Date de
mise en ligne : 25/04/10 - Visé par le Comité de
Lecture
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Situation des deux villages où ont été vues deux cigognes
bleues |
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Le 5 avril
2010, les habitants du village de Biegen, en Allemagne, ont eu une
drôle de surprise : une Cigogne blanche (Ciconia ciconia)
bleue a installé son nid sur un bâtiment horticole, attirant de
nombreux visiteurs. Le 14 avril, c'est à Avendorf, dans le Nord
du pays, qu'un oiseau similaire est apparu.
Ces curieux oiseaux attirent des experts du monde entier qui s’interrogent
sur l’origine de sa couleur, qui ne semble pas naturelle. Les a-t-on
peintes, ont-elles été les cibles de joueurs de paintball
? Ont-elles été en contact avec des produits chimiques
lors de leur trajet de migration ? Jusqu'à présent,
aucune analyse de plume n'a été réalisée,
mais le bleu n'est pas naturellement d'origine pigmentaire chez
les oiseaux.
Alberto Masi, qui a développé le logiciel de taxonomie
Neornithes,
profite de cette actualité insolite pour nous expliquer comment
le plumage de certains oiseaux nous apparaît bleu, et s'il
serait possible d'expliquer la teinte de ces cigognes par une mutation
particulière.
Cet
article a été soumis à notre
Comité de Lecture virtuel.
Pour participer à ce comité, vous pouvez nous
contacter.
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Abstract
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The 5th of April
2010, a mysterious Blue Stork appeared in Biegen, a small village
of Brandenburg (Germany). The 14th of April, a second bird was discovered
in Avendorf, in the north of the country. Experts are trying to
understand the origin of this color, which doesn't seem to be natural:
Stained in a landfill? Victims of a paintball gamer? So far, no
feather has been analyzed.
Alberto Masi, creator of the software Neornithes, explains us why
some birds are blue. This colour is a structural color, or schemochrome,
and results from small changes in feather structure that alters
their light reflective properties. Because blue light has a very
short wavelength, it is selectively reflected more easily than other
colors of light with longer wavelengths, thanks to the "Tyndall
scattering" effect. Some authors think that structural colours of
avian feather barbs are produced by constructive interference instead
of Tyndall effect.
Alberto also wonders if some mutations could explain the strange
blue of these storks.
Cigognes
bleues allemandes : une couleur à l'origine naturelle improbable
Une couleur naturellement non pigmentaire
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Cigogne
blanche... teintée de bleu, Biegen (Oder-Spree), le 14/04/2010:
à noter que l'oiseau de gauche a des traces de bleu
sur la tête, suite probablement à un contact
avec son partenaire coloré
Source: www.youtube.com/user/MrPendecho |
Nous ne connaissons
pas encore l'origine de la couleur bleue des deux cigognes allemandes,
mais il est très peu probable qu'elle soit naturelle. En
tout cas, c'est une belle opération de communication, et
de nombreux touristes savent désormais où se trouve
le petit village de Biegen ! Et cela n'a pas empêché
la cigogne de s'accoupler avec une femelle immaculée.
Chez les oiseaux, le bleu n'est pas d'origine pigmentaire, contrairement
au jaune ou à l'orange, mais lié à la structure
de la plume : on parle de couleur structurelle ou schemochrome.
La lumière bleue est diffusée et est donc visible
grâce à l'effet Tyndall.
Marc Fasol nous précise que comme les goélands, les Cigognes
blanches fréquentent souvent les décharges et autres dépotoirs
au cours de leur migration. A la recherche de leur pitance, les
oiseaux n'hésitent pas à retourner les sacs-poubelles et à y entrer
leur tête. Parfois, ils se retrouvent avec des cartouches d'encre
qui, broyées par les bulldozers, répandent leur contenu et les
saupoudrent... Marc a ainsi déjà observé
des goélands jaunes, bleus, cyans,...
Définition de l'effet Tyndall
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Le
bleu du Ara bleu (Ara ararauna) est créé
par l'effet Tyndall
Photo: Arthur Grosset /
www.arthurgrosset.com |
L'effet Tyndall
est un phénomène de dispersion de la lumière incidente sur des
particules de matière dont les dimensions sont comparables aux
longueurs d'onde (de la lumière). John Tyndall l'a découvert
en 1869, quand il a constaté que les minuscules particules
de l'atmosphère diffusaient préférentiellement
le bleu, générant la teinte typique du ciel lors
des belles journées. Peu après, Rayleigh a démontré
que ces particules étaient en fait des molécules
de gaz (le nitrogène et l'oxygène).
On observe aussi ce phénomène au niveau de l'iris
de l'il. Il est bleu si la mélanine est peu concentrée,
il est plus foncé quand la concentration augmente. Dans le premier
cas, la lumière bleue est diffusée par les particules
de mélanine. La mélanine absorbe la lumière:
quand elle est présente en faible quantité, la lumière
qui traverse la couche pigmentaire est diffusée, et une
portion notable de la lumière ressort via un chemin dévié.
La diffusion est plus importante pour les longueurs d'onde les
plus courtes. Les longues comme celle du rouge (environ 700 nm),
traversent en ligne droite la couche de mélanine selon
un chemin pratiquement pas modifié. Elles sont ensuite
absorbées par la couche plus profonde : elles ne sont donc
presque pas diffusées à l'air libre.
Or, les longueurs d'onde les plus courtes sont bleues (environ
400 nm), c'est pour cela que l'iris semble être de cette
couleur qui est donc ici structurelle et non pas pigmentaire.Dans
le cas où la mélanine est très concentrée, la lumière est quasiment
totalement absorbée et l'iris paraît sombre.
Ce phénomène s'observe aussi au niveau d'une plume.
Rappel: la structure d'une plume
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La
structure d'une plume d'oiseau
Schéma: Ornithomedia.com |
Une plume
se compose d'un axe central creux à sa base, le calamus, qui naît
dans l'épiderme, et devient plein dans sa partie principale, le
rachis.
Le rachis porte des barbes insérées en deux séries de part et
d'autre d'un axe dans un seul plan. Les barbes sont enchevêtrées
par des barbules perpendiculaires munies d'innombrables crochets
minuscules.
L'ensemble des barbes situées du même côté du rachis est appelé
vexille (vexillum).
L'effet Tyndall au niveau du plumage
La couleur des plumes d'un bleu non iridescent serait due à
l'effet Tyndall, qui correspond à la diffusion de la lumière
par de très petites bulles d'air ou des cavités
contenues dans les barbes.
En effet, les couleurs des oiseaux ne sont pas uniquement d'origine
pigmentaire. Le bleu est ainsi une couleur essentiellement structurelle
: elle est en effet plus facilement diffusée que les autres
couleurs à cause de sa faible longueur d'onde.
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Schéma
1- Coupe approximative d'une barbe d'une plume : les longueurs
d'ondes courtes de la lumière comme celle du bleu et
du violet sont diffusées par des cavités, les
autres sont absorbées par des microgranules de mélanine.
Schéma: Ornithomedia.com
d'après Université de Bristol |
Quand une
barbe est observée au microscope, sa surface de kératine
apparaît "nuageuse" ou "laiteuse" à
cause de la présence de petites cavités. Une coupe
transversale permet de démontrer la présence d'une
couche inférieure de microgranules de mélanine et
de petites poches d'air.
Ces petites cavités agissent comme des particules d'air
car elles diffusent sélectivement la lumière bleue,
tandis que les granules de mélanine absorbent les longueurs
d'onde plus grandes, intensifiant encore la teinte bleue de la
plume (voir notre schéma 1 d'interprétation).
Cette couche de microgranules est circulaire chez la Perruche
ondulée (Melopsittacus undulatus) mais discontinue chez
le Diamant de Gould (Erythrura gouldiae) et les grands
perroquets (aras par exemple) : ces derniers ont ainsi des couleurs
différentes selon les parties du corps. Leurs mélanges sont évités
grâce aux microgranules qui absorbent les longueurs d'onde
"parasites".
La différence de structure d'une plume rouge par rapport
à une plume "bleue" est nette : la première
tire en effet sa couleur d'un pigment et non pas de sa structure.
La surface de la plume rouge est transparente et sans couleur,
et sa couche inférieure est remplie de granules de pigments
rouges (qui ne difusent que cette longueur d'onde).
Les différences entre les couleurs structurelles et pigmentaires
peuvent être démontrées par des expériences
simples : le bleu étant entièrement lié aux
propriétés réflectives de la plume, il devient
noir quand celle-ci est réduite en poudre. Ce n'est pas
le cas du rouge ou du jaune, car les pigments ne sont pas endommagés.
On peut d'ailleurs les éliminer d'une plume en les dissolvant
sans que la structure de celle-ci soit détruite.
Les plumes "bleues" peuvent aussi perdre leur teinte
quand elles sont placées dans un liquide à densité
optique particulière, qui remplit les cavités de
la structure de la plume, empêchant la réflexion
du bleu. La plume semble noire quand elle est mouillée,
mais sa couleur bleue réapparaît quand elle sèche.
Combinaison de couleurs pigmentaires et structurelles
Les perroquets possèdent au niveau de leurs plumages un
pigment caroténoïde liposoluble appelé psittacine ou psittacofulvine.
La mutation bleue chez les psittacidés est due à
l'absence complète de la psittacine. Et l'effet Tyndall
accentue encore cette teinte.
Les couleurs pigmentaires peuvent se superposer à la couleur bleue
issue de l'effet Tyndall : par exemple, dans le cas des pigments
jaunes, cette superposition donne une couleur verte (courante
chez les amazones, perruches, etc.).
Certains auteurs réfutent le rôle de l'effet Tyndall
au niveau des plumes
Certains scientifiques réfutent toutefois le rôle
de l'effet Tyndall au niveau des plumes. Le danois Jan Dyck a
publié en 1971 un article expliquant que les couleurs bleu
et bleu-vert de l'inséparable rosegorge (Agapornis roseicollis)
étaient dues à un phénomène de diffusion
lumineuse arrière ("backscattering") provoqué
par les nombreux cylindres de kératine (voir schéma
1) des barbes des plumes. Dans une autre étude, il a analysé
au microscope électronique les cylindres de kératine
des plumes du croupion de l'Inséparable rosegorge et de
l'arrière du Cotinga à poitrine pourpre (Cotinga maynana).
Il a trouvé tout un réseau de canaux connectés
remplis d'air. Chez le cotinga, il a noté des cavités
sphériques distribuées dans une matrice de kératine.
Dyck précise que la couleur bleue des deux espèces
était indiscernable, et que donc le processus de création
de celle-ci devait être analogue.
En 1998, Rick O. Prum et al. ont avancé que le bleu des
plumes était produit de la même façon que
celui que l'on voit sur les plaques d'huile : grâce à
des différences de distances parcourues par la lumière.
En 1999, Prum et d'autres scientifiques dont Jan Dyck ont réalisé
des analyses de Fourier en deux dimensions des variations spatiales
de l'indice de réfraction de la kératine spongieuse
médullaire (= profonde) des barbes de quatre couleurs structurelles
appartenant à trois espèces : Inséparable
rosegorge, Perruche ondulée (Melopsittacus undulatus),
et Diamant mandarin (Poephila guttata).
Ils affirment que les couleurs structurelles des plumes des oiseaux
sont produites par une interférence constructive des ondes
de lumière diffusée, générées
par la matrice hétérogène de la kératine
spongieuse médullaire.
Et l'iridescence ?
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Le
bleu de cette Ariane versicolore (Amazilia versicolor)
est créé par le phénomène de l'iridescence.
Photo: Arthur Grosset /
www.arthurgrosset.com |
Il ne faut
pas confondre l'effet Tyndall avec le phénomène
de l'iridescence. L'iridescence est un phénomène physique d'interférence
qui se produit lorsque la lumière pénètre dans deux structures
minces ayant des indices de réfraction différents. Les plumes
semblent avoir des couleurs différentes selon l'angle sous
lequel on les regarde.
C'est le réseau de barbules (en particulier leur partie proximale)
qui est responsable du phénomène. Ces barbules ont des microlamelles
parallèles qui diffractent la lumière, d’où les variations de
couleurs selon l’angle d’observation. Quand
l'incidence de la lumière varie, la distance parcourue par la
lumière entre deux microlamelles successives varie aussi, et ce
n'est donc pas la même radiation qui sest éteinte. Les couleurs
se succèdent selon l'inclinaison : bleu, violet, orange,
...
Le bleu
de la cigogne peut-il être la conséquence d'une mutation?
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Perruche
à collier (Psittacula krameri) de phénotype
sauvage (arrière-plan) et de mutation bleue (premier
plan), Sevran (93), janvier 2010
Photo : Adrien Bismuth |
Alberto Masi
nous rappelle que la mutation bleue de plusieurs espèces
(perruches, inséparables, diamants...) est le résultat
de la disparition totale ou partielle de certains pigments lipochromes
(aldéhydes chez les inséparables ou caroténoïdes
chez le Diamant de Gould).
Les pigments lipochromes sont responsables de plusieurs couleurs
vives (jaune, rouge, orange).
La mélanine restant présente, la plume apparaît
alors bleue, plus ou moins sombre.
Mais dans le cas des cigognes, les pigments lipochromes sont absents
naturellement (d'où la couleur blanche dominante de l'espèce),
et la mélanine est limitée aux rémiges.
Un effet bleuté peut aussi provenir d'un changement dans
la densité des microgranules de mélanine décrits
plus haut. C'est la mutation "opale" des éleveurs
des canaris. Les oiseaux peuvent ainsi apparaître gris-bleus
: la mélanine brune est fortement réduite, la mélanine noire est
concentrée sur la partie médiane de la plume (mais aussi sur la
face inverse), et la phaéomélanine (colorant de jaune à brun clair)
n'est pratiquement pas présente. Il en ressort un effet bleuté
dû à la structure de la plume. Le dessous de la plume est plus
pigmenté que le dessus, ce qui est l'inverse de ce qui se passe
habituellement. Il s'agit en quelque sorte d'une mélanisation
inversée. On a observé et noté ce type de mutation
chez des oiseaux sauvages, comme le Merle noir (Turdus merula)
: l'oiseau semble alors légèrement bleuté.
Dans le cas des cigognes "bleues", les rémiges
sont restées d'un noir parfait, et ce type de mutation
n'est donc pas envisageable.
Il existe aussi chez les canaris une mutation "cobalt"
: elle se caractérise par une délocalisation de la mélanine qui
se disperse du rachis vers le reste de la plume. Les pigments
lipochromes sont repoussés sur les bords de la plume. La
phaéomélanine n'est plus visible, d'où un
noir plus profond.
Cette mutation est plus intense sur les parties inférieures
du plumage, notamment sur le ventre, ce qui assure à l'oiseau
un effet mimétique intéressant (les prédateurs
voient de dessus un oiseau plus clair et donc plus difficile à
localiser).
Chez les deux cigognes allemandes, on pourrait imaginer une migration
de l'eumélanine, apparaissant bleue. Mais la probabilité
d'une telle mutation est très faible, et elle est rendue
quasiment nulle par l'observation d'un deuxième individu
dans le nord de l'Allemagne.
Une analyse des plumes serait utile pour écarter toute
origine naturelle de cette couleur incroyable.
Sources
- Devorah A. N. Bennu (2000). The Physics of Structural Colors
in Bird Feathers [Schemochromes]. www.turacos.org/feathers.htm-
Thirdeyehealth.com. Blue Eye The Melanin Scarcity. www.thirdeyehealth.com/blue-eye.html
- Rüdiger Finke (2010). Blauer Storch landet in der Elbmarsch.
Date de mise à jour: 14/04. www.welt.de/diewelt/vermischtes/hamburg/article7173110/Blauer-Storch-landet-in-der-Elbmarsch.html
- Welt Online (2010). Kneipe und Karten: Storch füllt Biegens
Kasse. Date de mise à jour: 23/04. http://newsticker.welt.de/?module=dpa&id=24607356
-
Wikipedia (2010). Iridescence. http://fr.wikipedia.org/wiki/Iridescence
- Bernard Valeur. Les couleurs des animaux. www.cnrs.fr
- Maurice POMAREDE (2003). La couleur des oiseaux et ses mystères.
Le Monde des Oiseaux. www.webzinemaker.com
- University of Bristol. Melanosomes from other deposits. Palaeobiology
and Biodiversity Research Group. http://palaeo.gly.bris.ac.uk/melanosomes/Messel.html
-
Canarich. Les différentes opales. http://canarich.skyrock.com/2.html
- Inte Onsman. The Myth of the Tyndall Effect in Blue Bird Feathers.
MUTAVI Research & Advice Group. http://www.euronet.nl/users/hnl/tyndall.htm
- R. O. Prum, R. Torres, S. Williamson, and J. Dyck (1999). Two-dimensional
Fourier analysis of the spongy medullary keratin of structurally
coloured feather barbs. Proceedings of the Royal Society B: Biological
Sciences. Volume 266. www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC1689643/
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