|
Séjour du 7 au 15 janvier 2006
| Situation
du lac Durankulak, le meilleur spot bulgare pour observer les Bernaches à cou roux en hiver |
 |
La Bernache à cou roux (Branta ruficollis) est une superbe petite oie nichant en Sibérie en hivernant sur quelques secteurs bien localisés en Europe orientale, dont la Bulgarie. L'un de ces secteurs est le lac Durankulak, près de la Mer Noire (lire notre article sur le lac Durankulak), où plusieurs milliers de bernaches hivernent, accompagnées d'Oies rieuses (Anser albifrons).
Mais le secteur est aussi intéressant pour bien d'autres espèces, comme le Cormoran pygmée, le Fuligule nyroca, les Buses féroce et pattue ou le Pygargue à queue blanche.
En janvier 2006, Pavel Simeonov, responsable de la société de voyages ornithologiques Branta-Tours
et de la fondation Le
Balkan-Bulgaria, a guidé un groupe d'amateurs suisses; Jean-Paul ROUX et Bernadette FRANCE ont rédigé un rapport illustré, que nous publions ici.
Abstract
The Red-breasted Goose (Branta ruficollis) is a beautiful species which breeds in Siberia and winters mainly on the shores of the Black Sea (Romania and Bulgaria). One of the best areas is the Durankulak Lake, where thousands of birds gather between November and March, with White-fronted Geese and others interesting species (Little Cormorant, White-tailed Eagle, Rough-legged and long-legged Buzzards, Ferruginous Duck, …).
In January 2006, Pavel Simenov, Director of the manager of the birding travel agency Branta-Tours
and chief of the Le
Balkan-Bulgaria, guided the Swiss birders who have written an illustrated report, which is published here.
La Bernache à cou roux, un objectif
Lire aussi notre article sur le lac Durankulak.
Des milliers de bernaches
Après en avoir rêvé depuis 1987, année de l'observation d'un oiseau isolé en Zélande (Pays-Bas) dans une bande de Bernaches cravants, me voici enfin dans la patrie hivernale de la Bernache à cou roux (Branta ruficollis) !
Entre un voyage dans la presqu'île reculée de Taïmir (Sibérie), où niche l'espèce en été, et la Bulgarie l'hiver, le choix s'imposait de lui même : grâce à la fondation Le Balkan qui s'emploie à défendre la Bernache à cou roux et les milieux naturels de Bulgarie, il est devenu très facile de venir admirer l'espèce ici, sur ses zones d'hivernage.
Dès notre arrivée à Varna, nous sommes pris en charge par Pavel Simeonov qui a créé sa propre agence pour l'organisation de séjours ornithologiques en Bulgarie, Branta Tours (www.branta-tours.com).
Puis il nous emmène après deux heures en voiture dans un hôtel idéalement situé en bord de mer noire dans le village de Crapecz à mi-distance du lac Shabla au sud et du lac Durankulak au nord, tous deux situés à un quart d'heure de route.
Il y avait un petit risque de ne pas observer de bernaches début janvier, la période s'étalant entre la fin janvier et le début février étant plus favorables.
Mais, la chance était avec nous car notre arrivée à coïncidé avec le début d'un coup de froid.
 |
Bernaches à cou roux (Branta ruficollis) au gagnage, environs du lac Durankulak, Bulgarie, janvier 2006
Photo : Jean-Paul ROUX |
Dès notre premier jour d'observation une troupe de 2000 Bernaches à cou roux s'est présentée dans les jumelles et les longues-vues.
Au cours de notre séjour, les effectifs de Bernaches à cou roux et d'Oies rieuses (Anser albifrons) n'ont fait qu'augmenter.
En milieu de séjour, nous nous sommes posés la question de savoir si nous poursuivions notre périple en direction du Sud pour aller jusqu'au lac Bourgas, ou si nous devions rester sur place en raison de l'arrivée par bandes continues des oies dans la Dobrudja.
J'ai choisi la seconde solution et je ne l'ai pas regretté car nous avons eu la plaisir pendant 10 jours d'observer le comportement social des oiseaux avec le caractère grégaire très marqué des Bernaches à cou roux et des Oies rieuses.
Nous avons observé comment ces oiseaux évoluaient dans un milieu naturel non troublé par la chasse.
Nous avons constaté sur le site du lac Durankulak que les Bernaches à cou roux s'éloignaient peu de l'eau pour aller pâturer, dès lors qu'elles ne sont pas dérangées.
Nous les avons observées dès leur premier jour d'arrivée sur le site : elles allaient pâturer sur les champs à proximité immédiate du lac, délimitant une zone de repos et de gagnage séparées de 500 à 800 m, et les échanges de l'une à l'autre se faisaient de manière permanente par vols de quelques centaines d'individus.
 |
Bernaches à cou roux en groupe serré pour lutter contre le froid, environs du lac Durankulak, Bulgarie, janvier 2006
Photo : Jean-Paul ROUX |
Encore plus intéressant fût l'observation de l'instinct de conservation du groupe : en milieu d'après-midi, un vent du Nord très violent s'est levé, accompagné d'une chute de neige; et en 10 mn, nous avons vu toutes les Bernaches à cou roux se regrouper pour aller de l'aire de gagnage à l'aire de repos en vols de plusieurs centaines d'oiseaux. Nous avons ensuite noté plus de 2000 bernaches marcher pour se regrouper de manière très serrée afin de ne former qu'une boule compacte, et ainsi mieux résister au vent et au froid, comme on le voit chez les manchots de l'Antarctique.
Le reste du séjour, après avoir épuisé les ressources disponibles du champ à proximité du lac, elles s'en sont éloignées à moins de deux km et en changeant de parcelles tous les deux jours.
A
la fin du séjour, à la mi-janvier, il y avait sur le lac environ 4 000 bernaches et 10 000 Oies rieuses qui venaient se reposer le soir sur le lac vers 17h30 pour en repartir le matin vers 7h30.
Le vol de quelques centaines ou d'un millier d'oies ou de bernaches, en V ou en file indienne pour les premières et en vol rapide et compact pour les secondes, vous passant au-dessus de la tête en caquetant, est un spectacle superbe.
Le soir fût l'occasion de voir trois Butors étoilés (Botaurus stellaris) qui se sont dissimulés rapidement dans les roseaux.
Une autre observation intéressante a été de relever la complémentarité entre les Bernaches à cou roux et les Oies rieuses : les bernaches se mélangaient parfois aux énormes bataillons d'Oies rieuses comme nous l'avons observé dans les champs vers le lac Shabla, mais à Durankulak, nous avons constaté l'inverse.
Dans tous les cas, les Oies rieuses sont les "agents de sécurité" des bernaches car elles sont plus grosses et plus hautes sur pattes, et leur cou plus long leur permet de mieux voir venir le danger et par la même d'alerter les bernaches qui prennent alors la fuite.
La steppe
Nous avons passé une journée dans la steppe de la Dobroudja, aux immenses parcelles de céréales de plusieurs centaines d'ha d'un seul tenant.
Ces immenses champs sont séparés par des haies de 10 à 20 m de large qui ont été plantées sur ordre de l'un des derniers présidents communistes afin de limiter les effets de l'érosion et des vents violents en période hivernale.
Nous y avons observé avec grande facilité la Buse féroce (Buteo rufinus), la Buse pattue (Buteo lagopus) et de très près le Faucon émerillon (Falco columbarius).
Par contre, la Grande Outarde (Otis tarda) est resté invisible. Nous avons également vu de très nombreux vols de Pigeons ramiers (Columba palumbus), parfois de plusieurs milliers d'individus.
10 000 oies !
Le jour précédent notre départ, dans les champs proches de la ville de Shabla, de part et d'autre d'un chemin, c'est près de 10 000 oies d'un côté comme de l'autre que nous avons observées, en grande majorité des Oies rieuses mais aussi des Bernaches à cou roux. Je vous laisse imaginer le spectacle lorsque tout le groupe s'envolait pour se reposer dans l'instant qui suivait.
S'agissant des conditions d'observation, toutes se sont faites de la voiture principalement et depuis les chemins, à une distance de 200 à 300 m pour les oies. Nous avons même eu la chance une fin de matinée et avec un rayon de soleil de voir des Bernaches à cou roux depuis la route à seulement une centaine de mètres : un vrai cadeau.
Pavel étant équipé d'un véhicule 4x4 et connaissant le terrain comme sa poche, nous avons pu faire un maximum d'observations, surtout autour du lac Durankulak.
Réflexions sur notre voyage
Nous ne regrettons pas d'avoir fait confiance à Pavel Simeonov : il est très compétent d'un point de vue ornithologique et naturaliste, il connaît parfaitement les secteurs où observer les oiseaux, et il parle parfaitement le français ayant séjourné une dizaine d'année en France. Il sert ainsi à la fois d'interprète pour échanger avec les bulgares, de guide de terrain et même de musicien vous plongeant le soir dans l'ambiance bulgare ! Pour résumer, grâce à Pavel, nous avons passé un merveilleux séjour dans la région de la Dobrudja.
Nous garderons aussi un souvenir ému de l'hôtel : Costa et Pavleta nos hôtes nous accueilli chaleureusement, et nous avons passé d'excellentes soirées devant la cheminée à écouter Pavleta chanter et jouer du piano accompagnée par Pavel à la flûte, à danser sur les airs de cornemuse bulgare, et à parler de peinture avec Costa ou de nature avec Tatiana la femme de Pavel. Mais attention à ne pas abuser du raki :-)
Pendant notre séjour, le sujet d'actualité était la grippe aviaire : des oiseaux porteurs du virus H5N1 avaient été trouvés morts en Roumanie et en Turquie, et des enfants venaient de mourir dans ce dernier pays.
Nous avons constaté en Bulgarie (population, médias, autorités) une très grande sensibilité au risque d'épidémie (NDLR : qui ne s'est pas confirmé par la suite).
Dès le deuxième jour de notre séjour, Pavel nous a fait partager sa grande préoccupation sur la grippe aviaire et l'emballement médiatique autour de ce sujet.
Mais à la différence de la France où les autorités n'ont pas interdit la chasse aux oiseaux d'eau, le gouvernement bulgare l'a fait, y compris bien sûr la chasse aux oies de la région de la Dobrudja et du lac Shabla, alors qu'il s'agît d'une source importante de devises grâce aux chasseurs étrangers, italiens et français notamment (je viens de découvrir un article faisant la publicité de ce type de séjour dans une revue de chasse française).
Je peux vous assurer que durant notre séjour, cette interdiction a été strictement respectée : il n'y avait aucun chasseur étranger, notamment sur le lac Shabla où ils sont généralement accueillis. Les chasseurs bulgares, peut-être par crainte de la grippe, étaient respectueux de cet interdit, et nous n'avons entendu aucun entendu coup de fusil.
Nous n'avons vu également aucune volaille divaguer dans les champs ou autour des maisons.
Pendant trois jours, nous avons pu constater de très la pression qui s'exerçait des oiseaux d'eau hivernants, et particulièrement des oies ;
En effet, Pavel, ornithologue très connu dans son pays, a été appelé par la radio nationale bulgare et interviewé en direct sur les risques de la grippe aviaire ; il s'est montré critique en constatant qu'il ne voyait aucun contrôle sur le terrain, qu'aucun prélèvement de fiente pour vérifier la présence oui ou non du virus H5N1 n'avait été réalisée, et qu'aucune mesure de type "pédiluve" pour désinfecter les engins agricoles qui travaillaient dans les champs et sur les lieux de gagnages des oies en journée n'avait été prise. La réaction ne s'est pas faite attendre, et le préfet l'appelait pour lui demander de s'expliquer !
Mais le régime a évolué et la démocratisation est en marche; Pavel s'est exprimé à la radio et il s'en est suivi une concertation avec les autorités.
Le préfet a donné l'ordre au directeur régional des services vétérinaires de la Dobrudja de prendre contact avec Pavel. Il s'est tenu une réunion à Shabla entre les autorités locales, les techniciens et le directeur régional des services vétérinaires à laquelle Pavel a été invité. Durant cette réunion, le directeur régional a d'ailleurs soutenu les positions avancées par Pavel
 |
Bernache à cou roux isolée, lac Durankulak, Bulgarie, janvier 2006
Photo : Jean-Paul ROUX |
La preuve me semble faite que les esprits évoluent plus vite que le système politique, qui reste très centralisé.
Je voudrais à ce propos relater le cas d'une Bernache à cou roux seule observée posée sur l'eau à 20 m de distance, un comportement anormal étant donné son caractère habituellement grégaire et farouche. Nous l'avons vu en présence d'un vétérinaire qui nous avait. Suite à la proposition de Pavel de capturer cet oiseau afin de l'analyser pour vérifier s'il n'était pas porteur du virus, il a fallu remonter au directeur régional qui n'avait pas plus le pouvoir de décision car il fallait remonter au ministère pour avoir l'autorisation de capture.
Bien entendu, la journée s'est achevée, la nuit est passée et notre bernache avait disparu.
Il n'en demeure pas moins que cette expérience m'a amené à constater la bonne volonté des autorités locales, une prise de conscience du poids des responsabilités et un respect de la liberté d'expression malgré un système politique sclérosé par 50 ans de centralisme.
Si je peux émettre un souhait pour la Bulgarie, c'est que son intégration dans l'U.E. élève le niveau de vie de sa population, et que Bruxelles veille à la sauvegarde des milieux naturels de l'Europe de l'Est plutôt que de financer une agriculture intensive polluante et un développement touristique incontrôlé.
|
 |