Date de mise
à jour : 03/02/2012 - Visé par le Comité de
Lecture
De plus en plus de pouillots nichant en Sibérie, notamment
des Pouillots à grands sourcils et de Pallas, sont vus en
automne dans le nord-ouest de l'Europe. Certains de ces oiseaux
sont même observés en hiver. Ces données sont
plutôt étonnantes car ces espèces devraient
normalement migrer vers l'Asie du Sud pour y hiverner.
Dans la revue Ardeola, Eduardo de Juana a abordé les différentes
hypothèses possibles pouvant expliquer ces phénomènes
: plus forte pression ornithologique en Europe de l'Ouest que du
Sud, migration inverse ou miroir, nouvelle voie migratoire et "zwischenzug"
et "zugknick".
Abstract
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More and more
Siberian warblers, in particular Pallas's and Yellow-Browed Warblers
(Phylloscopus proregulus, Ph. inornatus), are watched
in autumn (and sometimes in winter) in northwestern Europe. How
could we explain these movements as these birds should normally
migrate towards Southern Asia to winter there ? In a detailled article
published in the Ardeola magazine, Eduardo de Juana examined the
different possible hypotheses : uneven distribution of potential
observers, regular migration towards Africa, "zwischenzug"
and "zugknick".
Arrivées de pouillots sibériens en automne : des cas de "zwischenzug"
?
Des centaines d'oiseaux à chaque automne
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Pouillot
à grands sourcils (Phylloscopus inornatus), Dunkerque
(59), France, le 08/10/2008.
Photographie : Christophe Capelle
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Chaque automne,
des centaines de pouillots sibériens, comme le Pouillot à grands
sourcils (Phylloscopus inornatus) ou le Pouillot de Pallas
(Phylloscopus proregulus), sont observés dans le nord-ouest
de l'Europe, alors que ces espèces devraient normalement migrer
vers l'Asie du Sud pour y hiverner.
On pensait autrefois que des conditions météorologiques particulières,
à savoir de forts vents d'Est accompagnant des anticyclones
centrés sur la Sibérie étaient à l'origine
de ces arrivées (lire La
météo en flash). Mais la plupart des chercheurs pensent désormais
que ces arrivées sont essentiellement dues à d'autres facteurs,
notamment endogènes.
Davantage d'observateurs en Europe du nord-ouest ?
Certains auteurs supposent que le grand nombre de passereaux sibériens
vus dans le nord-ouest de l'Europe reflète surtout la forte
concentration d'observateurs dans cette région, en particulier
en Grande-Bretagne et en Scandinavie. Mais si l'ornithologie y
est en effet plus pratiquée que dans le sud de l'Europe,
cela n'explique pas réellement la forte augmentation du
nombre de données de Pouillots à grands sourcils et de
Pallas constatée au cours de ces dernières années.
Par ailleurs, Eduardo de Juana a comparé la densité d'observateurs
et de bagueurs dans la péninsule ibérique avec celle d'autres
pays européens et a rapproché ce chiffre avec le nombre
de Pouillots de Pallas et à grands sourcils vus : il a constaté
que le faible nombre d'oiseaux repérés en automne
en Espagne et au Portugal ne pouvait pas s'expliquer par un manque
d'observateurs.
Migration inverse / miroir ?
Selon la théorie de la migration inverse (lire Comment
arrivent les oiseaux rares ?), les pouillots sibériens
suivant une route migratoire (vers le nord-ouest de l'Europe)
opposée à leur voie normale (vers l'Asie du sud)
présenteraient un défaut de leur sens d'orientation, à
cause peut-être d'une inversion de polarité. Une théorie
similaire, appelée "migration miroir", avait
été proposée pour expliquer l'arrivée de certains passereaux asiatiques
en Californie.
Mais ces deux phénomènes n'expliquent pas le nombre
important de Pouillots à grands sourcils (et dans une moindre
mesure de Pallas) concernés, ni le caractère régulier et important
du flux. Une migration inverse devrait par ailleurs les conduire
jusqu'à l'Atlantique et entraîner leur mort ... Selon
la théorie de l'évolution, un tel comportement devrait
provoquer à terme la disparition de ce défaut.
Or la tendance est au contraire haussière.
Sharrock (1972) avait suggéré une migration inverse sur un large
front, les pouillots nichant au sud de la Sibérie partant
après ceux se reproduisant plus au nord. Mais l'écart entre les
dates d'arrivée constaté dans les différentes régions
d'Europe (entre le mois de septembre en Scandinavie et celui de
décembre dans les Canaries) est trop large, surtout si l'on considère
que les zones de reproduction sibériennes sont quittées
rapidement, dès le mois d'août pour les oiseaux les plus
précoces.
D'autre part, il existe quelques cas de recaptures montrant qu'au
moins certains oiseaux se réorientent vers le Sud-est.
A propos des observations de Pouillots à grands sourcils
en Europe
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Pouillot
à grands sourcils (Phylloscopus inornatus), France.
Photographie : Julien Boulanger
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Eduardo de
Juana a recensé et analysé des centaines de données
de Pouillots à grands sourcils et de Pallas collectées
dans plusieurs pays d'Europe avant 2004.
La grande majorité des observations a été
réalisée en Scandinavie et en Grande-Bretagne.
Les Pouillots à grands sourcils atteignent d'abord la Scandinavie,
la date moyenne d'arrivée des premiers oiseaux dans le
nord de la Suède étant le 26 septembre (à Västerbotten)
et le 3 octobre dans le sud (à Öland).
Dans le sud de la Norvège, la date la plus précoce est
en moyenne le 28 septembre.
Dans les îles britanniques, la première donnée date du mois de
septembre et provient habituellement des îles Shetland.
En octobre, la plupart des oiseaux sont dans le sud-est de l'Angleterre,
le pic étant atteint au cours de la première semaine du
mois. En France, la plupart des données sont concentrées
dans le nord-ouest du pays, le pic apparaissant entre le 20 et
le 25 octobre.
Le nombre de Pouillots à grands sourcils vus dans le sud
de l'Europe est très faible par rapport à l'Europe
du Nord. Dans le bassin méditerranéen, les individus sont vus
en octobre et en novembre mais jamais en septembre.
En Espagne, les observations sont surtout concentrées sur
les côtes est et sud du pays et sont très peu nombreuses dans
le nord-ouest du pays (où la pression d'observation est pourtant
assez importante par rapport à celle du reste du pays).
Dans les îles Canaries, les données les plus précoces datent
du mois de décembre.
Et à propos des observations de Pouillots de Pallas
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Pouillot
de Pallas (Phylloscopus proregulus), site ornithologique
des Cinq Tailles, Thumeries (59), France, le 18/12/2011.
Photographie : Christophe Capelle
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Les Pouillots
de Pallas arrivent en Europe plus tard que les Pouillots à
grands sourcils : la date moyenne de la première observation
est le 11 octobre à Västerbotten, dans le nord de la Suède,
et le 24 octobre à Öland, dans le sud. Le pic des données
britanniques s'observe au cours du premier tiers du mois d'octobre
et dans les deux derniers tiers d'octobre aux Pays-Bas et en France,
tandis qu'en Espagne les rares données sont obtenues surtout en
décembre.
Il n'y a aucune donnée automnale de Pouillots de Pallas dans les
îles Canaries.
Une migration régulière vers l'Afrique ?
Carte
1- Certains Pouillots à grands sourcils suivent-ils
une voie de migration régulière entre la Sibérie
et le nord-ouest de l'Afrique et le sud de l'Europe ?
Schéma: Ornithomedia.com |
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Les données
précédentes évoquent davantage une lente
migration (étalée entre septembre et décembre)
de ces pouillots sibériens entre le nord et le sud de l'Europe
que des oiseaux isolés et désorientés.
Eduardo de Juana a aussi constaté qu'un pourcentage important
des données espagnoles et italiennes des Pouillots à grands
sourcils et de Pallas n'était pas automnal mais hivernal
et printanier (50 % des observations en Espagne). Des oiseaux
pourraient ainsi hiverner quelque part en Afrique, voire peut-être
aussi dans le sud de l'Europe (dans les vastes sierras espagnoles
peu prospectées ?). Les données dans les îles Canaries
(comme cet oiseau vu sur Lanzarote entre le 18 janvier et le 10
mars 1997) pourraient d'ailleurs concerner des hivernants. Des
cas d'hivernage sont aussi connus en Espagne continentale et en
France (et même en Grande-Bretagne).
Les observations en mars-avril dans les îles Chafarinas (au large
des côtes marocaines), dans l'est de l'Espagne, dans les Baléares,
dans le sud de la France et en Italie font d'autre part penser
à l'existence d'une (faible) remontée printanière
à travers la Méditerranée. Des oiseaux vus
au printemps en Sicile, à Malte et en Grèce pourraient laisser
supposer que le trajet de printemps serait plutôt oriental.
Il existerait une petite voie de migration régulière
vers l'Afrique et peut-être aussi vers l'Europe du sud.
Le nombre de plus en plus important de Pouillots à grands
sourcils et de Pallas vus en automne en Europe de l'Ouest serait
le résultat d'un taux de survie élevé de ces oiseaux dans
leurs quartiers d'hivernage occidentaux, qui favoriserait ainsi
l'augmentation de cette population. Mais pour le prouver, il faudrait
localiser les destinations et le trajet parcouru, ce qui n'est
pas facile. L'augmentation
de la pression d'observation et la mise à disposition d'outils
de publication des données (sites web) jouent aussi certainement
un rôle dans la progression du nombre de données.
Il existerait également un mouvement migratoire du nord
vers le sud de l'Europe et l'Afrique du Nord chez les Pouillots
de Pallas : la seule donnée marocaine date en effet du 7 décembre.
Mais cet hivernage ne concernerait qu'un faible pourcentage des
oiseaux observés en automne dans le nord de l'Europe. En effet,
même en tenant compte de la mortalité hivernale, un nombre
plus important d'entre eux devrait être revu au printemps s'ils
hivernaient tous en Afrique ou dans le sud de l'Europe.
Zwischenzug ?
Carte
2- La plupart des Pouillots à grands sourcils vus en
automne en Europe effectuent-ils une migration du type "zwischenzug"
(ou "migration exploratoire") ?
Schéma: Ornithomedia.com |
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Le faible
nombre de Pouillots à grands sourcils trouvés en
Espagne et au Portugal, leur relative absence en Irlande par rapport
au Royaume-Uni, la rareté du Pouillot de Pallas en Écosse
par rapport au nombre d'oiseaux vus dans le sud de la Norvège
sont autant d'éléments laissant supposer que la
plupart des oiseaux vus dans le nord de l'Europe ne poursuivent
pas leur route vers le sud et le sud-ouest. La majorité
des pouillots arrivant en automne repartirait avant l'hiver dans
une autre direction (vers le sud-est ? Vers l'est ?).
Adelheid Studer-Thiersch avait découvert que des jeunes
Étourneaux sansonnets (Sturnus vulgaris) nés en
Suisse avaient volé en été sur 500 kilomètres vers
le nord-ouest vers la France et l'Allemagne avant de repartir
en automne et en hiver vers le nord-ouest de l'Afrique ou vers
l'Espagne.
Ce type de mouvement, appelé "zwischenzug" par les Allemands,
ou "migration exploratoire" par Baker (1978), serait
pratiqué par d'autres espèces orientales comme la Fauvette épervière
(Sylvia nisoria), le Roselin familier (Carpodacus erythrinus)
ou le Gobemouche nain (Ficedula parva), qui visitent régulièrement
la Grande-Bretagne et d'autres pays du nord-ouest de l'Europe
(dont la France) en automne, alors que leurs sites de nidification
les plus proches se trouvent en Europe centrale. Ces données concernent
presque exclusivement des juvéniles, et leurs dates d'arrivée
(et de départ) sont remarquablement régulières. Elles rappellent
d'ailleurs étroitement celles des Pouillots à grands
sourcils et de Pallas.
Ainsi, les arrivées de pouillots sibériens en Europe
pourraient être des cas d'une "zwischenzug" plus longue
que celle observée chez d'autres espèces orientales. Ces
mouvements concerneraient essentiellement des juvéniles, même
s'il est quasiment impossible de déterminer l'âge
de ces pouillots de façon certaine en automne.
Le fait que la plupart des oiseaux capturés soient en bonne condition
physique confirmerait d'ailleurs qu'il s'agit bien de migrateurs
et non d'oiseaux égarés. Il existe d'ailleurs un cas d'un Pouillot
à grands sourcils bagué le 21 octobre 1988 à Portland Bill (Grande-Bretagne)
et recapturé le jour suivant à Guernesey, 115 km plus au sud.
Un autre indice pourrait renforcer l'hypothèse selon laquelle
ces pouillots changeraient de direction à la fin de l'automne
en Europe et repartiraient vers l'est ou le sud-est : deux Pouillots
de Pallas et trois Pouillots à grands sourcils capturés à Christiansø
au Danemark en septembre-octobre 1994 semblaient avoir entamé
des mouvements de retour vers l'est.
Un changement
à terme des routes de migration ?
Ces réorientations seraient endogènes et non pas le résultat
d'un comportement aberrant, et elles
concerneraient en fait de nombreuses espèces. Ainsi, étant
donné que la plupart des migrateurs d'Europe occidentale
migrent vers le sud-ouest en automne, ils doivent à un
moment donné changer de direction pour rejoindre leurs
aires d'hivernage en Afrique, sous peine de se retrouver dans
l'Atlantique ! Des expériences en laboratoire avaient montré
chez plusieurs passereaux l'existence d'un brusque changement
de direction contrôlé et inné dans le sud de la péninsule ibérique
qui a été appelé "zugknick".
Ce changement de cap pourrait être inscrit dans le schéma
migratoire de certains Pouillots à grands sourcils et de
Pallas juvéniles. Et les individus effectuant des migrations
exploratoires vers l'Europe de l'Ouest pourraient avoir un taux
de survie plus élevé que ceux suivant leur longue route normale
vers l'Asie du sud, et cette voie pourrait être suivie par
de plus en plus d'individus. Cela pourrait ainsi entraîner à
terme un changement définitif de leur route migratoire
chez certaines populations sibériennes. Cela a par ailleurs
déjà été remarqué chez certaines populations
d'Europe centrale de Fauvettes à tête noire (Sylvia atricapilla)
qui hivernent de façon croissante en Grande-Bretagne et dans d'autres
pays européens.
Un autre exemple : la Fauvette des jardins
Carte
3- "Zugknick" au sud du Sahara chez la Fauvette
des jardins.
Schéma: Ornithomedia.com d'après Felix Liechti
et al |
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Les Fauvettes
des jardins (Sylvia borin) nichant en Europe centrale et
hivernant en Afrique tropicale et australe effectuent un changement
de direction lors de leur migration d'automne : elles quittent
dans un premier temps leurs zones de reproduction en se dirigeant
vers le Sud-ouest, puis bifurquent vers le Sud ou le Sud-Sud-est
au sud de l'Espagne ou en Afrique du Nord. Des chercheurs situeraient
plutôt ce changement le long de la bordure sud du Sahara
(voir carte 3).
Plusieurs aspects de l'activité migratoire de la Fauvette des
jardins dépendant de processus endogènes, on suppose que ce changement
de direction serait également contrôlé de façon interne, probablement
en liaison avec les variations locales du champ magnétique terrestre.
A lire aussi sur Ornithomedia.com
- Identifier
les pouillots sibériens
- Comment
arrivent les oiseaux rares ?
Sources
- Eduardo de Juana (2008). Where do Pallas's and Yellow-browed
Warblers (Phylloscopus proregulus, Ph. inornatus) go after
Northwest Europe in autumn ? An Iberian perspective. Ardeola 55(2),
pages 179-192. http://www.ucm.es/info/zoo/bcv/pdf/2008_Ardeola_55_179.pdf
- Felix Liechti, Susanna Komenda-Zehnder et Bruno Bruderer (2012).
Orientation of passerine trans-Sahara migrants: the directional
shift (‘Zugknick’) reconsidered for free-flying birds. Animal
Behaviour. Volume 83, numéro 1, janvier, pages 63–68. http://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0003347211004362
- Gudrun Hilgerloh, Jan Weinbecker et Pavel Zehtindjuev (2006).
Autumn migration of passerine long-distance migrants in northern
Morocco observed by moonwatching. Ringing & Migration 23, 53-56.
http://blx1.bto.org/pdf/ringmigration/23_1/hilgerloh.pdf
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