Deux populations isolées de Rhipidures brun-roux dans les archipels de Tanimbar et de Babar

Situations des îles Banda, Tanimbar et Babar (Indonésie)

Situations des îles Tanimbar et Babar (et Banda) dans l’archipel des Moluques (Indonésie).
Carte : Ornithomedia.com 

Le Rhipidure brun-roux (Rhipidura fuscorufa) est une espèce endémique d’Indonésie, présente uniquement sur les îles Tanimbar et de Babar, dans l’archipel des Moluques, dans la mer de Banda. Décrite par Sclater en 1883 à partir de spécimens collectés sur les îles Tanimbar, ce passereau a été signalée quelques années plus tard sur les îles Babar, distantes de plus de 100 km, grâce à de nouvelles collectes L’examen de ces spécimens par Finsch (1901), puis par Hartert (1901 et 1906), n’avait révélé aucune différence notable avec la population des  Tanimbar, conduisant ces auteurs à considérer les deux populations comme identiques.
Cette interprétation a largement prévalu au cours du siècle suivant : la plupart des références taxonomiques mondiales et régionales ont ainsi traité le Rhipidure brun-roux comme une espèce monotypique. Une exception notable a été celle de Watson et al. (1986), qui l’ont considérée comme une sous-espèce du complexe Rhipidura rufiventris. Cette hypothèse n’a toutefois pas été confirmée par les analyses morphologiques et les données génétiques disponibles ont suggéré que le Rhipidure brun-roux n’était pas une espèce sœur de R. rufiventris.
La taxonomie du Rhipidure brun-roux a par ailleurs suscité très peu d’attention depuis les travaux de Finsch et Hartert : les études ultérieures se sont principalement concentrées sur son écologie, sans réexaminer les éventuelles différences entre les populations des îles Babar et Tanimbar. À la suite de visites effectuées à Babar en 2011 et 2014, James Eaton a toutefois constaté des divergences vocales apparemment constantes des oiseaux des Babar par rapport à ceux des îles Tanimbar. Ces différences, signalées dès 2016 puis à nouveau en 2021, laissaient envisager l’existence d’un taxon encore non décrit. Jusqu’à présent, cette hypothèse n’avait jamais fait l’objet d’une analyse systématique, lacune que l’étude publiée en 2026 dans le Bulletin of the British Ornithologists’ Club s’est proposée de combler.

Une approche intégrée combinant des analyses morphologiques, vocales et comportementales

Rhipidure brun-roux (Rhipidura fuscorufa)

Rhipidure brun-roux (Rhipidura fuscorufa) sur les îles Tanimbar (Indonésie) en novembre 2022 (cliquez sur la photo pour l’agrandir).
Photographie : James A. Eaton

Cette étude repose sur une approche intégrée combinant analyses morphologiques, vocales et expérimentations comportementales. Les auteurs ont examiné 19 Rhipidures brun-roux conservés dans les collections de l’American Museum of Natural History et du Natural History Museum de Tring, dont 12 provenant des îles Tanimbar et 7 de l’archipel de Babar. Plusieurs caractères biométriques standardisés (aile, queue, tarse et bec) ont été mesurés et le plumage a été comparé à l’aide d’une nomenclature colorimétrique de référence. Les différences morphologiques entre les populations ont ensuite été évaluées à l’aide de tests statistiques appropriés.
L’analyse vocale s’est concentrée sur le chant territorial de l’espèce, considéré comme le signal le plus susceptible de jouer un rôle dans la reconnaissance des partenaires et l’isolement reproducteur. Bien que trois types principaux de vocalisations soient connus chez le Rhipidure brun-roux, seuls les chants ont été retenus pour l’étude. Dix-huit enregistrements exploitables ont été analysés, provenant de l’île de Yamdena dans l’archipel de Tanimbar et de l’île principale de Babar. Les auteurs ont mesuré sept paramètres acoustiques portant sur la structure temporelle et fréquentielle des strophes. Les données ont été soumises à des analyses statistiques afin d’évaluer l’ampleur des différences entre populations, ainsi qu’à l’application du critère d’Isler, une méthode particulièrement exigeante permettant de déterminer si certains paramètres vocaux sont diagnostiques d’un taxon.
Afin d’évaluer directement la signification biologique de ces divergences vocales, des expériences de repasse (lire ) ont également été menées sur plusieurs années dans les deux archipels. Des individus ou des couples ont été exposés soit à des chants provenant de leur propre population, soit à des chants issus de l’autre archipel. Les réactions comportementales ont été classées en trois catégories (absence de réponse, réponse modérée ou réponse forte) selon l’intensité de la réaction observée. Au total, 132 tests indépendants ont été réalisés, répartis entre les populations des îles Tanimbar et de Babar, permettant de mesurer expérimentalement le degré de reconnaissance mutuelle entre les deux formes.

Résultats : des plumages proches mais des chants bien distincts

Rhipidure joyeux (Rhipidura laguceria)

La population de Rhipidures brun-roux (Rhipidura fuscorufa) vivant sur les îles Babar (Indonésie) se  distingue principalement de celle des îles Tanimbar par son chant différent et par la teinte cannelle du dessous généralement plus étendue (cliquez sur la photo pour l’agrandir).
Photographie (prise le 22 août 2009 sur les îles Babar) : Philippe Verbelen

Les analyses morphologiques ont montré que les populations de Rhipidures brun-roux des archipels de Tanimbar et de Babar étaient très proches et ne différaient pas par leurs mensurations. Deux différences de plumage apparaissent toutefois constantes : les oiseaux des Tanimbar présentent des parties supérieures légèrement plus claires et plus chaudes que ceux des Babar, dont la coloration est globalement plus sombre. En outre, la teinte cannelle du dessous est généralement plus étendue chez les oiseaux des Tanimbar, atteignant souvent le bas de la poitrine, tandis que chez ceux des Babar, elle semble limitée à la région ventrale. Ces distinctions demeurent néanmoins discrètes.
À l’inverse, les analyses vocales ont révélé une divergence profonde entre les deux populations : le chant des oiseaux des Babar consiste typiquement en une série de sifflements isolés dont la hauteur augmente progressivement au cours de la strophe, tandis que celui des Tanimbar était plus rythmé, associant des notes longues et brèves, avec des variations de hauteur plus irrégulières. Bien que la durée moyenne des strophes soit comparable, les chants des oiseaux des îles Tanimbar comportent davantage de notes, plus courtes et séparées par des intervalles plus réduits. Les fréquences minimales et maximales sont similaires entre les deux populations, mais l’organisation mélodique diffère fortement, donnant à l’oreille humaine l’impression de deux chants nettement distincts.

Écoutez ci-dessous un enregistrement du chant du Rhipidure brun-roux (Rhipidura fuscorufa) réalisé par Franck Lambert sur l’île de Yamdena, dans l’archipel des Tanimbar (Indonésie) , le 30 octobre 2013 (source : Xeno-Canto) :

Les analyses statistiques ont confirmé cette divergence : quatre des sept paramètres acoustiques étudiés diffèrent significativement entre les deux populations et trois d’entre eux satisfont au critère diagnostique d’Isler. Les tailles d’effet observées sont particulièrement élevées, indiquant des différences majeures. Les analyses multivariées ont montré en outre une séparation nette des populations dans l’espace acoustique, sans recouvrement apparent.
Ces différences vocales sont corroborées par de nombreuses observations de terrain accumulées sur plus d’une décennie dans les deux archipels : les auteurs n’ont constaté qu’une faible variation individuelle au sein de chaque population, les chants observés correspondant systématiquement aux modèles décrits.
Les expériences de repasse ont apporté enfin un argument particulièrement fort en faveur d’une différentiation nette des populations : les oiseaux des deux archipels réagissent en effet fréquemment aux chants de leur propre population, avec une réponse dans plus de 80 % des cas, mais aucune réaction n’a été enregistrée lorsqu’ils étaient exposés aux chants provenant de l’autre archipel. Les populations des îles Babar et Tanimbar semblent ainsi reconnaître parfaitement les chants locaux tout en ignorant complètement les chants allopatriques, suggérant une absence de reconnaissance mutuelle susceptible de constituer une barrière comportementale à la reproduction.

Proposition de description d’une nouvelle espèce de rhipidure sur les îles Babar

Rhipidure joyeux (Rhipidura laguceria)

Rhipidure joyeux (Rhipidura laguceria)  sur les îles Babar (Indonésie) le 22 aout 2009 (cliquez sur la photo pour l’agrandir).
Photographie : Philippe Verbelen

Ces résultats ont montré que malgré le traitement taxonomique actuel le considérant comme une espèce monotypique, les populations de Rhipidures brun-roux des îles Tanimbar et de Babar présentaient des différences constantes mais discrètes au niveau de leur morphologie, et surtout une divergence vocale très marquée.
Sur le plan morphologique, les deux populations sont globalement très proches, mais les oiseaux des îles Babar se distinguent par des parties supérieures plus sombres, tandis que ceux des Tanimbar présentent des tons plus clairs et plus chauds. Une autre différence concerne l’étendue de la coloration cannelle du dessous, qui est plus importante chez les oiseaux des Tanimbar et  limitée à la région ventrale chez ceux de Babar. En revanche, aucune différence significative n’a été détectée au niveau des dimensions.
Les divergences les plus importantes concernent les vocalisations : les chants des deux populations diffèrent fortement dans leur structure, ceux de Babar étant composés de sifflements simples montant progressivement en fréquence, tandis que ceux des Tanimbar sont plus complexes et rythmiques, combinant notes brèves et longues avec des variations de hauteur plus irrégulières. Les analyses quantitatives ont confirmé ces différences, avec plusieurs paramètres acoustiques significativement distincts et des tailles d’effet très élevées. Les analyses multivariées ont montré en outre une séparation nette entre les deux groupes.
Les expériences de repasse ont apporté un élément décisif : les oiseaux de chaque population répondent fortement aux chants de leur propre groupe mais ignorent systématiquement les chants allopatriques. Ce comportement suggère une reconnaissance vocale stricte et donc une barrière comportementale potentielle à la reproduction.
Les auteurs estiment donc que les populations des îles Babar et Tanimbar devraient être considérées comme deux espèces distinctes. Ils décrivent ainsi une nouvelle espèce endémique des îles Babar, qu’ils ont nommée Rhipidura laguceria, de l’indonésien “lagu ceria” signifiant
« chant  joyeux ou enjoué », un qualificatif qui fait référence au chant distinctif de l’espèce, jugé particulièrement mélodieux et reconnaissable.
Il est constitué de séries plus simples de sifflements que le Rhipidure brun-roux, avec des notes progressivement ascendantes en fréquence et une structure plus linéaire et monotone (montée régulière), donnant une impression générale d’un chant plus simple et montant. Il a été nommé « Cheerful Fantail » en anglais : il n’a pas encore de nom vernaculaire en français, mais il pourrait ainsi être nommé Rhipidure joyeux.
Au niveau du plumage, R. laguceria a des parties supérieures plus sombres et plus froides que le Rhipidure brun-roux, une coloration cannelle du dessous plus réduite, généralement limitée au ventre, et une apparence globale plus sombre et contrastée.
Cette description confirme l’intérêt ornithologique des îles Babar, où une autre espèce endémique avait été décrite en 2025 (lire Description d’une nouvelle espèce d’oiseau en Indonésie, le Myzomèle de Babar). 

Écoutez ci-dessous un enregistrement du chant du Rhipidure joyeux (Rhipidura laguceria) réalisé par Franck Lambert sur les îles Babar (Indonésie) le 27 octobre 2013 (source : Xeno-Canto) :

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