L’Ibis chauve (Geronticus eremita) est un oiseau mesurant de 70 à 80 cm, au long bec rouge courbé, aux pattes rouges, au plumage noir-bleuté avec des reflets pourpre-violacé sur les scapulaires (épaules) et les couvertures, et avec une collerette de longues plumes hérissées sur la nuque. Chez l’adulte mâture (âgé d’au moins trois ans), la tête est déplumée et rougeâtre, tandis que chez l’immature elle est grisâtre avec de petites plumes et chez le juvénile elle est totalement emplumée. Il niche en colonies sur des falaises, de préférence non loin d’un point d’eau, et il se nourrit d’insectes, de petits mammifères et de reptiles dans les champs et les zones steppiques.

L‘Ibis chauve se reproduisait autrefois dans le sud et le centre de l’Europe, en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, mais il a disparu de la plus grande partie de son ancienne aire de répartition à cause de la chasse, des dérangements et de l’intensification de l’agriculture. Au début du XXe siècle, il ne subsistait plus qu’au Maroc, en Turquie et en Syrie.

Grâce aux mesures de conservation prises, la population vivant sur le littoral atlantique marocain se porte bien et est en augmentation, avec près de 700 individus actuellement (lire Bonnes nouvelles pour l’Ibis chauve au Maroc et le Gypaète barbu en Algérie). C’est aussi le cas de la colonie semi-captive installée près de Birecik, dans le sud-est de la Turquie, qui compte désormais 325 oiseaux. Par contre, la très petite population syrienne migratrice (elle hiverne sur les hauts plateaux éthiopiens), redécouverte en 2002, est au bord de l’extinction (lire La chute de Palmyre pourrait contribuer à la disparition de l’Ibis chauve en Syrie).

Ancienne aire de répartition, trajet migratoire et observations

En rouge, l’ancienne aire de répartition supposée de l’Ibis chauve (Geronticus eremita) en Europe et dans le bassin méditerranéen (points d’interrogation : présence historique probable). Les emplacements des colonies établies actuellement en Europe suite aux différents programmes de réintroduction sont également indiqués : (A) Burghausen (Allemagne), (B) Überlingen-Hödingen (Allemagne), (C) Kuchl (Autriche) et (D) Vejer de la Frontera (Espagne). Enfin, le trait violet indique le trajet de migration entre les Alpes et l’Italie suivi par les Ibis chauves nés en captivité guidés par ULM.
Carte : ornithomedia.com 

En Europe, l’Ibis chauve s’est éteint à la fin du XVIIe siècle, mais plusieurs programmes de réintroduction ont été lancés depuis le début du XXIe siècle. En Espagne, le projet Eremita, initié par le Zoobotánico de Jerez et le ministère de l’Environnement de la Junta de Andalucía, avec le soutien de la Station biologique de Doñana, a débuté en 2004 dans la province de Cadix (Andalousie) (lire Le Proyecto Eremita, la réintroduction de l’Ibis chauve en Andalousie). Des jeunes ont été élevés avec succès en captivité, et les premiers oiseaux ont été relâchés en 2005 dans la région de Barbate (Andalousie).

La première naissance dans la nature a au lieu en 2008 sur une falaise du Parque Natural de La Breña y Marismas del Barbate (lire L’unique colonie européenne « naturelle » d’Ibis chauves se porte bien). Toutefois, à cause probablement de la prédation par le Goéland leucophée (Larus michahellis) et/ou le Faucon pèlerin (Falco peregrinus) et de l’exposition du site au forts vents d’Est, la colonie s’est déplacée sur une paroi rocheuse dans la municipalité de Vejer de la Frontera (lire Séjour ornithologique dans le parc naturel du détroit de Gibraltar en octobre 2017).

Depuis, la petite population s’est sédentarisée, et la colonie comptait quatre nids en 2012. En 2013, 19 couples ont été recensés et 21 jeunes se sont envolés (lire L’unique colonie européenne « naturelle » d’Ibis chauves se porte bien).

Sur le site web de la Junta de Andalucía, on apprend que 51 couples ont été recensés en 2025 en Andalousie, dont 34 ont élevé avec succès 56 poussins sauvages. Suite à cette évolution, la Consejería de Sostenibilidad (ministère régional du Développement durable) a signé en octobre 2024 un accord de collaboration avec la municipalité de Jerez de la Frontera, propriétaire du zoo et du jardin botanique « Alberto Durán ». Ce centre joue un rôle essentiel dans l’élevage en captivité de l’Ibis chauve, contribuant activement à la recherche, à la formation et aux actions de sensibilisation. L’expérience de son personnel, ses installations et son intégration à des réseaux tels que l’Association ibérique des zoos et aquariums (AIZA) et l’Association européenne des zoos et aquariums (EAZA) sont des atouts majeurs dans ces progrès.

Parallèlement à cet accord, le gouvernement régional d’Andalousie a lancé une nouvelle phase pour consolider le projet, qui comprend des mesures visant à renforcer le suivi et le contrôle des individus sauvages dans la province de Cadix, à ouvrir de nouveaux sites de réintroduction et à élaborer des protocoles techniques impliquant le personnel du ministère régional du Développement durable, de l’Agencia de Medio Ambiente y Agua de Andalucía (Agence andalouse pour l’environnement et l’eau) et d’organismes partenaires tels que la Sociedad Gaditana de Historia Natural.

Un autre aspect essentiel a été la démarche visant à classer l’Ibis chauve dans la liste andalouse des espèces menacées, condition nécessaire à la reconnaissance de son statut d’espèce sauvage. Par ailleurs, des activités scientifiques et de sensibilisation ont été menées afin de renforcer l’importance écologique et culturelle de cette espèce. L’un des événements les plus marquants a été le IIIe Symposium international sur l’Ibis chauve, qui s’est tenu à Jerez de la Frontera du 11 au 14 mars 2025. Cette rencontre, qui a réuni des experts et des chercheurs du Maroc, d’Autriche, d’Allemagne et d’Italie, a positionné l’Andalousie comme un chef de file international dans la sauvegarde de cet oiseau.

Ibis chauves (Geronticus eremita)

Ibis chauves (Geronticus eremita) dans leur colonie de Vejer de la Frontera en Andalousie (Espagne) en 2024.
Photographie : Santiago Martín-Bravo / Wikimedia Commons

Dans le cadre de ce symposium, de nouveaux accords de collaboration ont été signés, marquant un tournant dans le développement du projet. L’un de ces accords a notamment été signé avec les gestionnaires du domaine de Los Eremitas, situé à San Ambrosio, dans la municipalité de Barbate (province de Cadix). Cette propriété abrite une volière d’acclimatation, une « tour » de nidification et des zones d’alimentation, désormais intégrées à la stratégie de réintroduction et de suivi de l’espèce. Le site s’est imposé comme un élément clé du développement du projet.

Un partenariat a également été officialisé avec l’organisation « Waldrappteam Conservation & Research », forte de plus de vingt ans d’expérience dans la conservation de l’ibis chauve en Europe. Cette organisation coordonne le programme européen « LIFE Northern Bald Ibis », visant à établir une voie migratoire pour les oiseaux nés dans des pays comme l’Allemagne et l’Autriche. Dans le cadre de ce programme, une migration guidée pionnière a été menée en 2023 : une équipe a appris aux oiseaux à migrer à l’aide d’un deltaplane, leur destination finale étant le domaine de San Ambrosio.

En 2024, la migration s’est achevée avec l’arrivée des oiseaux à l’aérodrome de Medina Sidonia. Ces migrations guidées, associées au suivi GPS des oiseaux, permettent d’identifier des itinéraires plus sûrs, de limiter les risques tels que le braconnage et l’électrocution sur les lignes électriques, et d’accroître significativement le taux de survie des oiseaux relâchés. La dimension collaborative du projet a été renforcée par la signature d’un accord entre le gouvernement régional d’Andalousie et le gouvernement de Catalogne, visant à transférer les connaissances et l’expertise technique relatives à la réintroduction de l’espèce dans la région de l’Empordà (lire Observer les oiseaux dans le parc naturel des Aiguamolls de l’Empordà). Les deux administrations ont mis en place des groupes de travail conjoints chargés d’harmoniser les protocoles d’acclimatation, de lâcher et de suivi, et de diffuser les initiatives développées sur chaque territoire.

Rappelons que dans le cadre du projet européen Waldrapp, qui a débuté en 2002, l’espèce a été réintroduite à partir d’oiseaux élevés en captivité dans les Alpes allemandes et autrichiennes. Trois petites colonies sont désormais établies dans l’arc alpin : une en Autriche à Kuchl, dans le Land de Salzbourg (Autriche) (six nids occupés en 2022), une à Burghausen, en Bavière (Allemagne) (six nids actifs et 14 naissances en 2022) et une plus récemment (depuis 2021) dans une structure artificielle construite à Überlingen-Hödingen, près du lac de Constance, dans le Bade-Wurtemberg (Allemagne) (sept nids actifs en 2022) (lire Observer les oiseaux du lac de Constance ou Bodensee). Depuis 2022, certains des oiseaux de cette colonie peuvent aussi être observés sur les falaises molassiques voisines. En Suisse, l’espèce a disparu au XVIIe siècle, mais un couple a niché en 2023 sur le rebord d’une fenêtre du bâtiment du concessionnaire de motos Harley-Davidson dans une zone industrielle près de l’aéroport de Zurich (lire Un couple d’Ibis chauves a construit son nid au printemps 2023 sur le bâtiment d’un concessionnaire Harley-Davidson près de Zurich).

Ibis chauves (Geronticus eremita) dans leur colonie de Vejer de la Frontera en Andalousie (Espagne) en 2024.
Source : Outdoorontour

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