Les Aigles criard (Clanga clanga) et pomarin (C. pomarina) sont deux rapaces forestiers brun sombre et de taille moyenne qui se ressemblent étroitement (lire Identification en photos des Aigles criard et pomarin). Si les juvéniles sont relativement faciles à identifier, les adultes, dont le plumage est acquis au bout de cinq ou six ans, sont plus délicats à distinguer sur le terrain, d’autant plus que ces deux rapaces s’hybrident fréquemment et que les individus issus de croisements sont eux-mêmes fertiles. Ce phénomène d’hybridation constitue même une menace majeure pour la population européenne de l’Aigle criard (lire Les Aigles pomarin et criard en Estonie, et l’identification des hybrides).

L’Aigle criard niche dans les forêts humides de feuillus ou mixtes et chasse dans les marais et les prairies inondables, principalement dans les vallées alluviales, mais il peut localement atteindre 1 000 mètres d’altitude. Outre les petits mammifères, il chasse les oiseaux. Des grenouilles et des serpents sont régulièrement consommés, ainsi qu’accessoirement des poissons, des insectes et des écrevisses. L’Aigle pomarin est moins « exigeant »  et niche dans les forêts tempérées de feuillus et mixtes à proximité d’espaces ouverts, principalement des pâturages, des marais, des prairies, des champs cultivés et des plans d’eau. Il se nourrit principalement de petits mammifères, mais aussi d’amphibiens, de reptiles, de petits oiseaux et d’insectes (lire La population bulgare d’Aigles pomarins dépasserait mille couples selon une estimation récente).

L’aire de nidification de l’Aigle criard s’étend de la Pologne à la Chine en passant par la Russie, tandis que celle de l’Aigle pomarin va de l’Allemagne (lire Où observer les oiseaux à Berlin et dans les environs ?) à l’ouest de la Russie, et de la Baltique à la Méditerranée orientale (lire À propos du projet LIFE de protection de l’Aigle pomarin en Roumanie) : elles se chevauchent donc largement en Europe de l’Est, de la Pologne orientale et des pays baltes au sud de l’Ukraine en passant par la Russie de l’Ouest et le Bélarus (Biélorussie), favorisant les échanges génétiques.  

Aires de répartition des Aigles pomarin (A) et criard (C) en Europe

Aires de répartition européenne des Aigles pomarin (Clanga pomarina) (A) et criard (C. clanga) (C) en Europe. En orange (B), la zone de chevauchement des aires, où les cas d’hybridation sont les plus élevés. La situation de la vallée polonaise de la Biebrza (1) est indiquée. 
Carte : Ornithomedia.com

La population polonaise d’Aigles criards est la plus occidentale et elle est extrêmement faible, avec moins de 20 couples recensés, dont la majorité (de 9 à 15 couples selon les sources) est concentrée dans les marais de la Biebrza, l’une des plus vastes zones humides d’Europe centrale. Bien que protégés en partie depuis 1993 par le parc national de la Biebrza, ces marais et tourbières continuent de subir d’importantes pressions humaines, qui ont dégradé leur fonctionnement hydrologique, réduisant non seulement leur disponibilité en ressources alimentaires, mais favorisant également l’Aigle pomarin, mieux adapté aux milieux secs, et donc les cas d’hybridation.

Dans un article publié en 2025 dans la revue Biological Conservation, des ornithologues ont présenté l’évolution de la population d’Aigles criards dans les marais de la Biebrza sur une période de 28 ans, s’intéressant particulièrement aux facteurs favorisant sa reproduction et son hybridation avec l’Aigle pomarin, et ils ont proposé des mesures pour assurer le maintien, voire l’augmentation du nombre de couples. Sa densité n’y est que de 0,5 couple par km², soit loin de ce que l’on observe dans d’autres parties de son aire de répartition, comme dans la basse vallée de la Volga en Russie, où elle atteint 2,5 couples par km² (lire Bonne surprise concernant les populations d’Aigles criard et pomarin dans le centre de la Russie d’Europe).

Les auteurs proposent différentes mesures, la plus importante étant de restaurer l’hydrologie naturelle des marais de la vallée de la Biebrza en régulant davantage le fonctionnement, voire en supprimant, là où cela est possible, les canaux de drainage agricole, en rétablissement des inondations saisonnières et en maintenant un niveau d’eau élevé. Cela est cohérent avec les mesures  préconisées par plusieurs projets européens LIFE dédiés à l’Aigle criard en Pologne, qui recommandaient notamment la construction dans la vallée d’ouvrages de rétention d’eau, la restauration partielle des cours d’eau et la remise en eau de milliers d’hectares de tourbières dégradées.

L’Aigle criard préférant les paysages marécageux peu transformés, alors que l’Aigle pomarin s’adapte mieux aux paysages agricoles, les auteurs proposent aussi de limiter l’intensification agricole dans la vallée, de conserver les prairies humides naturelles, d’éviter l’assèchement et la conversion des marais en pâturages ou en terres cultivées, et de maintenir des zones boisées humides tranquilles, éloignées des activités humaines. La conservation et la restauration de milieux humides dans la vallée permettrait ainsi de recréer une séparation écologique entre les deux espèces, de favoriser les territoires typiques de l’Aigle criard et de diminuer la proportion de couples mixtes.

Maintenir des zones de tranquillité autour des aires d’Aigles criards, plus sensibles aux dérangements que l’Aigle pomarin pendant la période de reproduction, et installer des plateformes dans certains secteurs, serait aussi important. 

Pour améliorer le succès de reproduction de l’Aigle criard, ils proposent aussi de réduire la prédation des nids par la Martre des pins (Martes martes) autour des aires, de récupérer puis d’élever (avant de les relâcher) les plus jeunes poussins avant qu’ils ne soient tués, le « caïnisme », le comportement au cours duquel l’aîné élimine souvent le plus jeune poussin. étant particulièrement fréquent chez cette espèce. 

Enfin, les auteurs insistent sur la nécessité de mieux suivre les couples nicheurs par la pose de balises GPS, de généraliser l’analyse génétique des hybrides et d’évaluer en continue de l’état des habitats dans la vallée de la Biebrza.

Documentaire sur des mesures de conservation de l’Aigle criard (Clanga clanga) prises dans le parc national de Biebrza (Pologne).
Source : Jestem na pTAK!

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