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Utiliser l’Intelligence Artificielle pour identifier les œufs : potentiel et limites
Nid et œufs de Fauvette à tête noire (Sylvia atricapilla) en Bosnie.
Photographie : Ivan Medenica / Wikimedia Commons
Introduction
L’intelligence artificielle (IA) s’est imposée ces dernières années comme un outil puissant pour l’identification des oiseaux, basée notamment sur l’analyse d’images et de chants. De nombreuses applications mobiles permettent désormais de reconnaître rapidement les espèces à partir de photos ou d’enregistrements sonores, facilitant la vie des observateurs. Cependant, lorsqu’il s’agit d’identifier les œufs, ces outils sont rares ou peu performants.
Cette lacune s’explique par plusieurs facteurs : les œufs présentent une variabilité considérable au sein d’une même espèce, tant en termes de taille, de forme que de motifs et de couleur, les photographies disponibles sont souvent peu nombreuses, de qualité variable et parfois dépourvues d’éléments associés (métadonnées) précises, comme la date et le lieu des clichés, le type de nid ou les conditions d’éclairage. En outre, les caractéristiques discriminantes sont subtiles et nécessitent un regard expert, ce qui rend difficile un apprentissage automatique par les modèles à partir de jeux de données réduits.
Malgré ces difficultés, l’IA offre un potentiel prometteur pour l’identification des œufs, notamment pour l’organisation des collections et la vérification de l’affiliation des spécimens dans les musées ou les bases de données ornithologiques, ou même pour les naturalistes : une étude menée sur quatre espèces de pies-grièches (genre Lanius) nichant en Europe, des passereaux dont les œufs sont réputés pour leurs motifs de pigmentation très variables, a montré qu’un modèle basé sur des réseaux de neurones convolutionnels (CNN) pouvait atteindre plus de 95 % de précision dans l’identification spécifique à partir des coquilles.
Après avoir recensé les facteurs limitant l’efficacité de l’IA pour l’identification des œufs, nous faisons un point sur les rares applications pour smartphones disponibles et sur leurs performances réduites, nous évoquons quelles approches sont actuellement possibles pour améliorer la reconnaissance automatique des œufs, puis nous vous proposons une synthèse d’une étude prometteuse menée sur des œufs de pies-grièches.
Abstract
Artificial intelligence (AI) has emerged in recent years as a powerful tool for bird identification, particularly through the analysis of images and songs. Numerous mobile applications now allow for the rapid identification of species from photos or sound recordings, making life easier for birdwatchers. However, when it comes to identifying eggs, these tools are scarce or ineffective.
This shortcoming can be explained by several factors: eggs exhibit considerable variability within the same species, in terms of size, shape, patterns, and color; available photographs are often few in number, of varying quality, and sometimes lack precise associated information (metadata), such as the date and location of the photos, the type of nest, or lighting conditions. Furthermore, the distinguishing characteristics are subtle and require an expert eye, making machine learning difficult for models using small datasets.
Despite these challenges, AI offers promising potential for egg identification, particularly for organizing collections and verifying the affiliation of specimens in museums or ornithological databases, or even for naturalists: a study conducted on four species of shrikes (genus Lanius) nesting in Europe, passerines whose eggs are known for their highly variable pigmentation patterns, showed that a model based on convolutional neural networks (CNNs) could achieve over 95% accuracy in species identification from the shells.
After reviewing the factors limiting the effectiveness of AI for egg identification, we examine the few available smartphone applications and their limited performance, discuss current approaches to improving automatic egg recognition, and then present a summary of a promising study conducted on shrike eggs.
Pourquoi l’Intelligence Artificielle (IA) est-elle actuellement peu performante pour identifier les œufs d’oiseaux ?
Œufs de Merle noir (Turdus merula). |
Plusieurs raisons expliquent les difficultés de l’IA à identifier les œufs d’oiseaux. Tout d’abord, ils sont d’une variabilité extrême (dimensions, forme, couleurs, motifs, etc.) y compris au sein d’une même espèce (lire Identifier les nids et les œufs des oiseaux des villes et des jardins). Le biotope, l’alimentation et d’autres facteurs externes peuvent aussi intervenir. Certains motifs sont en outre très subtils (taches minuscules ou dégradés de couleur), et l’IA peut ne pas réussir à les percevoir en fonction de l’éclairage par exemple.
L’apprentissage supervisé joue un rôle central dans l’efficacité de l’IA pour identifier les oiseaux à partir de fichiers (sons, images ou vidéos) : il consiste à entraîner un modèle à partir d’un grand nombre de données annotées, c’est-à-dire d’images ou de sons associés à l’espèce correcte.
Grâce à ces exemples, l’IA apprend progressivement à reconnaître les caractéristiques distinctives, comme la silhouette, le plumage ou les vocalisations. Plus les données d’entraînement sont nombreuses, variées et bien étiquetées, plus le modèle devient performant. À l’inverse, un manque de données ou des annotations imprécises réduisent fortement la précision du modèle. Or pour beaucoup d’espèces d’oiseaux, il n’existe pas assez de photos d’œufs annotées avec précision, c’est-à-dire accompagnées d’informations sur la date, le lieu, le type de nid, etc.
Les œufs sont souvent partiellement cachés par la structure des nids ou la végétation, ou ils ne sont pas bien éclairés, ce qui peut contribuer à faire échouer la reconnaissance.
Un œil humain entraîné (ornithologues, guides, etc.) parvient à détecter des subtiles différence de teinte, de motifs ou de brillance, ce qui st plus délicat pour un modèle d’IA classique, surtout si l’échantillon d’entraînement est limité ou bruité. Les modèles peuvent en outre prendre en compte des caractéristiques non pertinentes, comme l’arrière-plan du nid, et ignorer les caractéristiques importantes de l’œuf.
Des applications pour smartphones peu nombreuses et peu efficaces
Il existe des applications pour smartphones utilisant l’IA pour identifier les oiseaux à partir de photos ou de sons, come Merlin Bird ID, mais peu pour reconnaître les œufs. |
Il existe de nombreuses applications mobiles permettant de reconnaître rapidement les espèces à partir de photos ou d’enregistrements sonores (lire Applications pour smartphones pour l’identification des oiseaux – Première partie), et plusieurs utilisent désormais l’IA, comme Merlin Bird ID, dont le modèle a été entraîné sur des millions de photos et enregistrements issus de la base eBird, ou
BirdNET, qui est très performante pour l’identification par le son de plus de 6 000 espèces dans le monde et qui utilise des réseaux neuronaux spécialisés en bioacoustique (lire Amber Cowans : utiliser des enregistreurs et l’IA pour évaluer l’impact des promeneurs sur l’activité vocale des oiseaux forestiers écossais).
Il n’existe par contre pratiquement aucune application mobile fiable dédiée spécifiquement à l’identification des œufs, et il faut donc encore se baser essentiellement sur des guides en ligne (lire Identifier les nids et les œufs des oiseaux des champs et des prairies d’Europe) ou des ouvrages. Certaines applications proposent des fiches descriptives incluant des photos de ces derniers, mais ces informations ne peuvent pas être utilisées pour une identification automatisée.
Il existe actuellement des applications peu connues, comme Bird Egg Identifier et Bird Egg Collection AI, qui fonctionnent toutes sur le même principe : on prend une photo, l’IA analyse la forme, la couleur et les motifs, et une espèce est proposée, mais les résultats obtenus semblent souvent peu fiables, les avis donnés par les utilisateurs sont très peu nombreux et les écarts de notes sont souvent importants selon les versions. Elles ne sont pas basées sur des bases de données suffisamment importantes et validées par des spécialistes. Elles restent expérimentales, peu robustes et encore loin des performances des outils d’identification des oiseaux.
Des approches prometteuses pour améliorer la reconnaissance des œufs d’oiseaux avec l’IA
S’il n’existe pas encore d’applications et des logiciels pour le grand public et les scientifiques utilisant l’IA performants pour l’identification automatique des œufs, plusieurs approches pourraient permettre dans le futur de progresser dans ce domaine :
Œufs de Pie-grièche écorcheur (Lanius collurio) : retirer le fond de la photo permet de faciliter l’entraînement des modèles d’IA. |
- des modèles basés sur des réseaux de neurones convolutionnels (CNN), utilisés pour identifier la texture et les motifs de surface, peuvent être entraînés sur des images à haute résolution des œufs pour détecter les taches, stries et nuances de couleur. Ils ont toutefois besoin de beaucoup de données qualifiées par espèce.
- La fusion multimodale, qui consiste à combiner plusieurs types de données (modalités) pour prendre une décision plus fiable (la couleur, la forme et le contexte par exemple dans le cas des œufs), peut donner de bons résultats. Cette approche permet en effet de réduire les ambiguïtés, de compenser les données manquantes, d’améliorer la précision globale et de se rapprocher du raisonnement humain (un humain ne regarde pas seulement un œuf, car il considère aussi le lieu, le nid, la saison, etc.). Toutefois, elle est complexe, elle a besoin de nombreuses données synchronisées (image + localisation + contexte) et il y a un risque élevé de « bruit » si une modalité est incorrecte.
- L’apprentissage par transfert. Les modèles pré-entraînés sur de grandes bases générales d’images, comme ImageNet, peuvent être adaptés à l’identification des œufs avec un jeu réduit de données spécifique, ce qui réduit le besoin de disposer de centaines ou de milliers d’images par espèce et améliore la capacité à détecter des motifs subtils.
- La techniques de vision par ordinateur. L’IA découpe l’œuf du fond d’une photo pour ne pas être trompée par l’arrière-plan, et une analyse de texture fine, par extraction de micro-motifs via des filtres spécialisés, comme Gabor ou wavelets, est réalisée. Des images multispectrales, permettant de voir des différences de couleur non perceptibles à l’œil humain, peuvent être utilisées.
- Une approche hybride, combinant IA et expertise humaine, est prometteuse. Il est possible, comme pour les oiseaux, de proposer un classement de probabilités par espèce plutôt qu’une seule réponse, et un ornithologue ou des observateurs spécialisés confirmeraient les réponses, permettant d’entraîner le modèle avec les corrections. Cela nécessite toutefois une grande quantité de photos de qualité et contextualisées et des personnes volontaires disponibles. Les images transmises sont d’abord traitées (redimensionnement normalisation, correction de l’éclairage et détachement de l’œuf du fond avec un masque), leurs caractéristiques sont envoyées à un modèle de classification, qui produit une probabilité par espèce, et les corrections proposées par des humains sont enregistrées pour améliorer la précision des réponses.
Une étude prometteuse réalisée sur des œufs de pies-grièches
Œufs de Pie-grièche écorcheur (Lanius collurio). |
Dans un article publié en 2025 sur la plateforme PLOS One, des biologistes ont présenté une proposition de classification automatique des œufs des Pies-grièches écorcheur (Lanius collurio), à poitrine rose (L. minor), grise (L. excubitor) et à tête rousse (L. senator) à partir de photos provenant de collections muséales et de clichés de 2 236 œufs issus de 438 nids réalisés dans six sites en Pologne et en Allemagne, chacun étant photographié deux fois après une rotation de 180 degrés. Les images ont été prétraitées pour retirer l’arrière-plan, éliminer les artefacts, les objets étrangers et les œufs endommagés, conduisant à un jeu de données final de 3 260 images, organisé pour l’entraînement d’un modèle d’apprentissage profond (« deep learning »). Des mesures standardisées de la longueur, de la largeur et de la masse des œufs ont été effectuées, et des conditions photographiques constantes ont été maintenues pour garantir la qualité des images.
Le modèle VGG16, basé sur un réseau de neurones convolutifs très populaire en vision par ordinateur, qui permet de traiter efficacement des images complexes pour effectuer la classification, la détection et la reconnaissance d’objets, a été adapté pour classer les œufs des quatre espèces de pies-grièches.
Pour identifier les caractéristiques discriminantes des œufs (motifs, couleurs, etc.), deux méthodes d’intelligence artificielle explicable (XAI) ont été utilisées (Grad-CAM et SHAP DeepExplainer).
Le modèle a atteint une précision globale d’identification de 95,7 % ± 1,5 % pour des images de 256×256 pixels, ce qui est prometteur. Les analyses Grad-CAM ont révélé que le modèle concentrait son attention sur les zones centrales et les extrémités des œufs, tandis que les résultats de SHAP DeepExplainer mettaient en évidence des zones spécifiques selon les espèces : pour la Pie-grièche écorcheur, les taches modérément contrastées étaient par exemple déterminantes, alors que pour la Pie-grièche grise, a couleur de fond et les zones fortement tachetées étaient essentielles. Les erreurs les plus fréquentes concernaient des confusions entre les œufs d des Pies-grièches écorcheur à tête rousse, dues à l’ambiguïté de certains motifs ou à la forme des taches.
Cette étude a mis en lumière des observations biologiques intéressantes : les espèces concernées semblent développer des stratégies distinctes pour l’identification de leurs œufs, certaines reposant principalement sur la couleur de fond, tandis que d’autres reposent sur des motifs spécifiques ou la disposition spatiale des pigments.
Elle ouvre également des perspectives prometteuses pour identifier les œufs d’un plus grand nombre d’espèces. Elle pourrait contribuer à la recherche sur le parasitisme de couvée et à l’automatisation de l’inventaire des collections, en combinant précision de classification et interprétation des caractéristiques visuelles des œufs.
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Compléments
Ouvrages recommandés
- Nids et oeufs de Maurice Dupérat
- Le nid, l’oeuf et l’oiseau de David Burnie et Véronique Dreyfus
Source
Paweł Pstrokoński, Łukasz Roszkowiak, Anna Korzyńska, Wojciech Wójcik, Martin Päckert, Joanna Rosenberger, Dominika Mierzwa-Szymkowiak, Magdalena Sepkowska, Jan Lontkowski, Marek Słupek et Krzysztof Damaziak (2025). Can explainable AI classify shrike (Laniidae) eggs by uncovering species-wide pigmentation patterns? PLOS One. Date : 2/05. journals.plos.org




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