-ce qui vous a donné l’envie de faire ce documentaire ?
Patrice Abeille : depuis l’enfance, je vis dans ces montagnes, ou plutôt je « vis la montagne ». Fasciné par les animaux sauvages qui y vivent, j’y ai rencontré le Grand Tétras très jeune, et cet oiseau a été le fil conducteur de mes sorties en forêt. Je passais mon temps à « lire » la forêt et je tentais de comprendre les êtres vivant dans ces lieux. Je désirais en savoir plus sur eux pour les observer le plus discrètement possible. Je réalise des images depuis des années et j’avais déjà en tête l’idée de faire un film sur le Grand Tétras. Il y a deux ans, j’ai rencontré Jérémy Cazes : nous nous sommes reconnus dans ce projet, nous avons la même passion du monde sauvage et les mêmes valeurs. Un binôme s’est ainsi formé dans l’amitié, et aujourd’hui dans le travail : cette aventure a donc débuté et nous avons coréalisé « Le Cœur de la Montagne ».
4 – Où s’est déroulé plus précisément le tournage dans les Pyrénées ? Comment avez-vous choisi les lieux ? Avez-vous bénéficié de conseils de naturalistes locaux ?
Patrice Abeille : les premières images que j’ai réalisées datent de quelques années déjà. Approcher le Grand Tétras et les autres espèces montagnardes exigent des connaissances et de la rigueur dans l’approche pour parvenir à saisir ces instants précieux.
L’essence du film repose aussi sur la discrétion imposée par la sensibilité des animaux à la présence des humains, et la première qualité d’un cinéaste animalier est de savoir renoncer. Les séquences ont été réalisées sur 200 km de linéaire du massif pyrénéen et certains secteurs visités me sont familiers depuis une trentaine d’années. C’est grâce à cette expérience que les images ont été réalisées, mais aussi grâce à la participation des deux acteurs qui jouent Huko adolescent et adulte, Killian Nestier et Cyril Balthazar. Ce sont deux protagonistes très importants dans la construction du film, car l’un des objectifs du projet imposait de filmer des scènes avec l’Homme au cœur de l’action non loin de l’animal. Ils ont été essentiels à l’élaboration des séquences. Camille Deschamp, un ami de longue date, a également contribué à ce travail, ainsi que Julien Argyriades, un photographe spécialiste de l’ours et auteur. Pour terminer, Emmanuel Ménoni, un scientifique spécialiste mondial du Grand Tétras, joue son propre rôle.
5 – Quand a débuté le tournage et combien de temps a-t-il duré au total ?
Le film « Le Cœur de la Montagne » permet de s’immerger dans l’atmosphère des vieilles forêts pyrénéennes. |
Patrice Abeille : filmer le Grand Tétras demande du temps, et les plus anciennes images ont ainsi une dizaine d’années. Le tournage avec les acteurs et certaines autres séquences animalières ont débuté il y a deux ans. Nous avons construit avec Jérémy un scénario qui imposait de respecter le rythme des saisons et de définir les secteurs les plus propices. C’est donc un tournage qui a duré de longues années !
6 – Avez-vous filmé durant toutes les saisons ? Combien de Grands Tétras avez-vous filmé au total pour réaliser toutes les séquences ?
Patrice Abeille : pour le Grand Tétras, certaines périodes de l’année sont trop intrusives, comme l’hiver. Cet oiseau est en effet alors en mode de survie. L’été, les femelles élèvent leurs jeunes et sont extrêmement discrètes, et je ne souhaitais pas obtenir ce type d’images, envahissantes et peu sécurisantes. Les images sont donc réalisées depuis un affût, au printemps, dans plusieurs places de chant, en respectant un protocole strict pour éviter tout dérangement. Les séquences ont été réalisées dans six secteurs différents, la place la plus importante rassemblant treize mâles et la plus petite trois. Il faut savoir que le nombre moyen de mâles chanteurs dans les places de chant pyrénéennes est seulement de trois individus.
Pour les autres espèces montagnardes filmées, toujours dans le même désir de les déranger le moins possible, nous nous sommes adaptés aux périodes les plus propices. Finalement, les quatre saisons sont représentées, à chaque étape de la vie de notre jeune héros.
7 – La bande-son a été réalisé par Marc Namblard : n’était-ce pas possible simplement d’utiliser les sons de la forêt enregistrés pendant vos périodes d’affût ?
Le film « Le Cœur de la Montagne » évoque les longues heures d’attente passées dans les affûts. |
Patrice Abeille : du son est toujours enregistré depuis les affûts, mais pour obtenir une qualité audio satisfaisante pour un rendu immersif optimal, tous les films animaliers travaillent avec une bande audio naturaliste. Il est en effet très difficile, voire impossible de capter à la fois une belle image et un son de qualité, à cause des risques de dérangement, mais aussi des contraintes logistiques.
Marc Namblard est un professionnel aguerri, qui a une expertise reconnue, et son travail a permis de retranscrire très fidèlement ce que nous pouvions entendre lors des sorties. Sa fonction a été essentielle dans notre film, comme c’est plus généralement le cas dans le cinéma animalier.
8 – Avez-vous créé des affûts avec de la végétation ou avec une tente ? Si oui, quel modèle avez-vous choisi et pourquoi ? Quel équipement photographique avez-vous également utilisé et pourquoi ce choix ?
Patrice Abeille : nos affûts n’ont pas été réalisés avec de la végétation prélevée dans les Pyrénées, car cela aurait été trop impactant pour les milieux. Nous avons notamment utilisé des tentes de la marque Tragopan, qui sont très efficaces pour ce type de travail.
Nos appareils photo sont des Nikon Z9 et Z8 avec objectifs 400 f2,8, 600 f4, 70/200 f2,8 et 24/120 f4. Les modèles de cette marque rassemblent en effet les qualités nécessaires (auto-focus et formats d’image) pour capter des images animalières.
9 – Quelles ont été les principales difficultés rencontrées ? Les conditions météorologiques ont-elles souvent compromis certaines scènes ?
Les difficultés météorologiques rencontrées en montagne sont soulignées dans le film « Le Cœur de la Montagne ». |
Patrice Abeille : les conditions sur le terrain compromettaient en effet parfois le tournage. Il faut savoir par exemple qu’un vent fort soufflant dans la forêt constitue un facteur limitant pour l’activité des coqs de Grands Tétras mais aussi pour bien d’autres espèces.
Le froid règne également souvent en haute montagne, mais il faut être habitué : des vêtements chauds aident à le supporter et la passion pallie la souffrance ! Bien sûr, filmer certaines espèces nécessite de faire de longues marches et de franchir gros dénivelés, et les sorties sont donc parfois physiques, mais cela fait partie de l’aventure dans un tournage animalier.
10 – Avez-vous renoncé à filmer certaines scènes pour ne pas déranger les oiseaux ? Quelle a été votre plus grande frustration durant le tournage ?
Patrice Abeille : comme je l’ai précisé plus haut, le renoncement constitue en effet une qualité primordiale du cinéaste. D’ailleurs, je ne qualifierai pas cela comme un renoncement, car les meilleures images restent dans ma mémoire et c’est bien ainsi. On ne filme pas le monde sauvage comme on fait un calcul économique, on vit et on s’enivre de l’instant, puis l’enregistrement vient souvent le « briser ». Il n’y a jamais de frustration (c’est à mon avis un sentiment généré par nos sociétés) et « l’ennui » des longues heures passées dans l’affût joue un rôle important dans l’expérience. Notre héros Huko va ainsi apprendre à s’émerveiller du silence, de l’inerte et du souffle du vent dans la canopée Filmer n’est pas un but, c’est un chemin.
11 – Qu’avez-vous appris sur le comportement du Grand Tétras qui vous a surpris ?
Grand Tétras des Pyrénées (Tetrao urogallus aquitanicus) mâle. |
Patrice Abeille : le plus surprenant, après avoir parcouru la Scandinavie pendant des années pour l’observer, est que le Grand Tétras des Pyrénées a acquis une méfiance exacerbée des humains. Ses comportements sont différents : il demeure plus enclin à l’envol et est plus inquiet, mais c’est un constat qui concerne finalement la plupart des espèces d’Europe occidentale.
12 – Quelle est la situation du Grand Tétras dans les Pyrénées, et notamment du côté français ?
Patrice Abeille : il existe une population encore viable, avec de 3 000 à 3 500 individus, mais les contraintes qui lui sont imposées aujourd’hui fragilisent la sous-espèce, et l’espace occupé par ses habitats se réduit. Les activités humaines sont en expansion et nous sommes trop souvent centrés sur nos intérêts. Nous vivons dans un pays libre, mais le film interroge aussi sur notre capacité à redonner de la liberté au vivant. Là aussi, il est urgent de savoir parfois renoncer.
13 – Quels conseils pratiques donneriez-vous à quelqu’un qui voudrait l’observer dans les Pyrénées ?
Grand Tétras des Pyrénées (Tetrao urogallus aquitanicus) femelle. |
Patrice Abeille : c’est une question difficile du fait de l’emprise croissante de l’Homme sur les habitats du Grand Tétras. Il est impensable d’imaginer que chaque citoyen puisse l’observer dans les Pyrénées, car son espace de vie est devenu malheureusement trop réduit. Ce sont des animaux très sensibles, et toute intrusion dans les forêts où ils vivent demandent une certaine expertise et de la retenue. J’ai conscience que ma réponse peut paraître égocentrique, car j’ai eu la chance de passer des moments à l’observer et à le filmer. Le message que l’on souhaite transmettre est que l’on peut aussi s’émerveiller sur des espèces forestières moins rares, comme le Pic noir (Dryocopus martius) ou le Cerf élaphe (Cervus elaphus). Mon admiration est loin d’être limitée au Grand tétras, et le vivant qui nous entoure est une source inépuisable d’émerveillement.
14 – En quoi votre film est-il un outil de sensibilisation écologique sur la préservation des vieilles forêts pyrénéennes ? Sont-elles menacées ?
Patrice Abeille : notre héros, Huko, pose au début du film un regard innocent sur le monde qui l’entoure. Ce point de départ était pour nous essentiel, il fallait que ce soit un enfant qui débute cette quête. Puis, au fil du temps, son apprentissage naturaliste va progresser, il va apprendre à « lire » la forêt et à se connecter au vivant, comme le faisaient nos aïeux.
Les vieilles forêts sont menacées en France et dans le monde. Les pressions qui pèsent sur elles ne cessent en effet de s’amplifier, souvent par ignorance de nos sociétés, qui empiètent constamment sur elles. Pourtant, ce sont des sources essentielles de biodiversité. C’est via l’émerveillement de notre héros, et on l’espère des spectateurs, que nous espérons contribuer à la sensibilisation du public à la protection des vieilles forêts et du monde sauvage en général.
15 – Durant votre tournage, quelles autres espèces d’oiseaux remarquables avez-vous filmées ? En particulier, avez-vous consacré des séquences au Pic de Lilford (Dendrocopos leucotos lifordi), à la Nyctale de Tengmalm (Aegolius funereus) et à la Chevêchette d’Europe (Glaucidium passerinum) ? Selon vous, la Gélinotte des bois (Tetrastes bonasia) a-t-elle vraiment disparu des Pyrénées ?
Nyctale de Tengmalm (Aegolius funereus). |
Patrice Abeille : bien d’autres espèces sont présentes dans notre film, car Huko, dans sa quête, va découvrir le cortège d’espèces vivant dans et à proximité des vieilles forêts, comme les Pics noir et épeiche (Dendropos major), l’Ours brun (Ursus arctos), le Lagopède alpin (Lagopus muta), le Cerf élaphe, le Gypaète barbu (Gypaetus barbatus) ou la Nyctale de Tengmalm.
La Gélinotte des bois a en effet disparu des Pyrénées, malgré une tentative de réintroduction autour des années 2000 dans le Val d’Aran. Le milieu néanmoins semble pourtant favorable aujourd’hui, mais la souche éteinte avait certainement acquis des particularités écologiques liées à une distribution plus méridionale que celle d’origine des oiseaux réintroduits. Ce dernier point est un avis personnel et un espoir est bien entendu envisageable.
16 – Quel est votre regard sur les tentatives de réintroduction du Grand Tétras dans les Vosges ? Quelles seraient selon vous les actions à mener pour augmenter leurs chances de succès ?
Patrice Abeille : c’est une action essentielle dans le fond car, même si c’est l’état du milieu vosgien qui a imposé la disparition de l’espèce, elle permet d’appuyer la protection des derniers secteurs de forêts favorables, ce qui bénéficie à tout un cortège d’espèces. Le Grand Tétras est un indicateur important d’un écosystème préservé et il en demeure un emblème. Si nous ne traitons pas les causes de sa disparition, notamment l’intrusion excessive des humains dans son domaine, l’opération aura peu de chances de réussite à long terme (lire Premier bilan annuel complet du programme de renforcement de la population vosgienne de Grands Tétras). Je parlais de liberté du vivant précédemment, on se doit de lui redonner.
17 – Êtes-vous optimiste ou inquiet pour l’avenir du Grand Tétras en France ?
Patrice Abeille : il a aujourd’hui peu de raisons d’être optimiste, même si dans les Pyrénées, ses populations sont encore viables. C’est un problème sociétal, je dirais même civilisationnel : nous devrions nous interroger foncièrement sur la place que nous souhaitons donner, ou rendre, au vivant.
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Compléments
À visiter sur Internet
- La page Facebook de Patrice Abeille : www.facebook.com/patrice.abeille.5
- La page Facebook consacrée au documentaire « Le Cœur de la Montagne » : www.facebook.com/imageduVivant
Ouvrages recommandés
- Le Grand tétras, caroncules écarlates et bec d’ivoire (2017) de Patrick Zabé
- Le Grand Tétras (2018) de Bernard Leclercq et Emmanuel Menoni
- Grand tétras (2011) de Jacques Rime
- Le Grand coq de bruyère, ou grand tétras (1988) de Bernard Leclercq




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