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Filmer l’Aigle royal sans « tricher » : Denis Buhot nous en dit plus sur le documentaire « Aigle, l’oiseau et ses images »
Aigle royal (Aquila chrysaetos).
Photographie : Denis Buhot
Introduction
Grâce à la télévision et au cinéma, et depuis quelques années grâce aux réseaux sociaux, les documentaires animaliers sont de plus en plus populaires, et certains réalisateurs sont devenus célèbres. Il faut dire que les superbes images, parfois spectaculaires, ont de quoi nous séduire et nous faire découvrir une nature parfois méconnue. Toutefois, derrière les scènes impressionnantes, par exemple de prédateurs fondant sur leurs proies, se cachent parfois des pratiques qui posent question, comme l’utilisation d’animaux captifs et dressés, des scènes reconstituées, des comportements provoqués ou encore l’usage croissant d’artifices numériques.
L’Aigle royal (Aquila chrysaetos) illustre particulièrement bien cette problématique : rapace majestueux et emblématique, il a fait l’objet d’innombrables documentaires et films où priment fréquemment la dramatisation. Pourtant, la vie quotidienne de l’espèce, ses comportements ordinaires et la réalité de son observation sur le terrain restent bien souvent méconnus du grand public.
Passionné par cette espèce depuis plus de trente ans, et auteur d’autres documentaires sur les rapaces, comme « Des faucons sur le toit » en 2009, qui était consacré à la colonie de faucons crécerellettes (Falco naummani) du village de Saint-Pons-de-Mauchiens (Hérault), Denis Buhot a réalisé avec Alain Ravayrol en 2023 un moyen métrage de 45 minutes intitulé « Aigle, l’oiseau et ses images », qu’il présente ainsi : « L’aigle royal, comme il n’a jamais été filmé. La réalité de l’expérience, sur le terrain, de l’oiseau sauvage, par deux spécialistes, et non sa légende ou son spectacle, plus ou moins fabriqués, trop souvent encore avec des oiseaux dressés qui ne peuvent présenter le comportement d’un aigle libre et donnent une image trompeuse ».
Après une évocation des problèmes de déontologie liés à la réalisation de documentaires animaliers, nous rappelons quelques principes simples à respecter, puis nous vous proposons une courte présentation du film « Aigle, l’oiseau et ses images » et une interview de l’un de ses deux réalisateurs, Denis Buhot, où il nous explique entre autres la genèse de ce documentaire, sa vision du documentaire animalier et où nous partage sa longue expérience de terrain de l’Aigle royal.
Abstract
Thanks to television and movies, and in recent years to social media, wildlife documentaries are increasingly popular, and some directors have become famous. It must be said that their superb, sometimes spectacular, images are captivating and allow us to discover a nature that is often little known. However, behind the impressive scenes, for example of predators swooping down on their prey, sometimes lie practices that raise questions, such as the use of captive and trained animals, reenacted scenes, induced behaviors, or the growing use of digital effects.
The Golden Eagle (Aquila chrysaetos) particularly illustrates this issue: a majestic and emblematic bird of prey, it has been the subject of countless documentaries and films where dramatization often takes precedence. Yet, the species’ daily life, its ordinary behaviors, and the reality of observing it in the field often remain largely unknown to the general public.
Passionate about this species for over thirty years, and author of other documentaries on birds of prey, such as « Des faucons sur le toit » in 2009, which was devoted to the colony of Lesser Kestrels (Falco naummani) in the village of Saint-Pons-de-Mauchiens (Hérault), Denis Buhot produced in 2023 with Alain Ravayrol a medium-length film of 45 minutes entitled « Aigle, l’oiseau et ses images », which he presents as follows: « The Golden Eagle, as it has never been filmed. The reality of the experience, in the field, of the wild bird, by two specialists, and not its legend or spectacle, more or less fabricated, too often still featuring trained birds that cannot exhibit the behavior of a free eagle and give a misleading image.
After discussing the ethical issues related to the production of wildlife documentaries, we recall some simple principles to respect, then we offer you a short introduction to the film « Aigle, l’oiseau et ses images » and an interview with one of the two directors, Denis Buhot, devoted to the genesis of this film, his vision of wildlife documentary and his long field experience with the Golden Eagle.
Les problèmes de déontologie dans les documentaires animaliers
Plusieurs documentaires ont déjà utilisé des Aigles royaux (Aquila chrysaetos) dressés pour filmer certaines scènes. |
Les documentaires animaliers, y compris ornithologiques, jouent en rôle important dans la sensibilisation du public à la protection de la nature et à sa connaissance : ils sont régulièrement diffusés à la télévision, et parfois au cinéma, et des festivals leurs sont consacrés, comme celui de l’Oiseau et de la Nature qui se déroule chaque année en avril en baie de Somme, ou celui du Film Ornithologique de Ménigoute, qui setient à la fin du mois d’octobre dans le village du même nom, situé dans les Deux-Sèvres.
L’obtention d’images de comportements méconnus ou parfois spectaculaires pose toutefois d’importantes questions de déontologie : entre observation scientifique, exigences du spectacle et contraintes de production, la frontière peut en effet devenir floue entre documenter le vivant et le mettre en scène.
L’un des problèmes connus concerne l’utilisation d’oiseaux captifs ou dressés pour obtenir des séquences impossibles ou très difficiles à filmer dans la nature. Cette pratique est ancienne et demeure fréquente, notamment pour les rapaces. Des oiseaux élevés en captivité sont ainsi parfois utilisés pour réaliser des scènes en gros plan, de chasse ou des attaques spectaculaires. Le problème n’est pas seulement celui du “trucage” : ces oiseaux présentent en effet souvent des comportements artificiels, liés au dressage et à la proximité humaine. Ils peuvent en effet adopter des attitudes très différentes de celles des oiseaux sauvages : cris excessifs, réactions de défense face au fauconnier, vols atypiques ou postures agressives accentuées (lire L’étrange comportement d’un jeune Aigle royal envers les humains en Norvège en septembre 2024). Le spectateur croit alors voir la réalité du comportement naturel, alors qu’il observe en partie une construction cinématographique.
Dans les décennies 1950-1970, beaucoup de scènes de prédation étaient ainsi tournées avec des animaux captifs, parfois dans des décors contrôlés. Félix Rodríguez de la Fuente, figure majeure du documentaire animalier européen, a lui-même utilisé des loups apprivoisés et des rapaces dressés pour certains épisodes de ses séries. Ses films ont joué un rôle immense dans la sensibilisation du public à la nature, mais ils reposaient souvent sur une frontière assez floue entre observation et mise en scène.
Certaines productions vont plus loin en provoquant des comportements : des proies sont par exemple lâchées juste devant les caméras pour filmer des scènes de chasse, une méthode qui a déjà été utilisée pour obtenir par exemple des images de Harfangs des neiges (Bubo scandiacus) fondant sur des souris dans la neige et qui a fait l’objet de vives critiques en Amérique du Nord notamment.
Des animaux sont parfois transportés et déplacés dans un autre milieu ou dans une autre région pour filmer des comportements ou des interactions qui n’auraient jamais eu lieu dans la nature. Un exemple connu est celui du film « White Wilderness« , produit à la fin des années 1950 par les Walt Disney Studios dans le cadre de la série “True-Life Adventures” : il montrait une séquence montrant des lemmings (de petits rongeurs arctiques) se jetant prétendument collectivement dans la mer lors d’un “suicide de masse”. On a découvert par la suite que la scène avait été entièrement fabriquée : les animaux avaient été déplacés et poussés artificiellement dans le vide afin de créer l’effet recherché. Cette séquence a durablement installé dans l’imaginaire collectif un comportement qui n’existe pas réellement sous cette forme.
Des animaux sont aussi parfois dérangés volontairement afin de provoquer un envol généralisé. La caméra peut aussi être placée trop près du nid ou de la zone d’élevage des jeunes.
Ces pratiques, outre le fait qu’elles « trompent » le public, peuvent avoir des conséquences réelles : dérangements, abandon du nid, stress prolongé, échec de la reproduction ou prédation accrue des jeunes.
Les nouvelles technologies ont également fait émerger d’autres enjeux. Les drones, par exemple, permettent des images saisissantes, mais ils peuvent perturber fortement certains oiseaux, en particulier les rapaces territoriaux, comme l’Aigle de Bonelli (Aquila fasciata) ou le Gypaète barbu (Gypaetus barbatus), ou les espèces nichant en colonies (flamants, sternes, etc.). Même si ces équipements volants peuvent être utiles pour les études ornithologiques, comme les comptages (lire Étudier les oiseaux avec un drone en Catalogne), ils sont parfois considérés comme des intrus ou des prédateurs potentiels. De même, les caméras automatiques installées trop près des nids peuvent modifier le comportement des adultes ou attirer des prédateurs.
Plus récemment encore, la montée en puissance des images de synthèse et de l’intelligence artificielle a brouillé encore davantage la frontière entre vrai et faux : des séquences entièrement numériques circulent désormais sur Internet sans indication claire de leur nature, contribuant à une confusion croissante sur ce qu’est réellement le comportement animal.
Quelques principes simples devaient toujours être respectés pour réaliser des documentaires animaliers
Obtenir de belles images de l’Aigle royal (Aquila chrysaetos) ne doit pas se faire au détriment de sa tranquillité. |
Face à ces dérives possibles, plusieurs principes simples permettent de limiter les risques et de préserver une véritable éthique du documentaire naturaliste :
- le premier consiste à toujours privilégier le bien-être de l’animal sur la qualité de l’image. Une séquence spectaculaire ne devrait en effet jamais justifier un dérangement, en particulier pendant la reproduction. Si un comportement change manifestement à cause de la présence humaine (cris d’alarme répétés, surveillance insistante, envols fréquents, agitation, etc.), il est nécessaire de s’éloigner immédiatement (lire Pourquoi certains oiseaux sont-ils parfois si confiants ?).
- Le second principe est celui de la transparence. Lorsqu’un animal captif, une scène reconstituée ou des images d’archives sont utilisés, le spectateur devrait en être clairement informé. Cela ne retirerait rien à la qualité esthétique du film, mais cela éviterait de faire passer une mise en scène pour une observation authentique.
- Il est également essentiel de respecter les distances de sécurité autour des nids et des sites sensibles, en particulier pour les espèces rares ou menacées. Dans de nombreux cas, les longues focales et l’affût à grande distance permettent déjà d’obtenir des images remarquables sans intrusion excessive. Les collaborations avec des naturalistes locaux et des spécialistes des espèces sont souvent précieuses pour évaluer les risques.
- Enfin, une forme de sobriété dans la mise en scène peut contribuer à restituer une image plus juste du vivant. La nature n’est pas en permanence spectaculaire : elle est aussi faite d’attentes, de comportements ordinaires, de silences et de discrétion. Montrer cette réalité, sans chercher systématiquement le sensationnel, participe sans doute à une approche plus honnête et plus respectueuse du monde sauvage.
La “ligne jaune” est finalement franchie lorsque l’image devient plus importante que l’animal lui-même, lorsque le spectacle prend le pas sur la compréhension du vivant, ou lorsque la recherche de séquences exceptionnelles finit par transformer la nature en décor ou en produit de divertissement. À l’inverse, le documentaire naturaliste peut conserver toute sa force lorsqu’il accepte les limites imposées par le réel et qu’il cherche avant tout à témoigner, plutôt qu’à fabriquer une illusion de nature parfaite.
Le film « Aigle : l’oiseau et ses images » de Denis Buhot et Alain Ravayrol
Une image extraite du film « Aigle : l’oiseau et ses images ». |
Denis Buhot et Alain Ravayrol (’association La Salsepareille) ont déjà collaboré sur plusieurs documentaires sur les rapaces, comme comme « Des faucons sur le toit » en 2009, qui était consacré à la colonie de faucons crécerellettes (Falco naummani) du village de Saint-Pons-de-Mauchiens (Hérault) (lire A. Ravayrol et D. Buhot nous parlent des Faucons crécerellettes de Saint-Pons-de-Mauchiens).
En 2023, ils ont dévoilé leur film de 45 minutes intitulé « Aigle : l’oiseau et ses images », consacré à l’Aigle royal (Aquila chrysaetos). Fruit d’un long travail sur le terrain, il vous permettra d’entrer dans l’intimité de ce grand rapace. Plus qu’un simple film animalier, c’est un portrait « au naturel” de cet oiseau, mettant en avant l’importance du temps passé sur le terrain et non pas son mythe, trop souvent fabriqué avec des images d’oiseaux dressés.
Il peut être visionné en ligne sur le lien vimeo.com.
Interview de Denis Buhot, coréalisateur avec Alain Ravayrol du documentaire « Aigle, l’oiseau et ses images »
1 – L’Aigle royal a déjà fait l’objet de nombreux documentaires dans plusieurs pays : pourquoi avez-vous décidé de lui consacrer ce film ? Votre film a-t-il déjà été diffusé à la télévision ?
Denis Buhot : c’est une espèce prestigieuse et donc souvent filmée pour cette raison, mais toujours dans un souci de grand spectacle, en » Roi des montagnes » ou en « Seigneur des Alpes », pour reprendre des titres de documentaires allemands récents, en exaltant son fantasme et ses stéréotypes plus que sa réalité, ou en dramatisant son existence et son cadre de vie. Cela peut se comprendre, mais comme naturalistes, nous voulions en donner cette fois une image aussi proche que possible de sa réalité de terrain.
Certains comportements de cet oiseau « comme les autres » n’avaient en outre jamais été illustrés, ou très rarement, comme la cueillette de branchettes, ou encore la manière dont ces oiseaux forment la coupe du nid, comme des passereaux. Un ami nous avait indiqué un site où il était possible de filmer ces comportements sans le moindre risque, moyennant des précautions de rigueur, et nous avons voulu filmer la délicatesse surprenante du couple sur ses œufs, qui est si peu montrée.
Nous voulions aussi tenter de mener une réflexion sur les représentations de cette espèce, et plus largement, de la faune sauvage. Cette posture réflexive et critique, inhabituelle dans un genre très consensuel, a visiblement heurté. Au total, si l’on ajoute ses défauts bien réels, les scènes déontologiquement « sensibles » sur les œufs et les scènes de chasse, notre film a beau comporter des images plutôt rares, il n’a été diffusé que dans des cinémas locaux.
2 – Vous êtes considéré par certains, tout comme Alain Ravayrol, comme l’un des spécialistes de l’espèce en France : pourriez-vous nous en dire plus ?
Aigle royal (Aquila chrysaetos). |
Denis Buhot : s’agissant de l’Aigle royal, on pourrait plutôt dire de « spécialistes de la spécialité », ce que le réalisateur Jean-Luc Godard disait des « professionnels de la profession », donc pas toujours du bien. Il est rare que les cinéastes se passionnent pour le même sujet depuis plus de trente ans, par moments d’une manière peut-être trop exclusive en ce qui me concerne. Connaître autant qu’il se peut est toutefois plutôt un atout : on sait ainsi mieux ce qu’on peut espérer et comment s’y prendre, au détriment peut-être d’un certain détachement nécessaire. Autre inconvénient, la position du « spécialiste » n’est pas forcément la meilleure pour s’adresser à qui ne l’est pas. En tout cas, la collaboration avec des naturalistes locaux en a été considérablement facilitée, à l’ouest du Rhône au moins.
C’est une attaque d’un jeune Aigle royal sur un groupe de Chamois (Rupicapra rupicapra) adultes, une « boucherie » sanglante mais ridicule trouvée sur YouTube (voir le lien) et présentée par son réalisateur comme « naturelle et captée par un hasard extraordinaire », qui a déclenché ou conforté chez nous un vrai « ras-le-bol » et qui a orienté notre projet de film. Nous en avions assez de voir toujours racontées les mêmes « histoires », montées avec les mêmes images « bidon », les mêmes commentaires grandiloquents et les mêmes musiques obsédantes, et célébrant une légende plutôt qu’un oiseau de chair et d’os. On pourrait exalter un mythe, si toutefois la copie artificielle pouvait valoir, même de loin, la beauté de l’original, mais la capture des proies, et même la tenue, la manœuvre des ailes et l’élégance du vol d’un aigle captif, le plus souvent sous-entraîné, ne peut, faute de muscles, approcher, même de loin, la réalité.
Dans les années 1960, Rodriguez de la Fuente avait réalisé, avec les excuses de l’époque, des images utilisant intensivement une énorme femelle captive d’Aigle royal et ne lésinant pas sur le sensationnel. Au moins avait-il malgré tout donné une représentation souvent magnifique de cette espèce. Ses films ont d’ailleurs suscité la passion chez beaucoup de naturalistes de l’époque, et conforté la mienne.
3 – Votre documentaire incorpore des scènes avec des oiseaux vivant dans des habitats très différents, de la Gélinotte des bois (Tetrastes bonasia) au Guêpier d’Europe (Merops apiaster) en passant par la Chevêchette d’Europe (Glaucidium passerinum) : quels ont été les lieux du tournage ? Pourquoi avoir choisi de présenter des espèces vivant dans des habitats différents ? Pourquoi ne donnez-vous pas les noms des espèces présentées dans le film, pour les personnes qui ne les connaîtraient pas ?
Le film montre aussi des images d’autres espèces partageant l’habitat de l’Aigle royal (Aquila chrysaetos), comme le Crave à bec rouge (Pyrrhocorax pyrrhocorax). |
Denis Buhot : nous avons filmé dans les Hautes-Alpes, les Alpes-de-Haute-Provence, les Alpes-Maritimes, le Gard et l’Hérault, à moyenne altitude le plus souvent. Nous voulions éviter les récits anthropomorphiques toujours centrés sur la reproduction d’un couple, ses bonheurs et ses drames, supposés faciliter la sympathie et l’identification du spectateur. Nous avons donc choisi de filmer plusieurs couples, et pour illustrer la plasticité de l’espèce et montrer qu’elle ne se cantonnait pas à la seule montagne, nous avons en effet parfois juxtaposé des images d’altitude et celles entre autres de Guêpiers d’Europe et d’Aigles royaux filmés à très basse altitude. Cela n’a rien d’artificiel : en effet, en France, on connaît des aires installées à 250 mètres d’altitude ou même moins. Nous voulions aller d’emblée contre les attentes, les a priori, le cadre et le déroulé habituel des scènes, à rebours de ce que le film animalier a fini par imposer comme représentant la vérité et l’évidence sur l’Aigle royal. Nous y sommes apparemment allés un peu fort.
Les espèces qui apparaissent dans notre film sont énumérées à la fin de celui-ci, dans leur ordre d’apparition, mais vous avez raison : la pédagogie n’entrait pas dans nos intentions.
D’ailleurs, nous donnons assez peu de détails sur l’Aigle royal et sur sa biologie, et beaucoup s’en sont étonnés. On retombe là sur la question des limites de la position du « spécialiste », mais beaucoup de choses ont déjà été dites dans des films sur l’Aigle royal, souvent des généralités, ni vraies ni fausses. Notre sujet était bien différent : il était surtout de montrer, dans le cas de l’Aigle royal, comment une espèce était « maltraitée » par des images obligées, souvent toujours les mêmes, par une représentation culturellement construite depuis très longtemps. Le propos était sans doute un peu trop ambitieux dans le cadre d’un film.
4 – Combien de temps a duré la réalisation de votre documentaire ? Comment avez-vous choisi les lieux de tournage ? Avez-vous bénéficié de l’aide de naturalistes locaux pour les choisir ?
Aigle royal (Aquila chrysaetos). |
Denis Buhot : la réalisation a duré plus de onze ans, simplement parce que les Aigles royaux ne se reproduisent pas toujours chaque année, et qu’Alain et moi n’avons pas le cinéma pour métier qui nous ferait vivre. La durée de réalisation était liée à notre manque de temps et n’était pas la preuve d’une difficulté extrême ou d’un mérite remarquable. C’est un peu comme si, en exagérant, on posait un affût un peu n’importe où en espérant que l’animal se manifeste, pour se vanter ensuite d’avoir eu la patience de l’attendre vingt ans. Que s’agit-il au juste de célébrer : la nature ou l’héroïsme de son filmeur ?
Tout est un problème de repérage, et une fois qu’il est réalisé, ce qui est parfois relativement long et nécessite de la de la chance, on peut tourner presque à coup sûr.
Les animaux ont aussi leurs habitudes : par exemple, le couple d’Aigles royaux qu’on voit cueillir des branches pour construire leur aire dans notre film était très routinier et se posait régulièrement sur leur arbre préféré, situé à 60 mètres d’une route. Au début du mois de février, il suffisait de trois jours complets d’affût consécutifs pour les filmer de manière certaine, même si l’angle de vue, la lumière ou même le comportement n’étaient pas toujours exploitables.
L’aide des naturalistes locaux, notamment ceux du Groupe d’Étude des Rapaces du Massif central, dont la « dimension « est aujourd’hui nationale, a été à la fois marginale et déterminante, et ils en sont remerciés dans le générique. Nous connaissions déjà les couples filmés depuis très longtemps, mais il fallait impérativement que nos affûts soient tolérés par les observateurs locaux. Or ce point était loin d’aller de soi. Au total, l’information et la collaboration réciproque ont été très fructueuses.
Christian Itty, le responsable d’un programme scientifique de suivi, a même accepté de retarder d’un an la pose d’une balise GPS sur un mâle particulièrement beau que nous filmions alors. Le nid où les scènes sur les œufs ont été filmées, l’une des seules que nous connaissions et qui le permette en toute sécurité, nous a été indiqué par un parapentiste chevronné, excellent naturaliste, qui venait de la découvrir : une telle ouverture d’esprit mérite un petit salut, car d’après notre expérience, dès qu’il s’agit de filmer une espèce prestigieuse et donc très « entourée » pour des raisons qui sont rarement entièrement désintéressées, les hommes posent en général nettement plus de problèmes que l’animal lui-même. D’ailleurs, dans les Alpes du Sud, nous nous sommes bien davantage heurtés aux egos et aux « monopoles » locaux. Pour l’anecdote, nous avons même été signalés sur Internet, et même presque dénoncés comme étant des individus « suspects ».
5 – Votre documentaire laisse une grande place aux habitats fréquentés par l’Aigle royal, aux plans larges et aux images lointaines, pour créer un portrait “au naturel” de ce rapace, au plus près de l’expérience naturaliste de terrain souvent frustrante : était-ce important pour vous ?
Les paysages occupent une grande place dans le film « Aigle : l’oiseau et ses images ». |
Denis Buhot : oui, toujours pour la même raison, celle de montrer l’espèce dans son milieu, de présenter de vrais lieux, parfois assez banals, et le souci de respecter les observations sur le terrain, qui sont souvent lointaines, sans pièges photographiques et presque totalement sans drone. Ceci dit, il fallait aussi beaucoup d’images très rapprochées pour capter certains comportements et varier les plans, mais, en tant que naturalistes, nous n’avions jamais eu besoin d’en faire jusque-là.
Une précision : donner une représentation « au naturel » de l’Aigle royal s’oppose à celles habituelles visant le sensationnel. C’est toutefois une prétention en partie vaine, car bon gré mal gré, aucun réalisateur de film ne peut choisir de tourner totalement le dos au spectacle qu’il est censé fabriquer. Il y a donc une question de dosage et de limite entre le spectacle et le « grand spectacle ».
6 – Votre film aborde à plusieurs reprises le sujet de l’utilisation d’Aigles royaux dressés dans des documentaires, pour les besoins de faire des images spectaculaires : cela constitue-t-il un vrai problème selon vous ? Auriez-vous des exemples de documentaires utilisant des images d’aigles dressés ?
Denis Buhot : il faut éviter un malentendu, car pour nous, le problème de l’utilisation des oiseaux dressés et du trucage n’est ni éthique ni déontologique. Il ne s’agit en aucun cas de « dénoncer » des « faussaires », pour des œuvres qui; de toute manière relèvent souvent de la liberté de création. Cela ne signifie pas non plus que nous plaidons pour la difficulté de la réalisation, car nous militerions alors pour que le film animalier relève de la prouesse, que nous aurions réussie, au contraire d’autres.
Il serait bien plus rapide de donner les rares exemples de films ne comportant que des aigles sauvages, comme « Das Leben des königs » de Jan Haft ou « Vertige d’une rencontre » de Jean-Michel Bertrand,, ou encore ceux de la société Lapiedfilm. Le tour est vite fait.
Par contre, la liste des films utilisant des aigles dressés, entièrement ou partiellement, est très longue, « L’Aigle et l’enfant« , réalisé par Gerardo Olivares et Otmar Penker, en étant un exemple bien connu, même s’il ne s’agit pas d’un documentaire.
On pouvait penser que l’usage d’oiseaux de fauconnerie allait tendre à se raréfier, mais ce n’est pas le cas : il suffit de voir les films tout récents comme ceux d’Otmar Penker en Allemagne, ou ceux un peu plus anciens de Frédéric Fougéa (« Le plus beau pays du monde ») et de Laurent Charbonnier (« Prédateurs« ) en France. Il existe d’ailleurs des entreprises spécialisées dans le dressage d’animaux, et d’aigles notamment, pour les tournages : Otmar Penker détient ainsi (et il ne s’en cache du reste plus) une dizaine d’Aigles royaux captifs qu’il peut faire voler, tomber du nid, ou se battre même.
Le fauconnier Roy Lupton chassant le Lièvre variable (Lepus timidus) avec un Aigle royal (Aquila chrysaetos) dans la vallée d’Angus Grande-Bretagne) : les scènes de chasse dans les documentaires sur cette espèce utilisent parfois des oiseaux dressés. |
Il est facile de trouver sur Internet des exemples de documentaires comportant des images « bidonnées », parfois produits par des sociétés prestigieuses comme la BBC ou le National Geographic (« Un Aigle royal attaque un lièvre« ). Il est très facile de le prouver, par exemple dans cette séquence.
C’est donc un vrai problème, qui méritait d’être posé d’emblée, même si un producteur m’a dit : « le public, le trucage, il s’en fout, ce n’est pas un sujet ». En voulant évacuer la question, il lui ainsi donnait son importance. Pourquoi au juste le public « s’en foutrait-il » ? Peut-être d’abord parce que producteurs et diffuseurs « s’en foutent » eux-mêmes, mais avec quelles conséquences ?
Si nous avions pu espérer obtenir de la part d’oiseaux dressés des comportements conformes à ceux d’oiseaux sauvages, indiscernables et seulement moitié aussi beaux, nous l’aurions sans doute fait et dit. L’expérience aurait été moins enrichissante, mais quelle honte y a-t-il à se simplifier la vie si le résultat est identique ? Or précisément, cela n’est pas le cas et il fallait donc filmer de vrais comportements, et souligner leur différence.
En plus d’être faciles à filmer, les oiseaux de fauconnerie sont instantanément reconnaissables, même sans leurs lanières de cuir : ils couvrent en effet leur proie de leurs ailes pour la protéger du fauconnier qui va la leur prendre, ils hérissent la nuque pour l’intimider, ouvrent le bec, essoufflés, et crient sans cesse comme de très jeunes oiseaux. En plus d’être faciles à filmer, ils ont donc surtout l’avantage d’avoir une allure féroce, intraitable, grossièrement « spectaculaire », presque une « réalité augmentée ». Ils sont donc très prisés par les producteurs et les diffuseurs, qui sont les mieux placés pour savoir à sa place ce que le public demande, à savoir ce qu’on lui propose toujours.
Cette apparence totalement artificielle, valorisée par les films, est aussi ancienne que les aigles qui sont représentés sur les drapeaux et les armoiries. Ironiquement, les fauconniers de l’Ancien Régime ne s’y trompaient pas : un oiseau pris tout jeune, puis dressé par un fauconnier, s’appelait un « niais », c’est à dire « pris au nid ». Il était peut-être l’image même de la fierté avec sa nuque hérissée, sa tête serpentine rejetée en arrière et le bec ouvert, mais il était bien connu qu’on ne pouvait pas en attendre grand-chose par comparaison avec les performances adulte sauvage capturé dans la nature, une pratique aujourd’hui interdite. Le terme de niais est aujourd’hui resté dans son sens contemporain.
De la même manière, ces aigles qu’on voit partout plonger du haut du ciel en criant, comme pour mieux se faire repérer, les ailes repliées et les pattes sorties pour freiner leur descente, veulent paraître impressionnants, mais ils ne plongent pas sur leur proie comme le montage veut le faire croire, ils rejoignent plus simplement le gant du fauconnier après avoir été appelés. Un aigle n’est pas un Faucon pèlerin (Falco peregrinus) : c’est un oiseau « de bas vol », qui peut parfois voler très haut, même s’il n’est pas si fréquent de le voir à plus de 500 mètres d’altitude, mais son vol d’attaque d’une proie terrestre se déroule presque toujours près du sol.
Tout ça ne vaudrait pas dix lignes, ni même cinq secondes de film, si la prime systématiquement donnée au spectaculaire, au prix de tournages, de montages, de musique et d’effets qui le recherchent prioritairement, dans une offre cinématographique forcément imposée par les diffuseurs, ne (dé)formait pas notre vision de ce qu’est la nature et ne contribuait pas à nuire à sa conservation. Il nous semble qu’à force de mettre en scène les espèces sauvages les plus prestigieuses (et leurs cinéastes souvent) dans des décors plus ou moins exotiques et de préférence hostiles, à force de multiplier l’usage de drones et de caméras automatiques, on va finir par se contenter d’une nature purement imaginaire, voire virtuelle, visible seulement au prix d’expéditions au bout du monde, de dispositifs techniques permettant de voir ce que ne voient pas nos simples yeux d’humains, ou encore cqu’il est difficile de prendre le temps d’attendre assez.
Filmer ou photographier l’Aigle royal (Aquila chrysaetos) demande de la patience. |
Il nous semble qu’on va finir par oublier la vraie nature, qui est là, toute proche souvent et qu’on ne pourra pas sauver si on ne la voit même plus avec nos vrais yeux, avec ce regard « primitif » qui est en réalité une vraie culture. Si l’on en croit les ethnologues, la nature, son observation, ses régularités et causalités apparentes ou objectives sont en effet à l’origine de toute forme de culture humaine. Il fallait, pour la rendre plus confortable, s’efforcer de rendre interprétable et prévisible la nature environnante, de la systématiser et de la théoriser bien souvent arbitrairement. Pas seulement par croyance religieuse, mais aussi dans cette forme de « science » originelle, spontanée et primitive que Claude Lévi-Strauss nommait « la Pensée sauvage ».
La nature est au contraire plutôt « simple », secrète, lente, avare d’énergie et de démonstrations gratuites, donc ne pouvant pas rivaliser avec ses représentations à l’usage des gens pressés avides d’images « prêtes à consommer ». Signe rassurant pourtant, une évolution (ou le retour) vers des images d’une faune de proximité aux comportements courants, est heureusement constatée chez quelques cinéastes, parfois très connus. Dans l’ensemble pourtant, il faut pouvoir se le permettre face aux besoins de la diffusion, et le paysage reste inquiétant.
Il ne faut pas rêver : il faudra attendre combien d’années encore avant que les images de synthèse, qui sont de plus en plus réalistes, ne permettent de faire vraiment tout avec une faune purement numérique, comme l’a montré cet exemple, encore grossièrement imparfait; d’aigle numérique (voir le lien). La vraie faune ne « servira » ainsi même plus aux photographes et aux cinéastes.
Si on en doute encore, il suffit de voir les évolutions numériques de la version sortie en 2019 (voir un exemple) du Roi Lion réalisé par Walt Disney, qui vont dans le sens du réalisme et de l’idéal absolu d’un certain cinéma : faire enfin « jouer » les animaux dans un drame humain, sans devoir s’encombrer d’un commentaire lourdement interprétatif et d’un « récit » trop visiblement plaqué sur des lions déambulant innocemment dans la savane.
Mieux encore, après Jurassic Park, il suffit d’aller voir la reconstitution numérique du Thylacine (Thylacinus cynocephalus), un marsupial disparu au début du XXe siècle, dans le film « The Hunter » sorti en 2012 : il s’agit d’une illusion évidemment légitime dans une fiction, déjà ancienne mais hallucinante de réalisme et représentative de ce qui finira pas nous servir de « vérité », là comme ailleurs. Ces images n’ont donc pas manqué de tourner en boucle sur Internet, sans en citer la source, expliquant qu’on avait retrouvé cet animal.
Si les véritables images de la nature ne se démarquent pas très vite par leur simplicité et leur souci de coller à l’expérience de terrain, nous craignons que le brouillage et la confusion entre le vrai et le faux ne deviennent irréversibles, car le public aura été définitivement « éduqué ». Nous avions songé à faire précéder le film d’une citation prophétique de Guy Debord dans sa « Société du Spectacle » : « tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation […]. Dans un monde renversé, le vrai est un moment du faux ».
7 – Dans votre film, on voit à un moment un Aigle royal attaquant un Lapin de garenne : comment avez-vous réussi à filmer cette scène ?
Aigle royal (Aquila chrysaetos) chassant un Lapin de garenne (Oryctolagus cuniculus), une photographie extraite du film « Aigle : l’oiseau et ses images ». |
Denis Buhot : la question que vous posez et la scène que vous mentionnez sont révélatrices et valent la peine de s’étendre un peu sur un un plan aussi rapide qu’une capture d’une proie par un Aigle royal, qui dure environ trente secondes, en comptant sa réplique au ralenti, mais qui nous a valu d’être soupçonnés de faire exactement ce que voulions critiquer.
Comme cette scène filmée à faible distance paraissait « impossible » et n’avait jamais été réalisée, elle a été jugée forcément faite, comme nous le prévoyions vaguement, avec un aigle captif. Il s’agit d’un soupçon de pur principe, sans le moindre argument ou élément de preuve et parfaitement absurde à la réflexion. Elle est ainsi tellement vraie qu’elle semble fausse.
C’était pourtant l’un de nos paris, filmer un vrai comportement de chasse par un aigle absolument sauvage, non par goût du spectacle de la « violence », mais pour montrer la différence avec la maladresse pitoyable des oiseaux captifs. L’aigle montre ici une économie de moyens et des réflexes fulgurants, et non les postures outrancières des oiseaux de fauconnerie.
Elle a nécessité des repérages et de la persévérance, ainsi que de la chance. Les aigles sont particulièrement routiniers sur leurs postes d’affût, là où le terrain est riches en proies, et le Lapin de garenne (Oryctolagus cuniculus) en est une idéale, dans les secteurs où il est encore commun. La seule vraie difficulté était de savoir quel animal serait attaqué, car il y en avait comme souvent plusieurs dans les environs, mais un seul visible dans le champ de la caméra. Il a fallu bien sûr opérer à deux : l’un à la caméra, et l’autre à bonne distance qui le renseignait sur les intentions et les déplacements de l’aigle. On aurait pu faire pareil sur un site à Marmottes des Alpes (Marmota marmota), mais nous voulions éviter le cliché, ce mammifère étant si souvent associé à l’Aigle royal, parfois issu de la fauconnerie.
C’est l’un des avantages de faire des films : on voit et on entend ce qu’on ne voit ni n’entend jamais autrement, ou jamais d’aussi près. Nous avons appris à cette occasion des choses sur les techniques de prédation de l’espèce, un domaine normalement très compliqué à étudier dans la nature : par exemple, lors de cette capture de lapin, l’aigle a d’abord semblé d’abord vouloir reconnaître avec un bref vol d’altitude l’emplacement précis de la proie qui avait été repérée depuis un perchoir situé à environ 600 mètres. Il a même couru le risque qu’elle ne se mette finalement à couvert, et il a pris le temps de faire une nouvelle reconnaissance immédiatement après. Ainsi « renseigné », l’Aigle royal est retourné se poser, puis il a décollé pour lancer son attaque final, alors que le lapin était assez imprudent pour s’attarder à brouter sur quelques mètres carrés de prairie.
Cette attaque « à vue » au début est très vite devenue « à l’aveugle » au fur et à mesure que le rapace s’approchait, car il faisait des détours et utilisait les reliefs du terrain, de plus en plus près du sol, pour mieux cacher son approche, tout en en conservant la représentation « mentale » de la position approximative de sa proie qu’il ne voyait plus pendant les longues secondes précédant la poursuite terminale, qui a été très courte : l’oiseau n’a été en vue du lapin que le plus tard possible et ce dernier n’a pu fuir que sur quatre ou cinq mètres.
Le film repasse cette scène au ralenti pour montrer que lorsqu’il débouche ainsi en vue du lapin, au ras du sol et au tout dernier moment, le rapace ne sait évidemment plus exactement où sera une proie qui aura peut-être un peu bougé quand il ne la voyait plus. Il n’avait pour réagir à sa position réelle qu’une fraction de seconde. Il regarde encore devant lui, par prudence sans doute. Il s’attend à voir le lapin très près, et lorsqu’il le voit au dernier moment, sa correction de trajectoire, qui se fait à angle droit sur la scène, est d’une fulgurance irréelle, tout comme la fuite du mammifère. Malgré tout, dans ces conditions sans doute optimales, l’Aigle royal ne pouvait pas le rater.
8 – Votre film parle d’un Aigle royal mâle équipé d’une balise télémétrique pour suivre ses déplacements : de quel programme s’agit-il ? Quels sont les principaux enseignements de ce suivi ?
Le film évoque le programme de suivi télémétrique d’un Aigle royal (Aquila chrysaetos). |
Denis Buhot : Christian Itty en est le responsable. Il a passé bénévolement plus de dix ans à mener un programme très complet d’équipement d’aigles adultes et d’aiglons avec des balises renseignant en continu leur position et leur activité. Je ne peux me substituer à lui, sinon pour dire que les enseignements collectés concernant l’utilisation de l’espace par les Aigles royaux, leurs déplacements, la taille de leur domaine vital et les zones les plus fréquentées et les plus importantes pour le maintien d’un couple sont inestimables et décisifs pour leur protection.
Les gestionnaires d’un parc éolien, dont les pales ont causé en janvier 2023 à Bernagues (Hérault) la mort d’un Aigle royal équipé d’un GPS, ont été relaxés parce que cet accident n’a été connu que grâce à sa balise. Le programme pourtant a démontré en images, cartographiquement et quantitativement, et de manière irréfutable, que les parcs éoliens étaient très souvent situés dans des zones très importantes, préférentielles même, pour la chasse des rapaces, malgré ce qu’affirment certains bureaux d’études. Ils constituent donc de véritables dangers si les oiseaux continuent de les fréquenter, et autant d’occasions de chasse et de ressources alimentaires stratégiques perdues s’ils « décident » de les éviter.
De manière très anecdotique, les données collectées ont permis de vérifier que les Aigles royaux avaient une bonne vision nocturne, au moins égale à celle de l’Homme, et qu’ils sont donc capables de voler durant les nuits pas trop obscures, parfois sur de longues distance.
9 – Le suivi télémétrique d’un aigle montre que celui-ci est perturbé par les éoliennes et essaie de les éviter : ces installations constituent-elles un vrai problème pour les grandes rapaces ?
Le film aborde le danger que constituent les éoliennes pour l’Aigle royal (Aquila chrysaetos). |
Denis Buhot : oui, l’impact est indiscutable et très sérieux sur les oiseaux, grands et petits, ainsi que sur les chauve-souris pour des raisons distinctes. Même l’Aigle royal, qui est pourtant un voilier particulièrement expert, n’a apparemment pas l’habitude de prévoir le déplacement d’un artefact humain, comme la rotation d’une pale d’éolienne, qui est totalement improbable dans la nature. Cela explique qu’il puisse se faire couper en deux malgré sa vue et ses réflexes instantanés, par une pale ou par la dérive d’un planeur dont il vient d’éviter les ailes ou le cockpit. Aux États-Unis, où le recul de l’espèce est important, l’impact de certains parcs éoliens sur les populations sédentaires a été localement massif et catastrophique.
10 – Votre film montre de longues scènes d’un couple posés sur leur aire immense installée dans le creux d’une falaise : a-t-on une idée de l’ancienneté de cette aire ?
Denis Buhot : Alain et moi la connaissions personnellement depuis plus de vingt ans. Sa taille est en réalité très trompeuse : elle dépend en effet d’autres facteurs, comme les habitudes individuelles de recharge en matériaux nouveaux, l’assise disponible, qui fait que l’aire peut s’étaler plutôt que s’épaissir, la hauteur de plafond, une utilisation préférentielle ou au contraire l’usage d’aires alternatives par rotation. Elle peut dépendre même de l’habitude des Grands Corbeaux (Corvus corax) locaux, qui peuvent venir s’y approvisionner en branches pour fabriquer leur propre nid et ainsi contrarier très significativement la croissance annuelle du nid.
Nous connaissons des aires au moins centenaires et de dimensions très réduites. Lorsqu’elles sont bâties sur les arbres, en raison de la place en général disponible, elles atteignent souvent très vite des dimensions bien plus grandes que sur une falaise. Il suffit souvent de quatre années d’occupation continue pour dépasser largement un mètre de hauteur, avec un record final de sept mètres de haut noté en Écosse. Leur poids énorme constitue toutefois une limite et elles finissent souvent par casser la fourche, voire l’arbre support.
11 – On voit dans votre film que le couple d’Aigles royaux filmé « cohabite » avec le Grand-duc d’Europe (Bubo bubo) : avez-vous noté des interactions entre ces deux espèces, ou bien vous a-t-on donné des exemples d’interactions ?
Le film montre que l’Aigle royal (Aquila chrysaetos) doit parfois cohabiter avec le Grand-duc d’Europe (Bubo bubo). |
Denis Buhot : nous ne voulions pas suggérer des interactions, mais le partage d’un milieu par ces deux rapaces. Une seule chose est sûre : les Grands-ducs d’Europe utilisent parfois d’anciennes aires d’aigles inutilisées, si elles sont suffisamment éloignées de celle occupée par leurs vrais « propriétaires », en courant peut-être un risque, car les aigles ne semblent jamais se désintéresser complètement de leurs aires, même de celles qu’ils n’utilisent pas.
Nous disposons au mieux d’indices d’interactions ponctuelles, sans doute très rares, mais nous sommes preneurs de témoignages contraires. Le recoupement des territoires des deux espèces est nécessairement régulier à basse ou à moyenne altitude, car elles nichent le plus souvent sur des falaises, exploitant le plus souvent les mêmes types de milieux et pour partie les mêmes proies. Selon notre expérience, cette coexistence est trop distante concernant les sites utilisés pour les nids pour que l’on puisse parler d’interactions autres que très exceptionnelles.
La prédation de juvéniles d’Aigles de Bonelli par le Grand-duc d’Europe, ou l’inverse (lire Un cas de prédation d’un Aigle de Bonelli sur un Grand-duc d’Europe), est avérée et même s’il est nettement plus puissant, on peut penser qu’un jeune Aigle royal dormant dans un emplacement exposé pourrait être tué par surprise par une femelle adulte de hibou. On peut donc penser que l’aigle tolèrerait mal un grand-duc nichant trop près, ce dernier, beaucoup moins fort, évitant aussi la proximité.
Dans le Vercors, un couple de grands-ducs a « déménagé » depuis qu’un couple d’Aigles royaux s’est réinstallé à 500 mètres, sans que l’on puisse en tirer de conclusions. Dans les Hautes-Alpes, on m’a rapporté le cas d’une femelle d’Aigle royal très bruyante sur son aire durant une nuit où le grand-duc chantait à proximité, mais cela n’est peut-être pas lié.
12 – Quels conseils pratiques (secteurs, moment de la journée, etc.) donneriez-vous à des personnes souhaitant observer des Aigles royaux en période de nidification ?
L’Aigle royal (Aquila chrysaetos) utilise souvent les mêmes perchoirs. |
Denis Buhot : d’une manière générale, en raison de paysages souvent plus dégagés que dans les zones collinaires, l’Aigle royal est plus facile à voir en montagne, même si c’est souvent de loin. Sauf si l’on connaît un site de nidification précis et que l’on y concentre ses observations avec la prudence qui s’impose (surtout avant la ponte, lorsque la femelle est particulièrement susceptible), la période de reproduction au sens strict n’est probablement pas la plus favorable : les occasions de contact loin du site sont alors forcément moins nombreuses, puisque les œufs ou les poussins retiennent les oiseaux dans les environs du nid de manière durable et obligée, et parce qu’à cette période, le rayon d’action des adultes est souvent réduit par la nécessité du transport de proies.
Sur le site de reproduction lui-même, l’activité est en général bien plus intense et variée avant la ponte que pendant la reproduction au sens strict, quand les oiseaux s’efforcent d’être discrets.
En hiver, un peu partout sur leur territoire, en fin de matinée ou début d’après-midi, les oiseaux apprécient beaucoup les courants thermiques qui facilitent leurs déplacements, et ils viennent régulièrement longer et se poser sur les falaises et les reliefs ensoleillés. Ils se posent souvent sur les mêmes perchoirs, ce qui justifie de les inspecter. D’une manière générale, les Aigles royaux suivent des itinéraires hebdomadaires routiniers, parfois au quart d’heure près.
Si l’Aigle royal est souvent difficile à voir, c’est qu’il ne vole qu’une faible partie de la journée. Le reste du temps il est perché, car c’est là qu’il peut entretenir son plumage, chasser à l’affût efficacement et affirmer sa présence vis-à-vis des concurrents : il est donc plus « productif » de le chercher sur des postes dominants, comme les arbres ou les rochers.
L’été, les aigles sont peu actifs et difficilement visibles par forte chaleur, sauf tôt le matin et tard le soir. Il est courant qu’ils soient cachés à l’intérieur de la végétation pour mieux profiter de l’ombre.
13 – Avez-vous d’autres projets de documentaires sur les oiseaux ?
Denis Buhot : nous terminons un documentaire sur un Grand-duc d’Europe remarquable vivant dans un petit ravin périurbain très fréquenté.
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Compléments
Dans la galerie d’Ornithomedia.com
Aigle royal (Aquila chrysaetos)
Ouvrages recommandés
- Rapaces diurnes du monde de David Christie et James Ferguson-lees
- Identifier les rapaces en vol Europe, Afrique du Nord et Moyen-Orient (2017) de Dick Forsman
- Le Guide ornitho (2015) de Lars Svensson et Killian Mullarney
Sources
- Alv Ottar Folkestad og Martin Eggen (2024). Kongeørna søkte mot mennesker. Birdlife Norge. Date : 17/09. www.birdlife.no
- Miljødirektoratet (2024). Samme kongeørn involvert i flere hendelser. Din kommunikasjonsplattform. kommunikasjon.ntb.no




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