Des vocalisations dans la forêt amazonienne restées mystérieuses jusqu’en 2024

Situation de la Serra do Divisor (Brésil)

Situation de la Serra do Divisor (Brésil).
Carte : Ornithomedia.com

Le genre Tinamus, récemment redéfini par Sara Bertelli et al. (lire Des changements dans la classification de la famille des tinamous), regroupe désormais toutes les espèces auparavant classées sous le genre Crypturellus et apparentées au Tinamou soui (T. soui). Bien que ce groupe soit le plus diversifié de l’ensemble des tinamous, avec 21 espèces reconnues, il reste l’un des moins étudiés en raison du mode de vie discret et des habitats forestiers difficiles d’accès de ses représentants, et sa taxonomie demeure donc mal comprise : plusieurs sous-espèces ou espèces proches présentent encore des limites de distribution floues ou des statuts incertains. Certaines formes pourraient même correspondre à des taxons décrits mais oubliés.
La Serra do Divisor est une chaîne montagneuse isolée, située dans l’ouest de l’Amazonie, à la frontière du Brésil et du Pérou. Des vocalisations inconnues de tinamous y ont été enregistrées en 2021 et entendues au cours des années suivantes, mais ce n’est qu’en novembre 2024 que deux individus ont pu être attirés grâce à l’utilisation de la repasse (lire La repasse et les oiseaux : utilisation, avantages, risques et conseils). L’un d’eux a été observé et photographié, révélant un plumage inédit. Des spécimens ont ensuite été collectés après obtention des autorisations requises.

Comparaison de spécimens naturalisés et analyses acoustique et spatiale

Des ornithologues brésiliens (Luis A. Morais, Marco A. Crozariol, Fernando I. Godoy, Ricardo A. Placido et Marcos A. Raposo) ont examiné des spécimens naturalisés de Tinamidés conservés dans plusieurs musées du pays, et ils se sont également appuyés sur des travaux précédents et sur des photos provenant de quinze grandes collections internationales.  
Une expédition de terrain a été menée du 7 au 20 juillet 2025 dans le parc national de la Serra do Divisor. Ne disposant pas d’ enregistrements suffisamment bons pour attirer et/ou faire réagir des individus, Luis A. Morais a utilisé puis modifié des sons à partir des spectrogrammes en sa possession. De nouvelles vocalisations ont finalement été obtenues et déposées dans la Macaulay Libray, une bibliothèque sonore en ligne. Trois individus  ont été collectés et déposés dans plusieurs collections brésiliennes. Des mesures ont été prises et les plumages ont été décrits avec précision. Des informations écologiques ont été recueillies sur le terrain et lors de l’examen médical des individus (nécropsies).
Pour estimer la taille minimale de la population dans la Serra do Divisor, une analyse spatiale simplifiée a été réalisée à l’aide de QGIS, un logiciel SIG (Système d’Information géographique). Des zones circulaires ont été créées autour de chaque observation confirmée, en utilisant la distance moyenne entre les points pour estimer l’aire potentiellement occupée par un individu. Cette estimation de densité a ensuite été appliquée à l’ensemble de l’habitat jugé potentiellement favorable, défini à partir des données altitudinales des fichiers matriciels et vectoriels topographiques de la Shuttle Radar Topography Mission, fournis par deux agences américaines, la NASA et la NGA, et limité aux altitudes correspondant aux sites où l’espèce a été observée. Un polygone final a été généré pour représenter les zones contiguës offrant une topographie adaptée à l’espèce.

Un tinamou inconnu, au plumage unique

Tinamou à masque ardoisé ou de la Serra do Divisor (Tinamus resonans)

Tinamou à masque ardoisé ou de la Serra do Divisor (Tinamus resonans) le long du sentier du Morro Queimado, dans le parc national de la Serra do Divosor, dans l’État d’Acre (Brésil).
Photographie : Luis A. Morais

Lors de l’expédition menée dans le parc national de la Serra do Divisor en juillet 2025, cinq espèces du genre Tinamus ont été observées dans les forêts de basse altitude et sur les pentes inférieures. En revanche, au-dessus de 250 mètres d’altitude, un seul représentant du genre a été détecté : un taxon jusque-là inconnu de la science, au plumage et aux vocalisations uniques (voir la vidéo en fin d’article). Les auteurs l’ont décrit formellement dans un article publié en 2025 dans la revue Zootaxa sous le nom de Tinamus resonans, du latin resonans signifiant « retentissant » ou « résonnant ». Ils lui ont donné le nom vernaculaire anglais de Slaty-masked Tinamou, que l’on peut traduire par Tinamou à masque ardoisé. Jimmy Gaudin, auteur d’une liste mondiale des noms d’oiseaux en français (lire Une liste complète et à jour en français des espèces d’oiseaux du monde à télécharger), propose de l’appeler Tinamou de la Serra do Divisor.
La localité type où a été collecté le spécimen de référence (= holotype) se situe sur la rive gauche du rio Moa, dans la Serra do Divisor.
L’holotype est une femelle adulte, à la tête et à la nuque d’un gris ardoise marqué, contrastant avec un cou et une poitrine d’un roux cannelle vif, ainsi qu’un masque gris ardoisé sombre très caractéristique. Le dessus du corps est uniformément brun-gris sans barres, les ailes montrent des tons gris plus sombres, tandis que le ventre mêle sépia et zones blanchâtres. Elle mesure 296 mm de long et son envergure est de 517 mm. 
Les deux autres spécimens (paratypes) ayant servi à la description, qui sont également des femelles, présentent des caractéristiques similaires, confirmant la cohérence du plumage du taxon.
T. resonans se distingue nettement de tous les autres tinamous connus par son masque facial ardoisé unique, son dessus uniformément brun-gris sans barrures, sa poitrine roussâtre, ses zones ventrales blanchâtres, et surtout ses vocalisations uniques.

Sexe et biais d’échantillonnage

Tinamou à masque ardoisé ou de la Serra do Divisor (Tinamus resonans)

Tinamou à masque ardoisé ou de la Serra do Divisor (Tinamus resonans) chantant le long du sentier du Morro Queimado, dans le parc national de la Serra do Divosor, dans l’État d’Acre (Brésil).
Photographie : Luis A. Morais

Les trois spécimens collectés sont des femelles. Le genre Tinamus montre peu de dimorphisme sexuel, et la prédominance des femelles pourrait refléter leur rôle territorial : en effet, ce sont elles qui défendent souvent le territoire et qui répondent plus facilement à la repasse.

Trois modèles de chants

L’étude acoustique s’est basée sur 52 enregistrements vocaux et a révélé trois types de chants :

  • le modèle A est le plus complexe et le seul émis spontanément, toujours déclenché en premier après une repasse. Il comporte un prélude de cinq à sept notes flûtées et pures, longues et en forme de « U » sur un spectrogramme, suivies de cycles de sifflements courts, puis d’un sifflement plus long et modulé rappelant le Tinamou soui. L’ensemble peut durer plus de 45 secondes.
  • Le modèle B traduit un état d’excitation. Il est produit après plusieurs interactions des chants enregistrés. Il se compose de 5 à 17 notes tremblées, de plus en plus rapides et de plus en plus aiguës, occupant la même plage de fréquences que le modèle A. Ce type est plus variable et évoque les vocalisations excitées du Tinamou toui dans la forêt atlantique brésilienne (lire Découvrir la Mata Atlântica au Brésil avec Rick Simpson).
  • Le modèle C est un appel bref et unique, légèrement tremblé, entendu uniquement lorsqu’au moins deux oiseaux chantent simultanément. Il pourrait avoir une fonction sociale ou de coordination.

Un même individu a été entendu produisant les trois types de vocalisations, excluant l’hypothèse d’un dimorphisme vocal entre mâles et femelles. Un chant du modèle B, au timbre irrégulier, évoquant un chant « yodlé », est attribué à une variation du contrôle des muscles syringéaux (= qui contrôlent l’ouverture du syrinx, l’organe vocal aviaire), un phénomène déjà noté chez d’autres espèces du Tinamus.

Distribution et habitat

Vue du rio Moa (Brésil)

Vue du rio Moa, dans la Serra do Divisor, dans l’État d’Acre (Brésil).
Photographie : Hector Bottai / Wikimedia Commons

Le Tinamou à masque ardoisé a été observé en huit points de la Serra do Divisor, principalement sur la rive gauche du rio Moa, tous situés dans la municipalité de Mâncio Lima, dans l’État d’Acre (Brésil). L’espèce occupe exclusivement une bande altitudinale étroite comprise entre 310 et 435 mètres d’altitude, dans la zone de transition entre les forêts submontagnarde et montagnarde (ou elfique). Elle vit principalement au sol, qui est recouvert d’un dense réseau de racines et de litière. Elle cohabite avec le Batara d’Acre (Thamnophilus divisorius), un passereau très localisé.

Une population estimée de 2 100 individus

Dix rencontres dans huit sites ont permis d’identifier 15 individus distincts. En utilisant la distance moyenne entre les individus observés (673 mètres) et la surface d’habitat disponible, les auteurs estiment une densité d’environ 1 individu pour trente hectares. Appliquée aux 63 300 hectares d’habitat potentiellement adaptés, cette densité permet d’estimer une population totale d’environ 2 100 individus, une valeur indicative mais probablement réaliste.

Un chanteur crépusculaire et peu méfiant

L’espèce chante spontanément en fin d’après-midi, entre 17 h 40 et 18 h 30, et parfois la nuit. Son chant porte loin, mais il se déforme fortement à cause des échos sur les pentes abruptes. Les oiseaux répondent rapidement à la repasse et peuvent approcher de très près, montrant une étonnante absence de méfiance vis-à-vis des humains. Ils traversent lentement les zones ouvertes du sous-bois et fouillent la litière à la recherche de nourriture, un comportement beaucoup moins furtif que celui d’autres tinamous.

Des affinités avec certains tinamous

La nouvelle espèce appartient sans ambiguïté au genre Tinamus d’après sa taille, sa silhouette typique et sa rangée d’écailles transversales sur les tarses. Bien que ses relations phylogénétiques précises restent encore inconnues, certains traits (plumage ventral et bec droit) suggèrent une parenté avec le groupe composé des Tinamous varié (T. variegatus), rubigineux (T. brevirostris) et de Bartlett (T. bartletti), et son chant rappelle celui du Tinamou varié,  avec sa combinaison de notes pures et modulées.

Un habitat encore peu perturbé, mais des projets menaçants

Vue du rio Moa (Brésil)

Vue du rio Moa depuis un observatoire dans la Serra do Divisor, dans l’État d’Acre (Brésil).
Photographie : A209 / Wikimedia Commons

La Serra do Divisor bénéficie d’une protection continue du côté brésilien et péruvien, formant un couloir protégé de près de deux millions d’hectares. Le parc national de la Serra do Divisor est le seul parc national de l’État d’Acre et le quatrième plus grand du Brésil, Dans la zone montagnarde brésilienne où vit T. resonans, les perturbations humaines sont très limitées et l’habitat reste largement intact, le seul point fréquenté est le sentier de randonnée du Morro Queimado, à l’impact faible sur l’avifaune.
Cependant, plusieurs menaces majeures pèsent sur cette espèce à l’aire de répartition réduite : un projet de déclassement du parc pour permettre la construction d’une route (la BR-364),  des ouvertures projetées de mines et une proposition de voie ferrée transcontinentale traversant le parc de la Serra do Divisor. Ces infrastructures entraîneraient des impacts environnementaux lourds, notamment une déforestation plus ou moins étendue, une perturbation des communautés autochtones et une perte probable de biodiversité.
Le changement climatique constitue une menace supplémentaire : l’étroite niche altitudinale de l’espèce, combinée à des sols très superficiels sujets aux glissements de terrain, accroît en effet fortement son risque d’extinction en cas de modifications même modestes du climat ou du régime des pluies.

Importance biogéographique de la Serra do Divisor

La Serra do Divisor constitue l’extrémité orientale des Andes et représente l’unique zone andine du Brésil, et son avifaune est encore très mal connue. Elle accueille notamment la principale population de Bataras d’Acre (Thamnophilus divisorius), l’unique population de Tinamus resonans, et, récemment, le premier enregistrement disponible brésilien du Microtyran à ventre blanc (Myiornis albiventris), observé dans les mêmes altitudes. Ces découvertes confirment l’unicité biogéographique de cette chaîne montagneuse et la nécessité de mesures de conservation renforcées.

D’autres recherches sont nécessaires

Malgré son importance écologique et biogéographique, la Serra do Divisor demeure très peu étudiée, et nos connaissances sur T. resonans sont presque inexistantes. Des recherches ciblées sont donc essentielles pour orienter les actions de conservation et assurer la survie de cette espèce à l’aire de répartition extrêmement restreinte.

Reportage sur le nouvelle espèce espèce de tinamou découverte au Brésil

Reportage sur Tinamus resonans, permettant d’écouter son chant unique. 
Source : Planeta Aves

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