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Description au Chili d’une nouvelle espèce de canard-vapeur, le Brassemer de Chiloé
Brassemers de Chiloé (Tachyeres ketru) près de Rocas Basálticas, sur l’île de Chiloé (Chili), en octobre 2025. Notez la tache grisâtre ou verdâtre sous leurs narines.
Photographie : Charles J. Sharp / Wikimedia Commons
Le genre Tachyeres est composé d’un petit nombre de canards, appelés brassemers, à la biologie singulière : ces oiseaux sont généralement incapables de voler et se déplacent à la surface de l’eau en utilisant leurs ailes comme des pagaies, un comportement locomoteur unique, d’où leur autre nom de canards-vapeurs. Ils sont également caractérisés par un comportement territorial extrêmement marqué, pouvant inclure des interactions agressives pour la défense de leur domaine vital.
L’histoire taxonomique du genre est marquée par une succession de révisions progressives, depuis les premières descriptions jusqu’aux synthèses morphologiques et comportementales modernes. Longtemps fondée sur des critères morphométriques et anatomiques, la compréhension de ce groupe a été profondément réévaluée avec l’essor des approches moléculaires, puis, plus récemment, des analyses bioacoustiques et comportementales.
Brassemers cendrés (Tachyeres pteneres) dans le sud du Chili. Notez leur bec orangé uni. |
Dans ce cadre, une étude intégrative a été menée sur l’ensemble des espèces du genre, à partir de spécimens provenant de l’ensemble de leur aire distribution, des îles Malouines (lire Observer les oiseaux dans les Malouines, des îles australes battues par les vents) aux régions australes du Chili et de l’Argentine. Les résultats de ce travail mené par Bernabé López-Lanús et Mariano Costa, qui on été publiés en 2026 dans la revue The Audiornis, reposent sur des enregistrements sonores (bibliothèques sonores gratuites et guides sonores commercialisés), des observations photographiques issues de plateformes participatives (eBird, iNaturalist et EcoRegistros), et des spécimens naturalisés de différentes collections muséales. Les vocalisations ont été analysées à partir de sonogrammes d’enregistrements de plusieurs bibliothèques sonores, tandis que la coloration des parties nues, en particulier du bec, a été étudiée sur des milliers de photographies publiées en ligne. L’ensemble des données a été structuré afin de comparer les différents taxons et d’identifier d’éventuelles discontinuités géographiques, écologiques et comportementales.
Leur analyse a montré que les vocalisations du genre Tachyeres présentaient à la fois des éléments homologues et des signatures spécifiques selon les taxons. Les vocalisations territoriales sont globalement conservées et peu discriminantes, à l’exception de légères variations de rythme chez certaines espèces. En revanche, les cris de contact constituent un marqueur beaucoup plus structurant, révélant des profils acoustiques distincts entre espèces et populations, avec des formes de sonogrammes caractéristiques.
Par ailleurs, l’étude a mis en évidence une forte structuration géographique des populations. En particulier, la péninsule de Taitao, située à l’ouest du Chili, isole deux populations du Brassemer cendré (T. pteneres), qui diffèrent de manière constante par leurs cris de contact, leur coloration du bec et leur écologie : celle des régions d’Aysén, de l’île de Chiloé et de Los Lagos au nord, et de Magallanes au sud.
Aires de répartition (A) du Brassemer de Chiloé (Tachyeres ketru) et (B) du Brassemer cendré (T. pteneres). |
Au sein de la population septentrionale, les individus présentent un dichromatisme sexuel marqué du bec, avec une tache grisâtre ou verdâtre diagnostique sous les narines, qui est absente chez les populations méridionales, où le bec est uniforme. Ces différences, confirmées sur un large échantillon photographique, permettent une identification fiable des individus et suggèrent une divergence plus profonde. Les vocalisations de cette population montrent également une plus grande proximité avec le Brassemer de Patagonie (T. patachonicus) qu’avec les Brassemers cendrés méridionaux, renforçant l’hypothèse d’une structuration taxonomique au sein du genre.
L’écologie des populations renforce cette séparation : les populations septentrionales et méridionales du Brassemer cendré occupent des écorégions marines distinctes, associées à différents types de forêts sous-marines des laminaires Macrocystis pyrifera, qui sont elles-mêmes structurées par des conditions océanographiques contrastées. Ces habitats influencent la distribution, l’abondance et les interactions écologiques de ces canards.
Sur le plan méthodologique, l’étude a souligné la complémentarité mais aussi les limites des approches morphométriques et génétiques traditionnelles dans le cas d’espèces cryptiques, c’est-à-dire distinctes mais très similaires d’aspect. Dans le cas du genre Tachyeres, elles ne prennent notamment pas en compte les capacités de vol variables. La bioacoustique est proposée par les auteurs comme constituant un outil central, capable de fournir des critères discriminants robustes, parfois plus instructifs que les mesures morphologiques classiques.
Sur cette base, les auteurs proposent d’élever la population septentrionale du Brassemer cendré au rang de nouvelle espèce, qu’ils ont nommée Brassemer de Chiloé (T. ketru), le mot ketru provenant de la langue mapudungun du peuple autochtone des Mapuche qui vit dans le sud du Chili et de l’Argentine et décrivant les canards-vapeurs.
Le Brassemer de Chiloé est défini par un ensemble cohérent de caractères diagnostiques : des cris de contact spécifiques (brefs, graves et rauques, avec un spectrogramme en forme de dôme), un dichromatisme sexuel du bec (jaune-orangé avec une pointe noire chez le mâle et gris-vert avec une pointe noire chez la femelle), la présence d’une tache distincte grise ou verdâtre sous les narines du mâle, et une distribution géographique limitée aux régions de Los Lagos, de Chiloé et d’Aysén. Morphologiquement très proche du Brassemer cendré (T. pteneres) proprement dit (les deux sont incapables de voler) et au plumage similaire, il s’en distingue cependant de manière constante sur les plans acoustique, écologique et phénotypique.
Écoutez ci-dessous un enregistrement du chant et des cris du Brassemer de Chiloé (T. ketru) réalisé par Bernabe Lopez-Lanus dans le Canal Moraleda à Puerto Aguirre, dans la région d’Aysén (Chili) le 19 septembre 2025 (source : Xeno-Canto) :
Le Brassemer de Chiloé occupe les milieux côtiers protégés (baies et chenaux intérieurs riches en macro-algues), tandis que le Brassemer cendré Magellan fréquente des côtes plus exposées et battues par les vagues. La péninsule de Taitao constitue une barrière plus écologique que strictement géographique, qui a séparé deux populations ayant divergé : des échanges limités ou des cas d’hybridation ne sont pas exclus, mais ils ne semblent pas remettre en cause la cohérence des caractéristiques propres de chaque population.
Brassemers de Chiloé (Tachyeres ketru) sur l’île de Chiloé (Chili) en septembre 2020. Notez la tache grisâtre ou verdâtre sous leurs narines.
Source : Naty’s Adventures
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Compléments
Ouvrages recommandés
- Birds of Southern South America and Antarctica de M. R. de La Pena et al.
- Carte Chile and Patagonia Nelles Map de Nelles Verlag GmbH (2006)
- Petit Futé Patagonie (2014) de Petit Futé
- Birds of Chile: Including the Antartic Peninsular, the Falkland Islands and South Georgia de Alvaro Jaramillo (Auteur), Peter Burke (Illustrations) et David Beadle (Illustrations)
- Birds of Argentina & Uruguay: A Field Guide de Dario Yzurieta (Auteur) et Tito Narosky (Auteur)
Sources
- Bernabé López-Lanús et Mariano Costa (2026). A new species of Steamerduck (Anatidae: Tachyeres) from the Chiloé region, Chile, finally confirmed as a taxon distinct from Tachyeres pteneres. The Audiornis. Volume : 5. Pages : 2-130. audiornis.org
- Natali Anderson (2026). New Species of Steamer Duck Discovered in Chile. Sci.News. Date : 25/03. www.sci.news




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