Pratique | Conseils
Comment limiter les effets négatifs sur les oiseaux du salage hivernal des routes ?
Becs-croisés des sapins (Loxia curvirostra) se nourrissant sur une route déneigée en Amérique du Nord.
Photographie : Matthew Young / Bioscience
Introduction
Alors qu’une partie de la France et de l’Europe de l’Ouest a connu en ce début du mois de janvier 2026 un important épisode neigeux, les services spécialisés ont été mobilisés pour assurer la fluidité du trafic et la sécurité des usagers. Sur la plupart des axes routiers, le salage demeure la solution privilégiée, en raison de son coût abordable et de sa capacité à faire « fondre » rapidement la neige et la glace en modifiant les propriétés physiques de l’eau. Pourtant, cette pratique courante et indispensable pour la circulation, n’est pas sans conséquences pour l’environnement.
En particulier, l’avifaune est directement et indirectement affectée par le sel de déneigement : des oiseaux attirés vers les bords de route par les grains de sel s’exposent en effet aux collisions, tandis que l’ingestion de sel peut provoquer des troubles physiologiques graves. Par ailleurs, l’accumulation de chlorure de sodium dans les sols et dans les eaux de ruissellement fragilise les habitats naturels, appauvrit les ressources alimentaires et perturbe les écosystèmes aquatiques dont dépendent de nombreuses espèces. Des alternatives un peu moins nocives pour la nature existent, même si elles ont également des inconvénients.
Après un rappel sur les modalités d’action du sel classique sur la neige et sur la glace, nous énumérons ses effets négatifs sur l’avifaune, et nous recensons des solutions possibles pour réduire son usage tout en maintenant des routes praticables en hiver.
Abstract
As parts of France and Western Europe experienced significant snowfall at the beginning of January 2026, specialized services were mobilized to ensure smooth traffic flow and road safety. On most roads, salting remains the preferred solution due to its affordability and its ability to quickly melt snow and ice by altering the water’s physical properties and lowering its freezing point. However, this common and essential practice for traffic flow is not without environmental consequences.
In particular, birds are directly and indirectly affected by de-icing salt: birds attracted to roadsides by salt crystals are at risk of collisions, while salt ingestion can cause serious physiological problems. Furthermore, the accumulation of chloride in soils and runoff water weakens natural habitats, depletes food resources, and disrupts aquatic ecosystems upon which many species depend. Less harmful alternatives exist, although they also have drawbacks.
After a review of how conventional salt affects snow and ice, we list its negative impacts on birdlife and identify possible solutions for reducing its use while maintaining passable roads in winter.
Comment agit le sel sur la neige et sur la glace ?
Véhicule épandant du sel (saleuse). |
Le sel majoritairement utilisé en France par les services de déneigement est du chlorure de sodium (NaCl). C’est le même composé chimique que le sel de table, mais il est non raffiné, il est souvent légèrement humidifié ou appliqué sous forme de saumure (eau + sel), et il est impropre à la consommation. Son utilisation est répandue car il est peu coûteux, facilement disponible, et efficace dans la plupart des conditions que l’on rencontre dans l’hexagone en hiver.
Le sel ne fait en fait pas « fondre la neige” directement, mais il empêche l’eau de geler : il agit par un abaissement de son point de congélation. En effet, l’eau pure gèle à 0 °C, mais mélangée à du sel classique, elle peut rester liquide jusqu’à environ –7 °C. Ainsi, quand on sale une chaussée, les cristaux se dissolvent dans le mince film d’eau de surface, et le mélange ainsi obtenu gèle à une température plus basse. La glace et la neige se transforment alors en saumure, ce qui facilite leur fragmentation et leur élimination par le trafic ou le déneigement mécanique.
L’usage du sel classique a toutefois des limites : en dessous de – 10 à- 15°C (la limite varie selon les sources), il devient moins efficace et il agit difficilement sur une épaisse couche de neige ou de glace.
Les effets négatifs sur les oiseaux du salage des routes : intoxication alimentaire et brûlures
Le sel classique (chlorure de sodium) répandu sur les routes lors des épisodes de gel ou de neige a plusieurs effets négatifs sur l’environnement quand de grandes quantités sont utilisées : il modifie localement la nature des sols, perturbe le pH de l’eau, favorise la propagation des cyanobactéries (qui libèrent des substances toxiques pour les humains), brûle le feuillage des végétaux et dessèche leurs racines, irrite les pattes des animaux domestiques (chiens et chats) et il augmente la mortalité des chenilles se nourrissant des plantes ayant poussé en bordure des voies traitées. Il provoque aussi une corrosion des véhicules et des infrastructures et une dégradation des chaussées.
Tarin des pins (Spinus pinus) se nourrissant dans la neige sur une route dans le Minnesota (États-Unis). |
Le sel a également des effets négatifs directs et indirects sur les oiseaux. Il peut notamment provoquer une intoxication alimentaire parfois mortelle (troubles neurologiques et rénaux), ainsi qu’une grave déshydratation (lire Le salage des routes, une cause de mortalité sous-estimée pour certains passereaux). En effet, les oiseaux, notamment granivores (passereaux, pigeons, gallinacés, etc.), peuvent ingérer des grains de sel en les confondant avec des petits cailloux (que l’on appelle gastrolithes ou « grit »), qu’ils stockent dans leur gésier (jusqu’à leur usure complète) pour broyer leurs aliments (lire Le système digestif des oiseaux). Ils peuvent également être attirés par les granules de sel pour satisfaire leurs besoins en oligo-éléments, comme c’est le cas des perroquets ingérant de l’argile (lire La géophagie chez les perroquets). Des chercheurs de la station biologique de l’université du Montana (États-Unis) observent par exemple régulièrement des troupes de Roselins de Cassin (Haemorhous cassinii), de Becs-croisés des sapins (Loxia curvirostra), de Tarins des pins (Spinus pinus) et de Gros-becs errants (Coccothraustes vespertinus) se rassemblant sur de petites zones sans végétation riches en sels minéraux (lire La géophagie chez les becs-croisés et les autres passereaux). En Colombie-Britannique (Canada), plus de 1 000 Gros-becs errants ont été retrouvés morts en 1980 près d’un tas de sel placé en bordure d’autoroute.
Le Venturon montagnard (Carduelis citrinella), dont le régime presque exclusivement granivore est carencé en minéraux, doit régulièrement en ingérer, notamment du sodium. Sur le mont Ventoux (Vaucluse) (lire Observer les oiseaux sur le mont Ventoux, le Géant de Provence) et dans la Sierra Nevada (Espagne), des individus ont été vus mangeant le sel répandu sur les routes (lire Le Venturon montagnard dépend étroitement de la présence d’eau, notamment à cause de sa consommation de sels minéraux).
Ils peuvent manger des aliments (graines, invertébrés etc.) souillés par le sel de déneigement ou boire de l’eau de fonte fortement salée, même si les oiseaux ingèrent naturellement occasionnellement de l’eau de mer ou saumâtre. Les oiseaux aquatiques (anatidés, ardéidés, rallidés, etc.) fréquentant les zones humides proches des axes routiers régulièrement et fortement salés en hiver peuvent notamment être concernés.
Enfin, les rapaces diurnes ou nocturnes consommant des proies affaiblies ou intoxiquées par le sel peuvent être affectés indirectement.
Le sel peut aussi causer des irritations et des brûlures oculaires chez les oiseaux.
Un risque accru de collision avec les véhicules
En étant attirés par le sel de déneigement, des oiseaux peuvent se rassembler près des routes, ce qui augmente fortement leur risque de collision avec les véhicules. Les rapaces désirant manger des oiseaux ou d’autres proies mortes ou affaiblies près des routes sont aussi susceptibles de se faire tuer.
Une contamination et une modification des habitats naturels
Le sel répandu en grandes quantités sur les routes peut s’accumuler dans les sols à proximité de ces dernières, ainsi que dans les fossés, les cours d’eau et dans les étangs voisins, réduisant la disponibilité en nourriture (mortalité accrue de certaines plantes et d’invertébrés et d’autres petites proies sensibles). Cette pénurie alimentaire induite peut avoir des effets négatifs sur le taux de survie hivernal des oiseaux.
Le sel peut également dégrader les sites d’alimentation et de nidification en modifiant la composition de leur végétation, favorisant les plantes les plus tolérantes à une forte concentration saline.
Retirer le maximum de neige pour réduire l’usage du sel
Chasse-neige combiné avec une sableuse (benne) dans les rues de Québec (Canada). |
Comme on l’a vu plus haut, le salage classique des routes et des trottoirs a plusieurs avantages : le sel classique est en effet peu coûteux et facilement disponible. Toutefois, pour diminuer ses effets négatifs sur la faune et la flore, il convient d’étudier les alternatives possibles à son utilisation, ou du moins réduire les quantités épandues, en particulier dans les secteurs naturels sensibles.
Une première solution possible est de retirer le maximum de neige sur les routes, ce qui permet de diminuer l’usage de sel. C’est la pratique privilégiée par certains pays d’Europe du Nord, mais elle nécessite des équipements importants pour dégager le maximum d’axes routiers.
Mélanger le sel à du sable ou à d’autres matériaux
Une solution relativement simple est de le mélanger ou de le remplacer par du sable ou d’autres matériaux (des copeaux de bois, de la pouzzolane ou des roches broyées sont aussi parfois utilisés), qui ne font pas fondre la glace ou la neige, mais qui ont une action mécanique en améliorant l’adhérence des roues et des chaussures. Ils sont non toxiques pour l’environnement, mais ils peuvent s’accumuler dans les égouts, les fossés et les cours d’eau et sont moins efficaces en cas de verglas épais. L’extraction du sable et d’autres sédiments a par ailleurs aussi des inconvénients pour l’environnement (création de gravières et de carrières).
Utiliser de façon limitée des acétates de calcium, de magnésium ou de potassium
Ces produits, généralement utilisés en hiver sur les pistes d’aéroports, sont moins corrosifs et beaucoup moins toxiques pour la faune que le sel classique, mais ils sont beaucoup plus coûteux et ils ont une action plus lente sur le déneigement et le dégivrage. L’acétate de potassium permet de faire fondre la neige et la glace jusqu’à – 30 °C, tout en étant moins corrosif pour les métaux : les résultats d’une étude menée dans le Minnesota (États-Unis) ont montré que son impact écologique (notamment sur la qualité des eaux) était plus faible que le sel pour un usage limité à certaines portions de routes et sur une durée limitée.
Mélanger le sel à des produits organiques
Épandage de jus de betterave sur une route enneigée du Dakota du Nord (États-Unis). |
Une autre piste possible pour réduire l’utilisation du sel classique est d’incorporer des produits organiques, comme le jus de maïs, la mélasse ou le jus de betterave sucrière. Ce dernier est un sous-produit de l’industrie sucrière : il est riche en sucres et en sels naturels et il peut être mélangé au sel classique pour diminuer les quantités utilisées de ce dernier (jusqu’à – 50 %), tout en maintenant une bonne efficacité du dégivrage. Il empêche en effet la formation de glace jusqu’à – 30°C (un chiffre variable selon certaines sources), il n’est pas ou peu toxique pour la faune, la flore et l’eau, il n’est pas trop cher, il est moins attractif pour les oiseaux que des cristaux de sel, il est moins corrosif, il est biodégradable, il améliore l’adhérence des roues et des chaussures et il reste plus longtemps sur la chaussée (il est moins facilement dispersé par la circulation).
Toutefois, il a également des inconvénients : il peut provoquer une pollution organique des eaux et favoriser la croissance des algues , il a une odeur sucrée/terreuse parfois jugée désagréable, il peut tacher légèrement la chaussée ou les trottoirs, il est un peu plus cher que le sel, il est moins facile à stocker car il est liquide. Pour une meilleure efficacité, il faut répandre de préférence le jus de betterave avant que ne tombe la neige, ce qui n’est pas toujours possible. Son usage peut donc être envisagé en combinaison avec le sel classique dans certains secteurs sensibles pour la faune et la flore.
L’utilisation de jus de betterave a été testée depuis plusieurs années par plusieurs pays scandinaves et nord-américains. C’est par exemple le cas à Winnipeg (Manitoba), où la municipalité a lancé un projet pilote dès 2015. En 2018, 100 000 litres ont ainsi été utilisés, et après plusieurs hivers et différentes conditions climatiques, le responsable de la communication pour le service des travaux publics, s’est dit satisfait des résultats. Ses performances et son absence d’impact écologiques font déjà du jus de betterave un outil indispensable dans plusieurs municipalités du Québec bien que certains se plaignent de son odeur.
Le jus de betterave peut être mélangé à de l’amidon de maïs (qui agit comme un agent à libération lente), comme cela est récemment le cas en Suède, et qui a été testé à Montréal.
Un reportage sur l’utilisation du jus de betterave en hiver sur les trottoirs de Montréal (Canada)
Des brigades spéciales répandent du jus de betterave sur les trottoirs de Montréal (Canada) en hiver.
Source : BFM TV
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Compléments
Ouvrage recommandé
Le Guide Ornitho de L. Svensson et al
Sources
- Lueur d’Histoire (2025). La Suède vient de changer sa manière de saler les routes en hiver. www.facebook.com
- Sophie Payeur (2024). Le sel sur les routes peut-il être remplacé par… du jus de betterave? Les As de l’Info. Date : 12/12. lesasdelinfo.com
- Cheryl Lyn Dybas (2023). Poisoning the environment, poisoning ourselves: The bane of winter road salt Free. BioScience. Volume : 73. Numéro : 10. Pages : 697–702. Octobre. academic.oup.com
- John Gulliver (2022). Environmental Impacts of Potassium Acetate as a Road Salt Alternative (University of Minnesota evaluation). Department of Transportation.
- ADAMA (2019). Contre le gel, le jus de betteraves ne manque pas de sel ! Date : 10/07. blog.adama.com
- Mr Mondialisation (2016). Québec : du jus de légume pour déneiger les routes ! Date : 01/01. mrmondialisation.org




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