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Un « couple » de deux femelles d’Aigles de Bonelli a adopté et élevé avec succès trois jeunes placés dans leur aire au Pays basque espagnol
Aigles de Bonelli (Aquila fasciata) femelles ayant adopté deux jeunes nés en captivité et placés dans leur aire dans la province d’Alava, au Pays basque espagnol, en 2025.
Source : Carmelo Fernández et al / Journal of Raptor Research
L’Aigle de Bonelli (Aquila fasciata) est un rapace de taille moyenne (envergure : 145 à 165 cm) aux ailes plutôt arrondies et à la queue assez longue avec une large bande subterminale. Chez l’adulte, le dessus est gris-brun foncé avec une zone blanchâtre de taille variable tandis que le bord antérieur du dessous des ailes, le ventre et la gorge sont blanchâtres. Les grandes ouvertures et les poignets sont noirs et forment une bande sombre bien visible d’en dessous. Chez le juvénile, le dessous du corps et les couvertures sous-alaires sont beige roussâtre, et il n’acquerra son plumage adulte que vers trois à quatre ans.
Il vit généralement dans les zones de collines ou de montagnes boisées au climat semi-aride, méditerranéen ou tropical, comportant des parois rocheuses pour nicher, du niveau de la mer à plus de 3 000 mètres d’altitude. Son alimentation est variée et dépend de l’habitat et des proies disponibles : il se nourrit principalement d’oiseaux (corvidés, pigeons, perdrix, passereaux, goélands, etc.), mais aussi de petits mammifères (écureuils, lapins, rongeurs, etc.), ainsi parfois de reptiles (lézards, etc.) (lire Un cas de prédation d’un Aigle de Bonelli sur un Grand-duc d’Europe).
Son aire de distribution s’étend de façon fragmentée de l’Europe du Sud et de l’Afrique du Nord à l’Asie du Sud-est en passant par le Moyen-Orient, le sous-continent indien, le sud de la Chine et l’Asie du Sud-est.
Il est en déclin global dans son aire de répartition en raison de l’utilisation de pesticides, de la dégradation de son habitat (disparition de l’agriculture traditionnelle, urbanisation, installation de parcs photovoltaïques et éolien etc.), des collisions avec les lignes à haut tension, de la disparition ou de la diminution de ses proies, des dérangements, des collisions avec les lignes électriques, de maladies comme la trichomonose (lire La trichomonose chez les oiseaux des jardins : présentation et prévention), des persécutions et de la compétition avec d’autres rapaces (lire La réintroduction de l’Aigle de Bonelli à Majorque aurait des effets négatifs pour l’Aigle botté). La population européenne serait comprise entre 1 100 et 1 200 couples selon BirdLife International (2015), l’Espagne en accueillant plus de 700 (2018) : elle aurait diminué de près de 30 % en plus de 50 ans sur notre continent et l’espèce y est considérée comme menacée. En France, après un déclin important depuis les années 1960, la population a récemment commencé à remonter (lire La population française d’Aigles de Bonelli a dépassé les 50 couples en 2025).
Situation d’Alava (Espagne). |
Pour contribuer à augmenter le le succès reproductif des couples de rapaces menacés ayant connu des échecs de reproduction répétés, la méthode de l’adoption est parfois utilisée, souvent en échangeant des oisillons entre couples de la même espèce, mais aussi plus rarement, en remplaçant des œufs non fécondés par des jeunes. Dans un article publié en 2026 dans le Journal of Raptor Research, des biologistes ont décrit les cas remarquables de trois jeunes adoptés et élevés avec succès en 2024 et en 2025 par un « couple » formé par deux Aigles de Bonelli femelles, le premier de ce type documenté chez ce rapace.
Depuis 2022, ces deux oiseaux, identifiés par leurs bagues numérotées et par une analyse génétique, occupent un territoire dans la haute vallée de l’Èbre, dans la province d’Alava, au Pays basque espagnol, une communauté autonome située à l’extrémité nord-ouest de l’aire de répartition de l’espèce, et où est mené un plan de rétablissement de l’espèce. L’une des deux femelles y est arrivée à l’âge de deux ans, après avoir tué le mâle qui occupait précédemment le territoire avec l’autre femelle, alors âgée de 4 ans.
En 2024, ce « couple » a pondu deux œufs le 16 février dans une aire équipée d’une webcam. Bien que la femelle pondeuse n’ait pas été identifiée, il s’agissait probablement de l’individu le plus âgé, qui s’était accouplé avec un mâle en 2021. Les deux œufs se sont révélés infertiles. Le 3 avril, après 47 jours d’incubation, les auteurs ont retiré les œufs et les ont remplacés par un oisillon femelle de 13 jours. Les femelles l’ont accepté en moins de huit minutes, l’adoptant et le nourrissant rapidement. La petite femelle s’est développée normalement, a été baguée et équipée d’un émetteur le 6 mai à l’âge de 46 jours, a pris son envol à 66 jours, s’est dispersée 89 jours plus tard et s’est finalement établie à environ 200 km au sud-est, dans la province de Huesca.
En 2025, les deux femelles ont pondu chacune deux œufs, les 26 février et 1er mars. Durant l’incubation, deux œufs ont été perdus en roulant en dehors du nid, les deux autres étant infertiles. Les auteurs les ont remplacés par deux oisillons mâles nés en captivité âgés de 12 et 15 jours, et les femelles les ont acceptés en moins de 12 minutes et les ont élevés avec succès. Les jeunes ont été bagués et équipés d’émetteurs le 6 mai, à l’âge de 44 et 47 jours. Ils ont pris leur envol à 62 et 64 jours, se sont dispersés 99 et 105 jours plus tard, au début du mois de septembre, et ils se sont finalement installés trois mois plus tard dans les bassins des rivières Gállego et Jalón, à environ 168 km et 156 km au sud-est du nid où ils ont été élevés.
La formation de ce couple homosexuel est peut-être lié à la rareté relative des mâles au sein de la population régionale ou au manque de territoires disponibles pour le recrutement des subadultes, engendrant une forte compétition. Il est également possible que les couples de même sexe soient plus fréquents chez l’Aigle de Bonelli qu’on ne le pensait, car ils sont difficiles à détecter, nécessitant l’identification individuelle des individus, la détermination de leur sexe et un suivi intensif de leurs déplacements afin de s’assurer de l’absence de copulations hors couple.
Bien que l’adoption soit une méthode délicate à maîtriser, elle a permis ici l’élevage réussi d’oisillons nés en captivité par deux adultes sauvages, augmentant ainsi le nombre de jeunes volants et soutenant la petite population locale. Ce succès a reposé sur plusieurs facteurs : des œufs stériles pouvant être retirés, la longue période d’incubation de l’espèce (37 à 45 jours), permettant une bonne planification des actions, la disponibilité d’oisillons nés en captivité et d’un âge approprié (de 10 à 15 jours), un suivi intensif par balises GPS et par webcams, et un protocole intégré à un plan de rétablissement officiel, facilitant la mise en œuvre des actions nécessaires et l’obtention des autorisations requises.
L’adoption réduit en outre la mortalité juvénile liée à la prédation et au manque de nourriture durant les premières semaines suivant la remise en liberté de jeunes nés en captivité et diminue leur mortalité avant dispersion en prolongeant leur séjour dans le territoire où ils ont été lâchés. L’élevage des jeunes pourrait avoir renforcé les liens entre les deux femelles de la province d’Alava, prévenant ainsi une éventuelle séparation et le remplacement de l’une d’elles par un mâle reproducteur.
Par exemple, sur un territoire voisin, après la mort de son partenaire masculin, une femelle est restée sans partenaire pendant six mois sans que son partenaire ne soit remplacé, ce qui reflète probablement une pénurie de mâles dans la population. La disparition d’une femelle peut même entraîner la disparition d’un territoire et une réduction de l’aire de répartition globale de l’espèce, comme cela a été montré dans la haute vallée de l’Èbre. Outre la production d’oisillons, les territoires occupés servent également à attirer des individus errants dans une zone, susceptibles de devenir de nouveaux reproducteurs. Dans une population fortement réduite comme celle du nord-ouest de l’Espagne, attirer de nouveaux reproducteurs potentiels peut s’avérer aussi important, voire plus, que le gain de productivité obtenu en remplaçant l’une des deux femelles par un nouveau mâle reproducteur.
La solution la plus avantageuse pour une population peut donc varier selon la situation. Dans la province d’Alava, il a été décidé d’accroître la productivité à court terme, car il était urgent d’augmenter le nombre d’individus adultes non reproducteurs afin de maintenir et d’améliorer l’équilibre démographique, même en recourant à l’élevage de jeunes oiseaux.
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Compléments
Dans la galerie d’Ornithomedia.com
Aigle de Bonelli (Aquila fasciata)
Source
Carmelo Fernández, Paz Azkona, Pablo Izquierdo et Ernesto Álvarez et Joseba Carreras (2026). Successful Fostering Involving a Female-Female Pair of Bonelli’s Eagles. Journal of Raptor Research. Volume : 60. Numéro : 2. Pages : 1-5. bioone.org





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