Brèves
Un surprenant projet de réintroduction du Pélican frisé aux Pays-Bas
Pélicans frisés (Pelecanus crispus) sur le lac Kerkini (Grèce) en mai 2018.
Photographie : RoubinakiM / Wikimedia Commons
Le Pélican frisé (Pelecanus crispus) ressemble au Pélican blanc (P. onocrotalus), mais il est un peu plus grand (160 à 183 cm de longueur, contre 140 à 175 cm), ses rémiges sous-alaires sont seulement bordées de noir (et non pas entièrement noires), et ses pattes sont grises e(t non pas orange). L’adulte en plumage nuptial a des plumes frisées sur la nuque, et son sac jugulaire est rougeâtre et non pas jaune-orange.
Colonies de Pélicans frisés (Pelecanus crispus) installées sur des pontons sur un lac en Grèce. |
Il niche des Balkans (lire Installation d’une quatrième colonie de Pélicans frisés en Bulgarie en janvier 2025) à la Chine en passant par l’Asie centrale, et son statut global est passé de vulnérable à quasi-menacé, principalement en raison des collisions avec les lignes électriques, de la dégradation de leur habitat, des dérangements et des persécutions directes des pêcheurs. Il y aurait environ 20 000 individus au niveau mondial répartis en trois grandes populations, la plus importante (plus de 8 000 couples) étant celle suivant la voie de migration entre la mer Noire et la Méditerranée.
Bernard de Wetter nous informe qu’il existe actuellement un projet très sérieux, et déjà bien avancé, visant à (re)créer une population de Pélicans frisés aux Pays-Bas. Il se base sur des éléments indiquant une probable présence historique ancienne de cette espèce dans ce pays.
Dans son ouvrage monumental Naturalis Historia, Pline l’Ancien, un écrivain et naturaliste ayant vécu au Ier siècle après Jésus-Christ, rapporte en effet clairement la présence de pélicans à l’état sauvage à l’époque romaine, à proximité des côtes marines de la Gaule du Nord, un territoire dont la limite septentrionale était matérialisée par le Rhin. Ses écrits ne précisent cependant pas s’il s’agissait d’oiseaux nicheurs.
L’essentiel de nos connaissances concernant la présence passée de l’espèce dans le nord-ouest de l’Europe a été fourni par la découverte d’ossements fossilisés dans une trentaine d’endroits différents, en Angleterre (Royaume-Uni), en Allemagne (notamment dans les environs de la ville de Trèves), au Danemark, dans le sud de la Suède et aux Pays-Bas. Elles remontent pour la plupart à près de 7 000 ans, mais des ossements bien plus récents, datant du Moyen Âge, ont également été mis à jour. Une reconstitution informatique, basée sur des fossiles découverts au Royaume-Uni, a permis aux scientifiques d’estimer que le Pélican frisé a longtemps été présent dans le sud de ce pays en tant qu’espèce nicheuse, ne disparaissant qu’entre 1440 et 1570. L’aire de distribution de cette espèce incluait alors les Pays-Bas. En effet, le Moyen Âge correspond au début des grands travaux d’assèchement et de poldérisation de zones humides littorales du littoral néerlandais, qui se sont poursuivis et amplifiés au cours des siècles suivants. Ces modifications profondes des habitats, accompagnées d’une forte pression de chasse, auraient entraîné le déclin puis la disparition du Pélican frisé dans cette région.
Le projet de réintroduire le Pélican frisé aux Pays-Bas n’est pas nouveau. Un copieux dossier technique, rédigé en 2021 par le bureau d’études écologiques Kurstjens et l’Université de Wageningen, comprenait une analyse détaillée, rigoureuse et objective. Il avait été commandité par un consortium d’institutions et d’organisations néerlandaises (ARK Natuurontwikkeling, Stichting het Zeeuwse Landschap, Landschappen NL et IUCN-NL), belges flamandes (Agentschap voor Natuur & Bos et Natuurpunt) et internationales (Rewilding Europe), dans le cadre du programme européen « Pelican Way of LIFE ». Il constituait en quelque sorte le ‘’mode d’emploi’’ d’un potentiel programme de réintroduction et avait été approuvé par toutes les parties prenantes.
La présence ancienne du Pélican frisé aux Pays-Bas y a été validée et sa capacité à affronter les conditions climatiques néerlandaises prouvée. En effet, un individu, d’origine sauvage selon la commission d’homologation ornithologique des Pays-Bas, découvert le 25 juin 1975 dans le delta commun du Rhin, de la Meuse et de l’Escaut, y a séjourné au moins jusqu’au 24 octobre 1976, passant ainsi l’hiver avec succès. Durant l’été 2016, un Pélican frisé immature échappé du jardin zoologique de Leeuwarden (voir une vidéo en bas de l’article) a été observé dans la nature jusqu’au 23 septembre 2017, fournissant de précieuses informations sur les secteurs favorables à l’espèce.
Les zones les plus favorables à la réintroduction du Pélican frisé (Pelecanus crispus) (en vert foncé) et secondaires (en vert clair) aux Pays-Bas. |
Le dossier présenté en 2021 précise que les habitats naturels ou semi-naturels favorables étaient suffisamment vastes pour offrir des conditions d’alimentation et de reproduction nécessaires : c’est notamment cas du polder Flevoland, du delta commun des grands fleuves et de certains grands lacs des provinces de la Frise et d’Overijssel. Des efforts en matière de restauration écologique d’autres zones humides pourraient élargir potentiellement le nombre de sites favorables à l’installation de colonies.
Les promoteurs du projet soulignent toutefois l’existence de contraintes et d’obstacles potentiels, principalement les nombreuses lignes électriques aériennes et les parcs éoliens. Toutefois, les mesures prises pour diminuer les risques de collision pour les grands planeurs devraient également profiter aux pélicans.
Ainsi, rien ne devrait en principe s’opposer à la reconstitution d’une population sauvage de Pélicans frisés aux Pays-Bas, qui devrait atteindre 250 individus pour être fiable. Le dossier souligne néanmoins le fait qu’une telle opération devrait faire l’objet d’un suivi méthodique, et peut-être d’adaptations diverses, sur une période de temps suffisamment longue après les premiers lâchers.
Les prochaines étapes préparatoires définies par l’étude sont la poursuite d’études préalable et des consultations approfondies avec les habitants des zones concernées et toutes les autres parties prenants potentiellement impliquées. Une collaboration active de tous les acteurs concernés est en effet considérée comme clé pour la réussite du projet. La rédaction d’un dossier officiel de demande des autorisations nécessaires auprès des autorités concernées devrait constituer l’aboutissement du processus de préparation.
Selon les promoteurs du projet, il ne serait pas nécessaire de capturer des individus sauvages : le zoo néerlandais de Blijdorp, situé à Rotterdam, qui est lui aussi partie prenante du projet, possède en effet depuis des dizaines d’années une colonie active de Pélicans frisés. Des oiseaux prélevés dans celle-ci pourraient constituer la source de la nouvelle population sauvage durant plusieurs années de suite. Ils offrent en outre l’avantage d’être parfaitement habitués et adaptés au climat néerlandais.
Outre les défis potentiels (scientifiques, techniques, juridiques etc.) qu’entraînerait la reconstitution d’une population sauvage de Pélicans frisés aux Pays-Bas, la question fondamentale qui se pose est de savoir quel en serait le bien-fondé. Restaurer une espèce disparue depuis près d’un demi-millénaire, n’est-ce pas un peu comme vouloir ressusciter le Mammouth laineux ou le Tigre à dents de sabre, qui étaient aussi présents il y longtemps en Europe de l’Ouest ? Les principaux arguments avancés par les promoteurs du projet concernent surtout les effets positifs de la présence du Pélican frisé en tant qu’espèce-phare (ou ‘’ambassadrice’’) des zones humides. La présence de cet oiseau spectaculaire et emblématique témoignerait du bon état de conservation de ces habitats, et serait de nature à stimuler de nouveaux efforts visant à en réhabiliter d’autres, ce qui profiterait à de nombreuses espèces. La présence de groupes de Pélicans frisés constituerait aussi une attraction touristique supplémentaire pour les endroits concernés, quitte peut-être à à entraîner localement une fréquentation trop importante. Les auteurs n’évoquent pas a priori l’impact éventuel de la présence d’une population de pélicans sur els activités piscicoles.
Les partisans du retour des Pélicans frisés aux Pays-Bas estiment que des projets similaires pourraient être lancés dans d’autres régions du nord de l’Europe, où l’espèce était jadis présente : il en existe un aussi dans le sud du Royaume-Uni, toujours dans le cadre du programme européen ‘The Pelican Way of LIFE ». Pour les auteurs du projet, les premiers noyaux de populations pourraient exister dans la nature dans ces deux pays dès 2030.
L’association flamande Natuurpunt, ainsi que l’Instituut voor Natuur en Bosonderzoek, impliqués dans le dossier technique, ont précisé qu’une potentielle future population sauvage néerlandaise de Pélicans frisés finirait tôt ou tard par s’installer en Belgique, principalement dans l’estuaire de l’Escaut (lire Observer les oiseaux dans le parc naturel frontalier Groot Saeftinghe, une immense étendue de prés salés et de vasières).
Pélican frisé (Pelecanus crispus) échappé de captivité dans la Frise (Pays-Bas) le 4 septembre 2016.
Source : Alex Buhr
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Compléments
Auteur
Bernard de Wetter
Dans la galerie d’Ornithomedia.com
Pélican frisé (Pelecanus crispus)
Dans la boutique d’Ornithomedia.com
Ouvrage recommandé
Where to Watch Birds in Holland, Belgium & Northern France de Amoud Van Den Ber
Sources
- Bernard de Wetter (2025). Des pélicans bientôt aux Pays-Bas (et en Flandre) ?
- Rewilding Europe (2021). Dalmatian pelicans could return to the Netherlands. Date : 22/10. rewildingeurope.com




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