Situation de Gruissan (Aude)

Situation de Gruissan (Aude).
Carte : Ornithomedia.com

La LPO Aude et le suivi de la migration depuis le roc de Conilhac

La situation géographique du littoral audois, entre la vallée du Rhône et les cols pyrénéens orientaux, sur l’inflexion du Golf du Lion, combiné à des  conditions météorologiques particulières incluant de forts vents de secteur nord-ouest, en font l’un des couloirs de passage des oiseaux migrateurs les plus denses en France et en Europe. Le roc de Conhilac, un petit monticule calcaire émergeant des marais, situé entre Gruissan et Narbonne, est le point le plus favorable pour l’observation de ce phénomène. Plus de 130 espèces d’oiseaux différentes et plusieurs centaines de milliers d’individus  survolent à basse altitude ce « caillou » comme il est parfois surnommé, et/ou font une halte à proximité.
Le roc de Conilhac est aménagé depuis 2012 avec trois panneaux de lecture  de paysages et deux panneaux d’information sur la migration des oiseaux et les spécificités de ce site reconnu depuis plus de trente ans. La LPO Aude y accueille plusieurs milliers de visiteurs chaque année depuis près de 30 ans entre juillet et novembre tous les jours de 8 h à 18 h en fonction des conditions climatiques (jours de vents modérés à forts de secteur nord à nord-ouest). Un coordinateur de site assure l’accueil, le suivi scientifique, la formation des bénévoles et la sensibilisation.
Les données scientifiques recueillies chaque année avec un protocole standardisé permettent d’avoir des indices de tendance de population d’oiseaux essentielle pour la qualification du statut ou de la bonne reproduction de certaines espèces notamment pour les rapaces forestiers. En outre, la sensibilisation d’un public large à la migration et aux espèces permet une prise de consciences des efforts à réaliser pour protéger cette avifaune sur tout leur périple jusqu’en Afrique.

Accès et observation des oiseaux près de Gruissan

Carte des environs de Gruissan (Aude)

Carte des environs de Gruissan (Aude). En rouge, trajet pour accéder au Roc de Conilhac et à Gruissan depuis Narbonne.
Carte : Ornithomedia.com d’après Tristan Guillosson

Depuis Narbonne, prendre la sortie Gruissan depuis l’A 9, rejoindre le village de Gruissan par la D 32, puis rejoindre le roc de Conilhac en passant par l’écluse de Mandirac. Le roc de Conilhac est le point principal de suivi de la migration prénuptiale (de mars à mai) et postnuptiale (de juillet à novembre). La LPO Aude organise un suivi annuel de la migration et un accueil du public entre juillet et novembre, mais le printemps est également très intéressant pour observer le passage des Cigognes blanche (Ciconia ciconia) et noire (Ciconia nigra), de nombreux rapaces, principalement la Bondrée apivore (Pernis apivorus) et le Milan noir (Milvus migrans), le Guêpier d’Europe (Merops apiaster) et de nombreux passereaux.
En avril et en mai, des espèces moins communes sont notées chaque année en avril-mai comme le Faucon kobez (Falco vespertinus) et le Busard pâle (Circus macrourus).
Le marais Saint-Louis et l’étang de Campignol près de Gruissan (voir notre carte), ainsi que l’étang de l’Ayrolle plus au sud (lire Découvrir les oiseaux de l’étang de l’Ayrolle (Aude) et des environs), forment une zone humide remarquable pour le stationnement et le passage des canards, des hérons, des rapaces et des passereaux au printemps et en automne. Des espèces « orientales » comme le Pipit à gorge rousse (Anthus cervinus) peuvent faire une halte sur les lagunes et les salines. Des limicoles rares sont parfois observés, comme un Chevalier bargette (Xenus cinereus) trouvé le 14 septembre 2019 au niveau de l’Ancienne Douane (voir la localisation du site d’observation), le long de l’étang de Campignol (voir une vidéo ci-dessous).
L’île Saint-Martin, située entre l’étang de l’Ayrolle et Gruissan (au sud de notre carte) est composée de milieux variés (garrigue, vignes, falaises) et accueille au printemps des oiseaux nicheurs intéressants comme le Coucou geai (Clamator glandarius), le Traquet oreillard (Oenanthe hispanica) ou plusieurs fauvettes méditerranéennes.  
Au nord de Gruissan, la montagne de La Clape, composée d’un ensemble de collines, de vallons et de falaises, mérite aussi une visite pour découvrir son avifaune rupestre incluant l’Aigle de Bonelli (Aquila fasciata), le Circaète Jean-le-Blanc (Circaetus gallicus), le Grand Duc d’Europe (Bubo bubo) et le Monticole bleu (Monticola solitarius). Le Rollier d’Europe (Coracias garrulus) et le Bruant ortolan (Emberiza hortulana) nichent également dans ce massif. 

Un Chevalier bargette sur l’étang de Campignol en septembre 2019

L’étang de Campignol, situé au sud du roc de Conilhac, est très intéressant pour l’observation des oiseaux au printemps et en automne : un Chevalier bargette y a ainsi été découvert le 14/09/2019 au niveau de l’Ancienne Douane (voir la localisation du site d’observation), et il était encore présent le 20/09 au moins.
Le Chevalier bargette est un petit limicole à pattes courtes et jaunes qui possède un bec recourbé vers le haut à base jaune, ce qui permet de l’identifier facilement. Il est brun dessous et blanc dessous. Il niche dans la taïga, en bordure des lacs et des fleuves, principalement du nord-ouest de la Russie (et localement en Finlande) à la Sibérie orientale. On trouve également une petite population isolée au Bélarus (lire Voyage ornithologique au Bélarus en mai 2009) et en Ukraine dans la vallée du fleuve Dniepr et de son affluent le Pripiat. Il hiverne du Moyen-Orient à l’Australie. En France, c’est un migrateur très rare, principalement observé en mai et en septembre, et essentiellement dans les zones humides du littoral méditerranéen (voir une synthèse d’observations récentes en France). 

Vidéo d’un Chevalier bargette (Xenus cinereus) se nourrissant sur l’étang de Campignol (Aude) : il a été découvert le 14/09/2019, et il était encore présent le 19/09 au moins.
Source : Dominique Clément (Aude Nature)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’interview de Tristan Guillosson

1. Depuis quand la LPO Aude organise-t-elle un suivi de la migration?

Vue du Roc de Conilhac (Aude)

Vue du roc de Conilhac (Aude).
Source : LPO Aude

Tristan Guillosson : le suivi sur le site de Gruissan est plus ancien que la LPO Aude : il a en effet commencé en 1983 sous l’impulsion de Jean Sériot. Les premières années c’était l’association GRIVE qui soutenait l’opération, puis ensuite l’ARONDE. Au début des années 1990, le camp de suivi est tombé en désuétude, mais ceci n’a empêché certains observateurs locaux de continuer un suivi occasionnel. Depuis 2006, la LPO Aude a la volonté d’intensifier le suivi, et en 2007 nous avons pu assurer un suivi régulier jusqu’au 20 septembre grâce à un salarié, puis de façon bénévole en fonction des disponibilités. J’en profite pour les remercier toutes les personnes qui nous ont aidées.

2. Quelle est la meilleure période pour se rendre à Gruissan et observer la migration postnuptiale des rapaces et des cigognes ?

Tristan Guillosson : la migration postnuptiale commence à la fin du mois de juillet avec les Martinets noirs (Apus apus) et les premiers Milans noirs (Milvus migrans), le pic pour cette dernière espèce se situant entre le 5 et le 10 août. À partir de la mi-août, les Cigognes blanches (Ciconia ciconia) et les Bondrées apivores (Pernis apivorus) passent en nombre jusqu’au début du mois de septembre. Lors de ce dernier mois, les chiffres sont moins importants, mais la diversité augmente. En octobre, on voit un peu moins de rapaces mais plutôt des passereaux, des Pigeons ramiers (Columba palumbus) et des Grues cendrées (Grus grus), ce qui compense !

3. La météo a t-elle une grande influence dans le résultat du suivi ? Quelles sont les meilleures conditions, et les plus défavorables ?

Tristan Guillosson : c’est le Cers (ou Tramontane, un vent du Nord-ouest) qui concentre les oiseaux à Gruissan. Si ce vent ne souffle pas, ce n’est pas la peine d’observer, le flux étant alors diffus à l’intérieur des terres.

Observateurs sur le Roc de Conilhac en août 2006

Observateurs sur le Roc de Conilhac en août 2006.
Photographie : Tristan Guillosson

4. Quelles sont les principales espèces qui passent en automne au dessus de Gruissan ?

Tristan Guillosson : si certaines journées sont riches en Milans noirs (Milvus migrans) (jusqu’à 1 500 vues) ou en Bondrées apivores (Pernis apivorus) (jusqu’à 4 000 observées), le site de Gruissan est surtout renommé pour ses passages de Cigognes blanches (Ciconia ciconia) (plus de 2 100 par exemple observées le 20/09/2007) et d’Éperviers d’Europe (Accipiter nisus) (plus de 400 comptés le 15/10/2007, un record pour le site), ainsi que pour la diversité des rapaces visibles en septembre, des journées à 13 espèces n’étant pas rares.

5. Quels conseils pratiques donneriez-vous à quelqu’un désirant suivre la migration des grands planeurs, avec la LPO ou en indépendant (moment de la journée, matériel optique, emplacement par rapport au soleil…) ?

Tristan Guillosson : au niveau du matériel, une paire de jumelles est indispensable et une longue-vue très utile. Il ne faut pas oublier un chapeau et de l’eau. En fin de saison, il faut se couvrir car il peut faire frais, surtout au lever du jour. Lors des animations, la LPO Aude met des jumelles à la disposition du public. Concernant les horaires, ce sont les oiseaux qui décident, les cigognes ayant plutôt tendance à passer en milieu de journée, tandis que les faucons, les busards, les balbuzards et les éperviers peuvent passer très tôt le matin et en fin de journée. Trouver un bon site de migration active demande des connaissances : il faut localiser un site où les oiseaux peuvent se concentrer, avoir un bon point de vue pas trop élevé (les oiseaux sont difficiles à détecter sur fond de sol), et une bonne dose de chance et de persévérance.

Cigognes blanches (Ciconia ciconia)

Cigognes blanches (Ciconia ciconia).
Photographie : Tristan Guillosson

6. Avez-vous constaté des tendances (à la hausse, à la baisse) pour certaines espèces (Cigognes blanches et noires, autres espèces) depuis quelques années ?

Tristan Guillosson : étant donné les aléas de la météo, il est difficile de dégager des tendances sur les chiffres de migration seuls, surtout pour un site comme Gruissan où nous sommes entièrement tributaires du vent. En cas de vent marin, les oiseaux passent de façon dispersée sur tout l’Est de la chaîne pyrénéenne. Néanmoins, il existe des espèces pour lesquelles les changements sont notables, comme la Cigogne blanche, avec une centaine d’oiseaux au maximum dans les années 1980 contre plus de 2 000 de nos jours. L’Épervier d’Europe (Acccipiter nisus) et la Buse variable (Buteo buteo) sont eux aussi nettement plus abondants. Du coté des espèces pour lesquelles nous avons constaté une diminution, le Busard cendré (Circus pygargus) ou le Busard des roseaux (Circus aeruginosus) semblent moins nombreux qu’il y a 20 ans.

7. Quelles sont les particularités du passage postnuptial au dessus de Gruissan ?

Tristan Guillosson : on peut observer en particulier de grands vols de plus de 200 Cigognes blanches, des Rolliers d’Europe (Coracias garrulus) en migration active, de gros passages d’éperviers et des vols de Guêpiers d’Europe (Merops apiaster).

8. En octobre 2004 et en octobre 2005, des observateurs ont assisté sur le littoral méditerranéen à des mouvements d’Aigles bottés (Aquila pennata) migrant dans le « mauvais sens » : a-t-on avancé dans l’explication de ce phénomène ? A-t-il été noté chez d’autres espèces ?

Tristan Guillosson : les phénomènes de rétro-migration sont rares, et celui de ces Aigles bottés n’est pas bien compris encore. En 2006 quelques aigles ont aussi été vus filant vers le Nord-est depuis Gruissan et le fort de la Revère (Alpes-Maritimes), et en 2007, nous avons observé huit oiseaux volant vers le Sud et 10 vers le Nord (lire Afflux sans précédent d’Aigles bottés en France en octobre 2004).

Vol de Bondrées apivores (Pernis apivorus)

Vol de Bondrées apivores (Pernis apivorus).
Photographie : Romain Riols

9. Le site de Gruissan est-il l’un des meilleurs de France pour les rapaces  en général ou pour certaines espèces en particulier, comme le Faucon d’Éléonore ?

Tristan Guillosson : oui, Gruissan est bien l’un des meilleurs sites français de migration post-nuptiale pour les rapaces, avec certains cols du Pays Basque et le défilé de l’Écluse dans l’Ain, avec par exemple plus de 20 000 rapaces dénombrés lors du suivi de 2007. Au niveau de la diversité c’est probablement ce qui se fait de mieux en France, les Faucons d’Éléonore (Falco eleonorae) étant présents de façon quasi-quotidienne de la mi-juillet à la fin septembre. Ces dernières années nous avons aussi contacté entre 10 et 20 Faucons crécerellettes (Falco naumanni) en migration.

10. Il y a-t-il une coordination lors du suivi avec d’autres sites français ou espagnols ? Des oiseaux notés à Gruissan sont-ils parfois vus quelques heures avant ou après depuis d’autres sites ?

Tristan Guillosson : il n’y a pas vraiment de coordination internationale organisée, et au niveau national, les relations sont pour le moment informelles. Nous espérons que la toute jeune mission migration de la LPO arrivera à formaliser tout cela. Les seuls groupes de migrateurs qui sont suivis à une échelle locale sont les vols de cigognes qui nous sont annoncés quelques jours à l’avance dans la vallée du Rhône. Il n’est pas rare de recevoir un coup de téléphone nous prévenant qu’un vol de cigognes a été vu un peu plus au Nord à Narbonne-plage ou à Coursan.

11. Il y a-t-il aussi un suivi au printemps ? Si oui, quelles sont les principales différences (espèces, chiffres) avec le suivi d’automne ?

Tristan Guillosson : il n’y a plus de suivi printanier depuis la fin des années 1980, mais le passage prénuptial sur le littoral audois est également spectaculaire. La composition en espèces est similaire, même s’il y a davantage de Busards pâles (Circus macrourus), surtout en avril (lire À propos de la migration printanière du Busard pâle).

12. Le roc de Conilhac a été choisi comme site de suivi : pourquoi ? Comment y accéder ?

Tristan Guillosson : le « caillou » comme il est surnommé offre un panorama magnifique sur le sud de la montagne de la Clape, les étangs du Gruissanais jusqu’à la cathédrale de Narbonne, et permet de contrôler une grande partie du flux migratoire le long du littoral audois. Pour y accéder, il faut prendre la route de Mandirac entre Gruissan et Narbonne (voir notre carte plus haut).

13. Il y a-t-il d’autres bons points de suivi sur la commune de Gruissan ? Sont-ils moins favorables que le roc de Conilhac ?

Tristan Guillosson : le flux migratoire se déroule sur toute la bande littorale, donc n’importe quel point de vue dégagé peut être favorable à l’observation des migrateurs. Mais nous n’en avons trouvé aucun qui permette de voir autant d’oiseaux que le Roc. Pour les passereaux, par fort vent, il vaut mieux se placer plus près de la mer.

14. Où sont situés les bons points de suivi de la migration sur le plateau de Leucate ?

Tristan Guillosson : le plateau de Leucate est idéalement placé pour l’observation de la migration de printemps, et il faut généralement se placer au sud du plateau, même cela dépend du vent.

15. Outre le roc de Conilhac, quels sont les bons sites pour observer les limicoles ou les « spécialités » locales (Talève sultane, Cochevis de Thékla, Ibis falcinelle…) ?

Tristan Guillosson : l’un des intérêts de Gruissan pour l’observateur est que lorsqu’il n’y a pas de passage, on peut tout de même observer les oiseaux dans les environs. Les salins de Gruissan, de La Palme et de Sainte-Lucie, les étangs de Pissevache et de Campignol et le marais Saint-Louis sont des sites très riches pour observer les oiseaux aquatiques nicheurs et migrateurs. L’île Saint-Martin et les Basses Corbières accueillent une riche avifaune méditerranéenne nicheuse, et les buissons côtiers peuvent toujours révéler des surprises. La LPO Aude avait ainsi édité un ouvrage « Où voir les oiseaux sur le littoral audois ? » rédigé par Dominique Clément. L’association Aude Nature a publié en 2018 le « Guide photographique es oiseaux communs d’Occitanie« .