Brèves
Un couple inattendu entre une Bernache du Canada et un Canard coureur indien est peut-être à l’origine de cinq œufs pondus dans l’Oise en juin 2026
Bernache du Canada (Branta canadensis) femelle et Coureur indien mâle (Anas platyrhynchos domesticus) dans un jardin dans l’Oise en juin 2026 : ce dernier fait pivoter l’un des cinq œufs pondus par la première.
Photographie : Ben
La famille des anatidés (canards, oies, bernaches, cygnes, etc.) compte de 170 à 180 espèces. Les cas d’hybridation entre espèces du même genre ou apparentées y sont particulièrement fréquents, les croisements les plus connus se produisant entre fuligules (genre Aythya), entre bernaches (genre Branta) et entre oies (genre Anser). Suite à la formation en Europe, surtout depuis le XXe siècle, d’une très importante population férale (= issue d’oiseaux échappés de captivité) de Bernaches du Canada (Branta canadensis), qui compte désormais plusieurs centaines de milliers de couples, on observe un nombre croissant d’hybrides entre cette espèce et d’autres, principalement avec l’Oie cendrée (Anser anser) et la Bernache nonnette (B. leucopsis), les oiseaux issus de ces croisements étant en outre souvent fertiles.
Le « couple complice » formé par un Coureur indien (Anas platyrhynchos domesticus) mâle et une Bernache du Canada (Branta canadensis) femelle dans un jardin dans l’Oise. |
Il peut exister des « couples » (parfois unis par des liens forts et durables) entre des oies (ou des bernaches) et des canards, souvent nés de la proximité induite par la détention en captivité et/ou du manque ou de la perte d’un partenaire de la même espèce. Plusieurs de ces associations atypiques ont déjà été décrites, mais elle restent : par exemple, une Bernache du Canada solitaire a joué un rôle « protecteur » auprès d’une femelle de Canard colvert (Anas platyrhynchos) et de ses canetons pendant toute une saison de reproduction dans le Wisconsin (États-Unis). Elles restent toutefois anecdotiques.
Les cas d’hybridations documentés sont peu probables pour plusieurs raisons, notamment une divergence génétique importante (appartenance à des lignées évolutives ayant divergé il y a près de 20 millions d’années), la forte différence de taille et de poids (pouvant être surmontée dans l’eau) et des systèmes sociaux différents (les oies forment généralement des couples à long terme, tandis que la plupart des canards renouvellent leur partenaire chaque année). Les termes de « guck » ou de « doose », utilisés pour désigner un hybride potentiel de canard et d’oie, relèvent ainsi davantage de la fantaisie que de la biologie. Si l’idée est amusante, en réalité, un tel croisement ne semble pas pouvoir exister dans la nature.
Bien qu’aucun hybride viable n’ait été trouvé, des accouplement ont déjà été rapportés, mais il sont très rares, et ils aboutissent rarement, voire jamais, à la production d’œufs fécondés. Ben, l’un de nos visiteurs, nous a rapporté un cas remarquable de couple interspécifique dans l’Oise (France) entre une Bernache du Canada femelle et un Coureur indien mâle, une race domestique anglaise de Canard colvert.
Bernache du Canada (Branta canadensis) femelle venant de pondre un œuf dans un jardin dans l’Oise en juin 2026 : le Coureur indien (Anas platyrhynchos domesticus) mâle reste un peu à l’arrière. |
En 2020, il avait sauvé la première, alors âgée d’environ deux semaines, du piège d’un braconnier. Ne pouvant plus voler, sa réintroduction dans le milieu naturel était impossible. Depuis lors, elle vit dans sa propriété, où elle profite d’un grand bassin. Très imprégnée, elle est parfaitement intégrée à son environnement et ne manifeste aucune volonté de quitter les lieux malgré sa capacité partielle de vol retrouvée. Afin de lui offrir de la compagnie, il a acheté en 2024 un Coureur Indien mâle. En quelques semaines, les deux oiseaux ont développé un lien étroit et durable.
Au cours de l’année 2025, il a observé plusieurs accouplements entre les deux oiseaux, sans conséquence apparente. En revanche, au printemps 2026, la Bernache du Canada a pondu une première couvée de cinq œufs, à raison d’un œuf tous les deux jours. Lors de la ponte du quatrième œuf, Ben a assisté à une série d’interactions remarquables entre les deux oiseaux : immédiatement après la ponte, la bernache a « interdit » au canard de s’approcher de l’œuf, allant jusqu’à le saisir vigoureusement par l’aile pour le repousser. Quelques minutes plus tard, elle a toutefois toléré sa présence à proximité immédiate du nid. Il a même pu observer le canard manipuler l’œuf et le faire pivoter. Ces comportements laissent penser à une forme de parentalité partagée remarquable entre ces deux espèces très éloignées l’une de l’autre.
Aucune autre oie ou bernache n’est présente sur la propriété, et il est extrêmement improbable qu’un autre partenaire ait pu intervenir dans la fécondation de la femelle. Les rares survols de groupes ne suscitent d’ailleurs aucune réaction particulière de sa part. Il reste toutefois possible que ces cinq œufs aient été produits lors des cycles normaux d’ovulation et en l’absence de copulation (lire Les œufs des oiseaux), donc sans lien avec les accouplements avec le Coureur indien.
Les cinq œufs ont été retirés du nid et placés dans des conditions adaptées avant incubation artificielle, le site de ponte étant fortement exposé au soleil. Un premier mirage (= inspection du contenu à l’aide d’une lampe) a été effectué après sept à dix jours d’incubation afin de déterminer si une fécondation avait effectivement eu lieu, mais cela n’a pas été cas. Malgré ce résultat négatif, la formation d’un couple interspécifique stable entre une bernache et un canard, suivie d’accouplements répétés et de comportements de nidification, reste remarquable, voire peut-être unique dans la littérature.
Compléments
Ouvrage recommandé
Le guide Ornitho de L. Svensson
Source
Enviroliteracy Team (2025). Can ducks and geese hybrid? Date : 11/03. enviroliteracy.org




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