Jimmy Gaudin est un naturaliste passionné par la taxonomie et les noms français des oiseaux, qui est la science de la classification du vivant. Il a notamment élaboré une nomenclature complète (plus de 11 000 espèces) en français des oiseaux du monde, en cours de révision (lire Une liste complète et à jour en français des espèces d’oiseaux du monde à télécharger).  

Le Code International de la Nomenclature Zoologique (CINZ, ou ICZN en anglais) est rédigé par la Commission internationale de la nomenclature zoologique, dont la première édition date de 1958. Il constitue le cadre juridique régissant l’attribution et la validité des noms scientifiques en zoologie. Il repose principalement sur le principe de priorité (le nom disponible le plus ancien doit être retenu) et vise à garantir la stabilité de la nomenclature ainsi que l’unicité des noms scientifiques attribués aux organismes vivants.

La nomenclature moderne prend pour point de départ les publications fondatrices du XVIIIe siècle, notamment le Systema Naturae de Carl Linnaeus (1758) et l’Aranei Svecici de Carl Alexander Clerck (1757). Depuis ces œuvres, des milliers de taxons ont été décrits, entraînant inévitablement la création de synonymes (plusieurs noms pour un même organisme) et d’homonymes (un même nom attribué à des organismes différents). Le code intervient précisément pour réguler ces situations, en fixant des règles strictes concernant la disponibilité des noms et leur priorité.

Au cœur de ce système se trouve la notion de typification : chaque taxon nominal doit être rattaché à un type porte-nom, qui constitue sa référence objective. Pour les espèces, il s’agit d’un spécimen (holotype, syntypes, etc.), pour les genres, d’une espèce-type et pour les familles, d’un genre-type. Cette fixation garantit qu’un nom reste attaché à une entité précise, même si la classification évolue au fil des découvertes scientifiques. Ainsi, si la taxonomie est par nature dynamique, la nomenclature, elle, vise la stabilité.

Sarcelle élégante (Sibirionetta formosa)

Si l’on appliquait le principe de priorité du Code International de la Nomenclature Zoologique, le nom scientifique de la Sarcelle élégante devrait être Eunetta formosa et non Sibirionetta formosa.
Photographie : Theun / Wikimedia Commons

Cependant, Jimmy Gaudin nous précise qu’il existe plusieurs cas où des désignations anciennes d’espèces-types ont été négligées ou mal interprétées. Or, si l’on appliquait strictement les règles du CINZ, ces anciennes typifications pourraient remettre en cause des usages actuels bien établis et provoquer d’importants bouleversements nomenclaturaux. Ces situations illustrent la tension constante entre le respect rigoureux du principe de priorité et la nécessité de préserver la stabilité des noms en usage.

Le premier exemple concerne la famille des Anatidés (canards, oie, etc.). Le genre Eunetta, créé par Charles Lucien Bonaparte en 1856, incluait plusieurs espèces. Il a précisé que l’espèce Sarcelle élégante (E. formosa) constituait le véritable type du genre. Pourtant, des auteurs ultérieurs ont considéré la Sarcelle à faucilles (E.  falcata) comme espèce-type, ce qui a conduit à la création du genre Sibirionetta pour accueillir la Sarcelle élégante. Une relecture attentive des textes a cependant montré que la désignation originale de Lucien Bonaparte était valide selon le CINZ : en conséquence, le nom scientifique correct de la Sarcelle élégante devrait être Eunetta formosa et non Sibirionetta formosa. Ce cas illustre comment une interprétation erronée peut durablement influencer la taxonomie.

Le second cas concerne les Trochilidés (colibris), et plus précisément le genre Lesbia, établi par René Primevère Lesson en 1832, sans espèce-type désignée. En 1840, George Robert Gray avait fixé le Sylphe à queue d’azur (L. kingii) comme espèce-type. Pourtant, la classification actuelle a retenu le Porte-traîne nouna (L. nuna) comme type et a placé le Sylphe à queue d’azur dans le genre Aglaiocercus. Or, selon les articles du CINZ relatifs à la désignation ultérieure, le choix de George Robert Gray serait valide. Si l’on appliquait strictement cette règle, les espèces aujourd’hui placées dans le genre Aglaiocercus devraient être intégrées au genre Lesbia, tandis que les espèces actuellement placées dans le genre Lesbia, à savoir les Porte-traîne nouna (L. nuna) et lesbie (L. victoriae), devraient être transférées dans un autre genre, possiblement Psalidoprymna. Là encore, l’application du CINZ entraînerait une profonde révision de la classification admise.

Fou de Bassan (Morus bassanus)

Selon le principe de priorité du Code International de la Nomenclature Zoologique, les espèces de fous aujourd’hui placées dans le genre Morus, comme le Fou de Bassan (M. bassanus), devraient être classées dans le genre Sula, et inversement.
Photographie : Charlie Potier

Le troisième exemple porte sur la famille des Sulidés (fous). Actuellement, les Fous de Bassan (Morus bassanus), du Cap (M. capensis) et austral (M. serrator) sont classés dans le genre Morus, tandis que les fous tropicaux appartiennent au genre Sula. Toutefois, l’histoire nomenclaturale a montré que George Robert Gray avait désigné le Fou de Bassan comme espèce-type du genre Sula. Quant au genre Morus décrit par Louis Pierre Vieillot en 1817, William Robert Ogilvie-Gran a été le premier à lui établir une espèce-type en 1898, et il a choisi Pelecanus sula. Si ces désignations étaient retenues, alors les genres devraient être inversés : les espèces aujourd’hui placées dans Morus devraient être placées dans Sula, et inversement. La classification actuelle semble avoir été influencée par des désignations ultérieures, sans tenir pleinement compte des premières fixations valides.

Enfin, le cas le plus délicat concerne les genres Argya (famille des Léiotrichidés, qui comprend notamment les cratéropes) et Chaetops (famille des Chaetopidés, composée des chétopses). Le genre Argya, créé par René Primevère Lesson en 1831, et Chaetops, établi peu après, renverraient à la même espèce-type selon certaines désignations anciennes, notamment celles de Frédéric de Lafresnaye en 1841. Or le genre Argya est antérieur et devrait donc, en théorie, avoir la priorité. Cela impliquerait que le genre Chaetops devienne un synonyme d’Argya, ce qui bouleverserait profondément l’usage actuel, dans lequel les deux genres sont solidement établis dans des familles distinctes. Dans un tel cas, seule une décision officielle de la Commission internationale pourrait préserver la stabilité nomenclaturale en maintenant les usages dominants.

En principe, certaines des typifications évoquées plus haut devraient être acceptées et appliquées en vertu de l’article 70.2 du CINZ. Néanmoins, si des auteurs considèrent qu’il y a un risque d’instabilité, ces cas peuvent être soumis à la commission du code : une fois publiés, les usages prévalents (autrement dit en vigueur) doivent être maintenus.

Jimmy Gaudin nous rappelle ainsi que la nomenclature zoologique fonctionne comme un véritable système juridique, fondé sur des règles strictes et sur l’histoire des publications scientifiques. Les typifications anciennes, parfois négligées, peuvent avoir des conséquences majeures sur la classification actuelle. La tension entre le respect du principe de priorité et la nécessité de préserver la stabilité des noms constitue l’un des enjeux centraux de la nomenclature moderne. Lorsque ces deux principes entrent en conflit, l’intervention de la Commission Internationale de la Nomenclature Zoologique devient indispensable pour garantir l’équilibre entre rigueur historique et continuité scientifique.

Si l’on appliquait strictement la règle de priorité du Code International de la Nomenclature Zoologique, le Porte-traîne lesbie (Lesbia victoriae) devraient être transféré dans un autre genre, possiblement Psalidoprymna
Source : Sounds of nature – bird videos

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