Magazine | Interviews
Gianni Enselme nous explique comment le village de Saint-Savinien (Charente-Maritime) a réussi à inverser le déclin du Moineau friquet
Moineau friquet (Passer montanus) ayant choisi un nichoir multiple posé par le collectif Climat & Biodiversité à Saint-Savinien (Charente-Maritime).
Source : Climat & Biodiversité
Introduction
Le Moineau friquet (Passer montanus) est moins connu que le Moineau domestique (P. domesticus), dont il se distingue notamment par sa taille inférieure, sa calotte brun chocolat et à sa tache noire sur chaque joue. Autrefois répandu dans les paysages ruraux d’Europe de l’Ouest, nichant dans les cavités des murs ou des arbres, et animant les haies de ses cris vifs, il a connu un déclin marqué et rapide au cours des dernières décennies, causé par les profondes transformations de son habitat : disparition des insectes, raréfaction des graines, destruction des haies et des friches et rénovation et destruction des vieux bâtiments.
Toutefois, dans ce contexte global pessimiste, certaines initiatives locales montrent qu’il est possible d’agir efficacement. En 2022, à Saint-Savinien (Charente-Maritime), un village d’environ 2 500 habitants, le naturaliste Gianni Enselme a créé le collectif Climat & Biodiversité et a lancé un plan de sauvegarde fondé sur une mobilisation citoyenne et sur des actions concrètes : pose de nichoirs, végétalisation, fauchage raisonné, restauration des ressources alimentaires, etc. En quelques années seulement, les résultats ont été spectaculaires : la population locale est passée d’une vingtaine de couples à 76 en 2025, recolonisant même des secteurs abandonnés depuis des décennies.
Après une présentation générale du plan de sauvegarde mené à Saint-Savinien, nous vous proposons une interview de Gianni Enselme qui nous en dit plus sur les actions menées et nous donne des conseils pour répliquer ailleurs cette réussite locale.
Abstract
The Eurasian Tree Sparrow (Passer montanus) is less well-known than the House Sparrow (P. domesticus), from which it is distinguished by its smaller size, chocolate-brown cap, and black patch on each cheek. Once widespread in the rural landscapes of Western Europe, nesting in cavities in walls or trees and enlivening hedgerows with its lively calls, it has experienced a marked and rapid decline in recent decades, caused by profound changes to its habitat: the disappearance of insects, the scarcity of seeds, the destruction of hedgerows and fallow land, and the renovation and demolition of old buildings.
However, in this generally pessimistic context, some local initiatives show that it is still possible to take effective action. In Saint-Savinien, Charente-Maritime (France), a village of approximately 2,500 inhabitants, the naturalist Gianni Enselme funded the Climat & Biodiversité Collective and launched the conservation plan in 2022 based on citizen mobilization and concrete actions: installing nest boxes, planting vegetation, selective mowing, restoring food resources, etc. In just a few years, the results have been spectacular: the local population has grown from around twenty declining pairs to 76 by 2025, even recolonizing areas abandoned for decades.
After a general overview of the conservation plan implemented in Saint-Savinien, we offer an interview with Gianni Enselme, who tells us more about the actions taken and gives us advice on replicating this local success elsewhere.
L’exemple réussi du programme de sauvegarde du Moineau friquet à Saint-Savinien
Situation de Saint-Savinien (Charente-Maritime). |
Le déclin du Moineau friquet (Passer montanus), autrefois très commun en France, est aujourd’hui alarmant, avec une chute d’environ 60 % des effectifs en dix ans. Cette disparition s’explique par une combinaison de facteurs liés aux transformations des milieux agricoles et urbains : raréfaction des insectes due aux pesticides, disparition des haies à cause du remembrement, généralisation des monocultures, mais aussi artificialisation et modernisation des villes et et villages, qui se sont traduites par une disparition des cavités pour nicher et un entretien « excessif » des espaces verts (jardins, parcs, etc.).
Malgré ce constat préoccupant, l’espèce présente une particularité essentielle : elle est majoritairement sédentaire et dépend fortement de conditions locales, ce qui rend son déclin potentiellement réversible grâce à des actions ciblées à l’échelle locale (lire Comment peut-on aider le Moineau friquet ?).
C’est dans ce contexte qu’est né, en 2022 à Saint-Savinien, un village d’environ 2 500 habitants, un projet citoyen de sauvegarde, à l’initiative du naturaliste Gianni Enselme. Constatant la disparition progressive des Moineaux friquets dans sa commune, il a créé le collectif Climat & Biodiversité et mobilisé les habitants pour lancer une dynamique collective de conservation. En quelques années, ce groupe d’habitants, souvent novices, s’est structuré autour d’un objectif commun : restaurer la population locale de cette espèce.
|
Moineau friquet (Passer montanus) installé dans un nichoir multiple posé par le collectif Climat & Biodiversité à Saint-Savinien (Charente-Maritime). |
Les actions mises en place ont été multiples et complémentaires. Pour répondre au manque de sites de nidification, plus de 140 nichoirs ont été fabriqués et installés dans des zones favorables. Parmi les personnes ayant participé à cette fabrication, citons Francis Demons, qui a réalisé dix exemplaires à trois entrées avec des planches de bois de 15 à 25 mm d’épaisseur et y a consacré des heures de son temps libre.
En parallèle, un travail de fond a été mené sur la disponibilité alimentaire, en favorisant le retour des insectes, indispensables à l’alimentation des jeunes, et des plantes à graines, nécessaires aux adultes. Cela s’est traduit par la végétalisation de plusieurs rues, la préservation ou recréation de friches, et la promotion de pratiques comme le fauchage raisonné, désormais adopté sur plusieurs hectares avec le soutien de la municipalité.
Ce projet s’inscrit également dans une vision plus large de transformation des espaces urbains. Face à des villes jugées trop minérales, chaudes et pauvres en biodiversité, le collectif défend une approche fondée sur la végétalisation ambitieuse et la création d’habitats variés : plantations locales, haies, zones enherbées, points d’eau, refuges pour la faune. Ces aménagements permettent non seulement de soutenir le Moineau friquet, mais aussi de restaurer des écosystèmes urbains plus riches et plus résilients face au changement climatique.
L’une des forces de ce projet réside dans sa dimension profondément collective. Sensibilisation des habitants, accompagnement au jardinage écologique, implication des commerçants et organisation d’événements autour de la nature ont permis de mobiliser l’ensemble de la commune. Toutes les actions ont été menées bénévolement, avec l’appui d’un financement participatif, transformant progressivement le village en un espace engagé pour le vivant.
Les résultats obtenus sont particulièrement encourageants. Alors que la population locale de Moineaux friquets ne comptait qu’environ 25 couples en 2022, elle atteint 76 couples en 2025, avec une dynamique de croissance rapide. L’espèce recolonise désormais des secteurs abandonnés depuis plus de vingt ans, portée par une forte capacité de reproduction pouvant aller jusqu’à trois couvées par an. L’occupation croissante des nichoirs et l’expansion territoriale témoignent de l’efficacité des actions menées.
Au-delà de ces chiffres, cette expérience constitue un véritable message d’espoir. Comme le souligne Gianni Enselme, si certaines espèces nécessitent des changements globaux, notamment agricoles, d’autres peuvent être sauvées dès maintenant grâce à des actions locales concrètes. En renforçant les noyaux de population existants et en recréant des continuités écologiques, il devient possible d’envisager une restauration durable de l’espèce.
En définitive, ce projet démontre que la reconquête de la biodiversité peut naître d’une initiative locale, portée par des citoyens engagés.
Interview de Gianni Enselme, l’initiateur du projet de sauvegarde du Moineau friquet à Saint-Savinien
1 – Jeune naturaliste, voyant que la population de Moineaux friquets de Saint-Savinien déclinait à vue d’œil, vous avez sollicité en 2022 les habitants pour mener différentes actions : pourquoi n’aviez-vous pas contacté une association de protection des oiseaux existante ?
|
Membres du collectif Climat & Biodiversité en action. |
Gianni Enselme : les associations départementales n’avaient pas développé d’actions spécifiques pour le Moineau friquet, et nous aurions juste pu avoir de l’aide de la part de bénévoles. J’ai donc préféré contacter les habitants de la commune. Le fait de créer un collectif local a permis de sensibiliser une grande partie des administrés et de créer un souffle d’actions écologiques au sein de la commune, qui a lancé depuis d’autres projets, alors qu’une intervention extérieure se serait limitée strictement au plan de sauvegarde.
2 – Pourquoi avez-vous décidé d’agir spécifiquement pour la conservation du Moineau friquet ? Pourquoi cet intérêt pour ce passereau ? Combien y avait-il de couples de Moineaux friquets dans votre village au début de votre projet ? Était-il beaucoup plus commun autrefois ?
Gianni Enselme : j’ai toujours connu un couple de Moineaux friquets nicheurs dans le mur de mon jardin, et les voir disparaître aurait été un crève-cœur. J’ai toujours adoré cet oiseau, je le trouve élégant et délicat, et c’était l’espèce qui déclinait plus rapidement autour de moi. Il n’y avait en 2022 pas plus de 25 couples à Saint-Savinien. Je n’ai pas de chiffres pour la population historique mais, déclinant d’année en année dans le bourg, je suppose qu’elle était bien plus grande avant.
3 – Votre collectif s’appelle Climat & Biodiversité : menez-vous aussi des actions en faveur du climat ? Comment faire pour créer un collectif d’habitants ? L’adhésion de la population à ce collectif a-t-elle été rapide ?
|
Réunion de membres du collectif Climat & Biodiversité à Saint-Savinien (Charente-Maritime). |
Gianni Enselme : j’avais choisi ce nom étant adolescent en découvrant le mouvement pour le climat, mais en réalité, nous menons surtout des actions sur la biodiversité. Je ne me suis en fait pas vraiment posé de questions : j’ai imprimé une affiche, que j’ai collée dans une épicerie locale et sur la page Facebook de la ville, et qui annonçait une réunion publique sur la végétalisation de la ville. La quinzaine d’habitants présents se sont inscrits sur une liste de diffusion, puis on a organisé des réunions mensuelles avec des objectifs précis à atteindre et des actions directes à mener. Les collectifs sont des outils politiques très intéressants : ils évitent une perte d’énergie dans la forme, il n’y a pas de hiérarchie ni d’organisation fixe, et les responsabilités sont associées à des actions précises, ce qui permet de toujours rester dans l’action. Certaines personnes ne sont venues que pour une réunion, d’autres ont été très actives pendant deux ou trois mois et on ne les a plus revues, et d’autres encore sont là depuis le début. Cette liberté et cette organisation aérée sont essentielles, et l’idée de transformer le collectif en association ne motivait pas la plupart des membres.
4 – Le Moineau friquet est en déclin en France : connaissez-vous l’étendue de ce déclin ? Comment expliquez-vous qu’en Chine, il soit au contraire bien plus commun que le Moineau domestique ?
Gianni Enselme : le Moineau friquet a subi et subit encore l’un des déclins les plus vertigineux de l’avifaune française. Il était autrefois commun dans toutes les campagnes, mais il a disparu de régions entières depuis les années 1960. Son déclin se poursuit à la même vitesse, et en dix ans, il a perdu 60 % de sa population en France. Je ne connais pas le cas de la Chine, mais je pense qu’en Europe, il occupait une place secondaire par rapport au Moineau domestique, qui a toujours été plus abondant. Ils n’occupent pas vraiment la même niche écologique, le Moineau domestique étant bien plus opportuniste.
5 – Au total, vous avez posé plus de 140 nichoirs : pouvez-vous nous décrire les caractéristiques de ce nichoir (dimensions, diamètre du trou d’envol, etc.) ? Comment avez-vous choisi le modèle ? Qui les a fabriqués et pour quel coût unitaire ?
|
Pose d’un nichoir à Moineaux friquets (Passer montanus) sur un mur à Saint-Savinien (Charente-Maritime). |
Gianni Enselme : les nichoirs sont de type boîte aux lettres, avec un trou d’envol de 28 mm (lire Les différents types de nichoirs). On a beaucoup posé de nichoirs triples et doubles. On a eu la chance qu’un ancien menuisier, disposant d’un atelier, rejoigne le collectif. On a acheté ensuite le bois pour un prix très bas à une entreprise qui vendait des chutes, en financement participatif.
6 – Pour convaincre des habitants de poser des nichoirs, vous avez distribué des tracts dans les boîtes aux lettres : combien au total ? Avez-vous ciblé les habitants en fonction de leur logement (existence d’un jardin ou non, etc.) ? Avez-vous eu besoin d’une autorisation pour faire cette distribution ? Qu’était-il écrit sur ces tracts ?
Gianni Enselme : au début, j’ai créé un tract qu’on a distribué dans peut-être 300 boîtes aux lettres, et on pouvait aussi contacter via notre page Facebook. On se rendait chez les gens vraiment intéressés pour poser des nichoirs. On a aussi cherché les propriétaires précis de maisons très bien situées et on a fait du porte-à-porte. On se concentrait surtout sur les façades de rues où les Moineaux friquets circulaient, et sur les maisons disposant de cours intérieures utilisées par les oiseaux en transit régulier.
7 – Quelques nichoirs ont été désertés à cause d’une compétition avec le Moineau domestique. Des plaques en fer réduisant le diamètre du trou d’entrée sont un moyen de réduire cette compétition : le Moineau domestique est-il très présent dans le village de Saint-Savinien ? Cette espèce choisit-elle les mêmes types d’emplacements pour nicher ?
Gianni Enselme : le Moineau domestique est très commun dans le village, mais niche généralement plus en hauteur. Dans un même mur, les cavités occupées par le Moineau friquet sont souvent situées à deux ou trois mètres de haut, tandis que celles utilisées par le Moineau domestique sont plus proches du toit ou sous celui-ci. Un nichoir avec un diamètre d’entrée de 28 mm permet d’exclure le Moineau domestique, et la pose d’une plaque de fer l’empêche de l’agrandir.
8 – Votre collectif a déplacé plusieurs nichoirs en hiver dans le but de concentrer les sites artificiels de reproduction dans les secteurs les plus favorables : quels conseils donneriez-vous pour choisir un emplacement pour le Moineau friquet (hauteur, orientation, environnement, etc.) ? Quel est le meilleur mois pour déplacer les nichoirs ?
Gianni Enselme : on a tâtonné pour le choix de la hauteur optimale et du type d’habitat avant de comprendre quelle était vraiment la niche écologique du Moineau friquet. On posait des nichoirs, on observait ce qui se passait et on les retirait des secteurs les moins favorables l’hiver pour les poser ailleurs, et on en refabriquait d’autres pour expérimenter d’autres zones. La plupart des couples nichent à moins de quatre mètres du sol, sur des façades de maison et dans des cours intérieures. On a rapidement repéré les secteurs « stratégiques », comme une rue au bord de la Charente et face à une prairie, un hameau en lisière de marais et d’un élevage de canards ou un cœur de bourg entourant une zone de maraîchage biologique. La ville a la particularité de conserver des zones très riches en insectes, et on a d’abord cherché à y recréer la disponibilité en cavités. On a essayé de diriger la population de Moineaux friquets vers les marais et de la reconnecter aux hameaux.
9 – Une partie des couples de Moineaux friquets niche dans des cavités murales : avez-vous aussi mené des actions pour conserver ces cavités ? Ont-elles tendance à disparaître ?
Gianni Enselme : il ne reste plus beaucoup de cavités murales dans notre village, comme ailleurs en France. Elles sont en effet systématiquement jointées lors des rénovations, même s’il faut en théorie une autorisation de destruction d’habitats/ d’espèces pour faire les travaux. Les propriétaires de maisons où subsistent des nids naturels de Moineaux friquets sont informés et y font attention.
10 – Vous avez convaincu la municipalité de pratiquer le fauchage raisonné sur plusieurs hectares, et de végétaliser plusieurs rues : avez-vous rencontré l’équipe municipale lors de réunions publiques ? Cela-a-t-il été compliqué de la convaincre ? Avez-vous rencontré des oppositions ?
Fauchage raisonné à Saint-Savinien (Charente-Maritime). |
Gianni Enselme : nous avons dès le début contacté la municipalité, mais cela a été un long processus pour obtenir sa confiance, car a fallu concilier nos demandes avec les siennes. On a dû montrer patte blanche à plusieurs reprises et expliquer que nos actions n’allaient pas défigurer la ville, et le maire a progressivement changé de vision. Il n’était pas foncièrement opposé au départ, mais très sceptique et méfiant : on a du lui montrer le côté esthétique de notre projet. Peu à peu, le fauchage raisonné a été appliqué dans plusieurs zones stratégiques : il reste du travail, mais cela a beaucoup aidé la population locale de Moineaux friquets.
11 – Vous avez semé et planté à la fin de l’hiver des végétaux dans plusieurs rues : avez-vous eu besoin de l’accord de tous les riverains ? Quelles espèces avez-vous choisies (sur votre site web, vous parlez des iris, chèvrefeuilles, clématites, Liserons bleus, Belles de nuit, Roses trémières, valérianes, rosiers, vignes, nigelles, soucis, sureau, prunelliers, cornouillers, etc.) ?
Gianni Enselme : on a végétalisé avec l’aide des habitants une ruelle ensoleillée et une ombragée. On a expérimenté là aussi : l’une a été plantée de valérianes, de Roses trémières, de violettes, de Belles de nuit et d’échinacées, tout en laissant des plantes spontanées pousser au milieu. L’autre a été plantée de sureaux, de viornes, d’églantiers et d’aubépines, avec à leur pied des primevères, des jonquilles, du Lierre terrestre, des Fraises des bois, de l’Ail des ours, des lamiers, etc. On essayé de semer des fleurs mellifères et de planter ce qu’on trouve dans la nature, avec une mention spéciale pour le Sureau noir, adoré par le Moineau friquet.
12 – Votre collectif cultive deux espaces dans le village Saint-Savinien, où vous semez au printemps des mélanges de fleurs mellifères locales, suivies, en été et en hiver, d’un couvert hivernal avec de la Sétaire d’Italie ou Moha (Setaria italica), une plante dont les Moineaux friquets raffolent des graines : quelles espèces de fleurs ont été choisies ? Comment avez-vous collecté leurs graines ?
|
Fleurs semées dans une ruelle de Saint-Savinien (Charente-Maritime). |
Gianni Enselme : on s’occupe d’une bande autrefois tondue et de plusieurs autres petits endroits, et on y sème des coquelicots, des marguerites et des soucis. On a un temps semé une parcelle avec du millet, mais on s’est aperçu que le Moineau friquet ne manquait pas de nourriture en hiver. L’action la plus efficace si cette espèce peine à trouver des graines en hiver a été de contacter les agriculteurs ayant des parcelles limitrophes et de leur demander de maximiser leur couvert hivernal obligatoire, en choisissant un mélange contenant de la Sétaire d’Italie.
13 – Les propriétaires de la majeure partie des terrains du val du Charenton, en aval de Saint-Savinien, ont été d’accord pour ne pas tondre leurs terrains en herbe avant le mois d’août, créant ainsi une vaste zone riche en insectes : comment avez-vous contacté et convaincu ces propriétaires ?
Gianni Enselme : on a réussi à contacter ces propriétaires grâce à du porte-à-porte et à un message sur Facebook, et on a obtenu d’eux de laisser des zones non tondues. La tonte est souvent mécanique et beaucoup acceptent de la limiter, surtout pour les grandes parcelles. Ce vallon remonte en haut de la commune et finit quasiment dans le bourg, c’était un endroit idéal pour créer une zone de nourrissage.
14 – Le long de plusieurs rues, le collectif a construit et posé une quinzaine de jardinières en bois, dans lesquelles ont été semées des fleurs mellifères locales et un couvert végétal avec du Moha : les Moineaux friquets se nourrissent aussi dans les jardinières ?
Jardinière installée dans une ruelle de Saint-Savinien (Charente-Maritime). |
Gianni Enselme : les jardinières étaient une première idée, mais les étés trop chauds rendent impossibles le maintien des plantes en vie, et la seule option a été de planter en pleine terre. En attendant l’accord de la mairie, nous avons commencé à végétaliser des ruelles en gravier et anciennement végétalisées et à lancer le fauchage raisonné. Quand nous avions des jardinières, les Moineaux friquets les visitaient bien.
15 – Trois secteurs ont été identifiés comme étant clés pour le nourrissage des Moineaux friquets de Saint-Savinien, et aucune fauche n’y est pratiquée d’avril à août : comment avez-vous identifié ces secteurs ? D’autres oiseaux s’y nourrissent-ils ?
Gianni Enselme : en observant tout simplement. Ces oiseaux se rendent très régulièrement sur ces sites, ce sont des « points chauds » de biodiversité attirant une grande variété d’animaux, des lérots aux bergeronnettes en passant par les papillons. Elles sont essentielles et la fauche raisonnée a eu de formidables retombées sur d’autres espèces. On a même vu revenir le Cuivré des marais (Lycaena dispar) en plein centre bourg lors de la première année de fauche tardive.
16 – L’accroissement des inondations dans le val de Charente a considérablement augmenté le nombre de zones non tondues autour du bourg de saint-Savinien. De plus en plus de zones s’ensauvagent, par manque d’accessibilité de la part des agriculteurs, des particuliers ou des collectivités, et redeviennent des réservoirs de biodiversité. Considérez-vous qu’agriculture et conservation du Moineau friquet sont antagonistes ?
|
Fleurs semées dans une ruelle de Saint-Savinien (Charente-Maritime). |
Gianni Enselme : si le Moineau friquet pâtit du manque de cavités et de la minéralisation des bourgs, il a autant été touché par l’intensification de l’agriculture. Du fait du changement climatique, la nature reprend ses droits dans des zones où on l’a cadenassée. Par ses inondations répétées, la Charente annule le drainage des zones humides, empêchant bon nombre de terrains d’être fauchés trop tôt ou cultivés. C’est une pause, un souffle pour les écosystèmes de ces zones, ce dont profite le Moineau friquet. L’année où les inondations ont été les plus tardives a été couplée à une importante opération de pose de nichoirs, et la population a bondi au cours du printemps. L’agriculture intensive est incompatible avec toute forme de vie, et un changement est nécessaire pour assurer la sauvegarde de beaucoup d’espèces. Les Plans Nationaux d’actions du Râle des genêts (Crex crex) et du Butor étoilé (Botaurus sellaris) par exemple risquent d’échouer sans modification globale de la politique agricole.
Le Moineau friquet est une espèce sur laquelle on peut intervenir, car si elle subit l’intensification de l’agriculture, elle ne dépend pas nécessairement des zones agricoles. Si une commune décide de poser des nichoirs partout, de créer des vrais points chauds de biodiversité et de laisser des friches en hiver, la population locale peut être sauvée. La synanthropie (= qui vit en étroite association avec les humains) et la sédentarité du Moineau friquet offrent un vrai levier d’action pour les associations, même si elles peinent à se faire entendre à Bruxelles.
17 – Le succès de la nidification du Moineau friquet dépend de la météo, un hiver et un printemps pluvieux et un été ensoleillé étant favorables : ce facteur est-il vraiment déterminant ?
Gianni Enselme : oui, une bonne année pour la reproduction du Moineau est un début de printemps où les espaces verts sont gorgés d’eau, et où l’été est sec, car cela permet à de nombreux insectes volants de pondre. Les trop fortes sécheresses sont par contre défavorables.
18 – En 2025, 76 couples nicheurs ont été comptés à Saint-Savinien et 23 nichoirs ont été occupés : pourquoi estimez-vous que vous ne pourrez pas dépasser ce chiffre ? D’autres espèces d’oiseaux nicheurs ont-elles aussi bénéficié de vos actions ?
|
Nichoir posé et fleurs semées dans une ruelle de Saint-Savinien (Charente-Maritime). |
Gianni Enselme : je pense en fait que la population locale va continuer de croître, car de nombreux nouveaux nichoirs ont été visités en 2025 par des jeunes. Nous avons toutefois posé tous les nichoirs possibles dans le bourg, et il faudrait en installer d’autres dans des hameaux limitrophes. Des associations devraient mener les mêmes actions pour tous les noyaux de populations de Moineaux friquets de Charente-Maritime. Si j’ai par exemple peu d’espoir dans le Plan National d’Actions pour les pies-grièches lancé il y a peu de temps sans ambition de restauration du bocage, un plan similaire consacré au Moineau friquet serait très probablement efficace.
19 – Votre objectif étant atteint, allez-vous dissoudre votre collectif ?
Gianni Enselme : le collectif a développé beaucoup d’autres projets en parallèle. Par exemple, nous travaillons sur la création d’un parc de deux hectares en plein centre du bourg, avec une volonté de maximiser la biodiversité tout en faisant un lieu agréable pour les habitants. Il devrait voir le jour en 2027. Il y a toujours des endroits à végétaliser et des papillons absents de nos rues, donc le travail de notre collectif n’est pas terminé.
20 – Il existe selon vous en France des milliers de micro-populations de Moineaux friquets présentant la même morphologie que celle de votre village et qui pourraient être sauvées. Savez-vous si d’autres villages, en France ou dans d’autres pays, ont mené des actions comparables aux vôtres, et avec quel résultat ?
Gianni Enselme : dans le département des Deux-Sèvres, une pose de nichoirs faite par une association a porté ses fruits. Ils ont opté pour la distribution de millet dans des mangeoires, car la population était vraiment au bord de l’extinction. La Charente-Maritime présente plus d’atouts pour la sauvegarde, car elle a conservé plus de populations, et un Plan National d’Actions serait donc intéressant à mener. Au Royaume-Uni, un plan de sauvegarde similaire a porté ses fruits et a eu des résultats très positifs, ce qui montre encore une fois que le Moineau friquet est l’une des rares espèces en très fort déclin sur lesquelles les associations et collectifs peuvent intervenir avec succès. Ce qui s’est passé à Saint-Savinien en si peu de temps est encourageant, et j’aimerais sincèrement motiver la création de collectifs et inciter de grandes associations à agir de manière efficace, locale et directe.
Je voudrais appuyer sur le fait que nous n’avions aucun espoir au début de notre plan de sauvegarde, car la population de Moineaux friquets était en chute libre, quoiqu’encore consistante. Lors de la dernière vérification des nichoirs en 2025, nous avons compté 76 couples pour à peine 30 hectares, et je ne connais honnêtement pas d’autres secteurs de l’ouest de la France avec une telle densité. Des actions locales peu coûteuses pourraient donc probablement permettre de retrouver des niveaux historiques de population de Moineaux friquets dans notre pays, et c’est très intéressant.
J’appelle une nouvelle fois les associations de protection de l’environnement à créer un pôle d’actions ou un Plan National d’Actions dédié à ce passereau, car dans certains départements comme la Charente-Maritime, il est encore possible de restaurer sérieusement les populations. Dans un contexte de désastre écologique global, il faut se demander dans quel projet nous avons envie d’investir de l’argent et du temps, et les leçons tirées de plusieurs plans lancés pour d’autres espèces devraient faire évoluer nos objectifs.
Une vidéo de présentation du projet de conservation du Moineau friquet mené par le Groupe Ornithologique des Deux-Sèvres
Une vidéo de présentation du projet de conservation du Moineau friquet (Passer montanus) mené par le Groupe Ornithologique des Deux-Sèvres.
Source : Groupe Ornithologique des Deux-Sèvres
Réagir à notre article
Compléments
Contact
Collectif Climat & Biodiversité – Site web : climatetbiodiversite.jimdofree.com.
Dans la boutique d’Ornithomedia.com
Ouvrages recommandés
- Le guide ornitho : Le guide le plus complet des oiseaux d’Europe, d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient : 900 espèces de L. Svensson et al
- Petit atlas des oiseaux du jardin : Reconnaître 70 oiseaux du quotidien de Elise Rousseau et Szabolcs Kókay
- Guide des oiseaux de nos jardins de Claude Feigné et Gérard Schmitt




5 commentaires







5 commentaire(s) sur ce sujet
Participer à la discussion !Yves Claude THONNERIEUX
VAULX EN VELIN
Posté le 31 mars 2026
Merci à Gianni pour son action et aussi à David Bismuth pour la publication de l’article qui va inspirer d’autres initiatives dans les villages où le moineau friquet n’a pas totalement disparu. A cet égard, serait-il possible de laisser ce sujet en accès indéfiniment gratuit pour que les initiatives à venir puissent avoir accès au lien ?
Yves THONNERIEUX (LPO)
David
sevran
Posté le 31 mars 2026
bonjour, merci, l’article sera entièrement visible pendant un an, et nous essaierons de le prolonger au-delà. Cordialement Ornithomedia
francis demons
la rochelle
Posté le 30 mars 2026
Tout va bien Gianni m’a cité ,merci à lui.
Juste une rectification des planches de 100mm ça ferait un peu épais non!les planches font 15 à 25 mm d’épaisseur
Et Bravo à cette initiative pour sauver les oiseaux
francis demons
la rochelle
Posté le 28 mars 2026
Pour la construction des nichoirs ,il n y a pas que le collectif qui a participé
J ai personnellement fabriqué 10 nichoirs triple pour ce collectif avec du bois 100 pour cent récupérer et des heures de boulot
Ce serait bien de citer tout le monde
David
sevran
Posté le 28 mars 2026
Bonsoir, merci pour votre retour, nous ne disposons pas de tous les détails de ce programme, mais nous allons ajouter cette précision. Dans l’une des réponses de Gianni, il est écrit « On a eu la chance qu’un ancien menuisier, disposant d’un atelier, rejoigne le collectif », il s’agit peut-être de vous ?