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  Le dimorphisme sexuel inversé chez les rapaces


Date de mise en ligne: 07/09/2009 - Visé par le Comité de Lecture

Le dimorphisme sexuel est l'ensemble des différences morphologiques plus ou moins marquées entre les individus mâles et femelles d'une même espèce. Chez les oiseaux, ces différences peuvent porter sur la taille, la coloration du plumage, la présence d'ornementations ou d'appendices variés ou la voix.
Généralement, le mâle est plus grand et plus coloré que la femelle. Mais chez les rapaces notamment, c'est l'inverse, et l'on parle alors de dimorphisme sexuel inversé (DSI). De nombreuses hypothèses ont été proposées afin d'expliquer cette particularité.
Paul G. McDonald, Penny D. Olsen et Andrew Cockburn ont publié en 2005 dans la revue Behavioral Ecology une étude sur le Faucon bérigora (Falco berigora) qui remet en cause plusieurs explications et qui souligne l'importance de la compétition intra-sexuelle dans l'existence et le maintien d'un
dimorphisme sexuel inversé.

Cet article a été soumis à notre Comité de Lecture virtuel.
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Abstract

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In most birds of prey including falcons, hawks, eagles and owls, the female is larger than the male. When one sex is larger than the other, scientists call it sexual dimorphism. Many animals exhibit sexual dimorphism inlcuding humans, but for us it is the males who are generally larger. In raptors, the female is larger.
An overabundance of hypotheses have been proposed to account for reversed sexual size dimorphism (RSD; females the larger sex) in raptors. Previous research principally focused on examining interspecific patterns of RSD, rarely testing predictions of various hypotheses within populations. To redress this, Paul G. McDonald, Penny D. Olsen and Andrew Cockburn (in a study published in 2005 in Behavioral Ecology) used data from both sexes of a large brown falcon, Falco berigora, population to evaluate the importance of size and body condition indices on the hunting prowess of males and the reproductive success. This study has been published in 2005 in Behavioral Ecology under the title: "Selection on body size in a raptor with pronounced reversed sexual size dimorphism: are bigger females better?". Of all the hypotheses proposed to account for the maintenance and evolution of RSD in raptors, only the intrasexual competition hypothesis seems to be consistent with the results of their study.



Le dimorphisme sexuel inversé chez les rapaces

Définition: le dimorphisme sexuel

Le dimorphisme sexuel est l'ensemble des différences morphologiques plus ou moins marquées entre les individus mâles et femelles d'une même espèce.Il peut porter sur des caractères sexuels primaires, comme les organes génitaux, ou sur des caractères sexuels secondaires, qui peuvent être morphologiques (taille, couleur des plumes ou du pelage, pilosité...), physiologiques (métabolisme, odeur...) ou comportementaux (parade nuptiale, chant de certains oiseaux, construction du nid, socialisation...).
L'origine évolutive de telles différences entre mâles et femelles d'une même espèce s'explique en général par la sélection sexuelle ou le conflit sexuel mais aussi par des pressions de sélection liées à l'investissement parental.

Différence de taille entre le mâle et la femelle dchez le Faucon orangé (Falco deiroleucus)
Différence de taille entre le mâle (à droite) et la femelle de Faucon orangé (Falco deiroleucus)
Schéma: Ornithomedia.com

Le dimorphisme sexuel est particulièrement net chez certaines espèces d'oiseaux, et l'on pourrait même croire parfois que mâles et femelles appartiennent à des espèces diféfrentes. Généralement, le mâle est plus coloré et plus grand que la femelle, mais ce n'est pas toujours le cas: chez la Rhynchée peinte (Rostratula benghalensis) par exemple, une espèce de limicole, le dimorphisme sexuel est inversé, la femelle étant plus colorée que le mâle. Elle présente aussi un comportement nuptial inversé puisque c'est la femelle qui effectue les vols nuptiaux à faible hauteur et rappelant celui d'une bécasse. Elle courtise le mâle qui assure l'incubation des oeufs et l'élevage des jeunes.
Chez la Frégate du Pacifique (Fregata minor), la femelle est bien plus grosse que le mâle, tandis que chez Frégate ariel (Fregata ariel), la diffférence est faible. Chez la première espèce, les mâles désertent le nid trois mois environ après l'éclosion et les femelles prennent en charge, seules, la longue phase d'élevage restante. Au contraire, chez la Frégate ariel, mâles et femelles semblent participer de façon équitable à l'élevage du petit au moins jusqu'à son envol (F. Lagarde, H. Lormée et M. Le Corre).
Le dimorphisme sexuel inversé (DSI) est courant chez les rapaces diurnes (buses, faucons, éperviers et autours notamment), et la femelle est souvent plus grosse que le mâle. En fauconnerie, le mâle de Faucon pèlerin (Falco peregrinus) est même appelé "tiercelet" pour illustrer qu'il est environ un tiers plus petit que la femelle.

De nombreuses hypothèses

De nombreuses hypothèses ont été proposées afin d'expliquer le dimorphisme sexuel inversé des rapaces, mais elles ont souvent été basées sur l'examen de modèles interspécifiques, essayant rarement de les tester rigoureusement au sein d'une même population. On a par exemple évoqué le fait que les mâles plus petits étaient plus agiles et pouvaient donc capturer davantage de proies pour les poussins, que les plus grandes femelles avaient plus de chances de forcer les mâles plus petits à s'accoupler, pouvaient mieux protéger leur progéniture ou empêcher les infanticides de la part des mâles. Mais Paul G. McDonald, Penny D. Olsen et Andrew Cockburn ont publié en 2005 dans la revue Behavioral Ecology les résultats d'une étude menée sur le Faucon bérigora (Falco berigora) qui remet en cause plusieurs de ces hypothèses.

La méthode d'étude

Faucon bérigora (Falco berigora)
Faucon bérigora (Falco berigora)
Photo: Arthur Grosset / www.arthurgrosset.com

Le Faucon bérigora (Falco berigora) est un rapace au dimorphisme sexuel modéré:
- poids moyen des mâles étudiés: 486 grammes ± 5 grammes, longueur de l'aile = 331 mm ± 1 mm pour 69 individus
- poids moyen des femelles: 658 grammes ± 7 grammes, longueur de l'aile: 361.0 mm ± 0.9 mm pour 91 individus.
Il est répandu dans une grande partie de l'Australie, et est présent dans la plupart des habitats sauf dans la forêt dense. Les couples défendent un territoire pendant la plupart de l'année, ils sont fidèles et vivent longtemps.
L'étude a été menée entre juillet 1999 et juin 2002, à environ 35 km au sud-ouest de Melbourne (dans le sud-est de l'Australie), au niveau de la Western Treatment Plant (WTP), de Werribee, de l'aéroport adjacent d'Avalon et dans les petits secteurs alentours. Les faucons ont été capturés sur leurs territoires à chaque saison de nidification entre juin et janvier puis équipés de bandes de couleurs et d'une bague métallique avant d'être relâchés sur le lieu de capture. Avant cela, la longueur de l'aile, de la queue, du culmen visible, de la distance entre la tête et le bec ainsi que la masse ont été notées.
Le régime alimentaire de chaque couple a été étudié. Les oiseaux ont été classés par tranche d'âge. L'identité des oiseaux occupant des territoires a été établie lors de toutes les années de l'étude, permettant de déterminer le taux de survie d'une année sur l'autre. Les auteurs ont aussi relevé si chaque oiseau occupait ou non un territoire. A chaque saison, tous les nids et leur contenu (nombre et dimensions des oeufs, taille des couvées) ont été suivis.
La réponse des couples aux intrusions (surtout humaines) a été constatée au cours des saisons 2000 et 2001. Lors de ces deux mêmes saisons, les quantités de proies apportées par les mâles suivis ont été quantifiées.

Les résultats de l'étude

Les plus grandes femelles adultes de la population étudiée ont une probabilité plus grande d'occuper un territoire que leurs homologues plus petits. En outre, une fois appareillées, les femelles adultes dont le rapport longueur aile/ longueur queue est le plus grand ont plus de chances de se reproduire et d'élever avec succès des oisillons.
Le choix des mâles adultes par les femelles n'a pas de lien avec leur taille ou leur indice de masse corporelle; toutefois, les mâles les plus gras sont plus productifs, ont plus de chance d'élever leurs oisillons et de s'appareiller avec des partenaires qui ont déjà niché plus tôt dans la saison.
Les plus petits mâles immatures ont davantage de probabilités de survivre jusqu'à la prochaine saison de nidification, mais paradoxalement ils ont aussi aussi moins de chances de capturer de grandes proies plus nutritives.
Les femelles sont plus nombreuses et s'affrontent fréquemment, ce qui suggère une forte compétition intra-sexuelle pour la reproduction. Les individus les plus grands sont favorisés pour cette compétition.
Mais les plus grandes femelles ne choisissent pas forcément les meilleurs partenaires ou territoires, à cause sûrement de la forte densité de Faucons bérigora dans la région étudiée et de la crainte de perdre son territoire en cas de changement.
La taille du corps des mâles n'est pas un déterminant essentiel dans leur capacité à se reproduire. Toutefois les adultes en meilleure condition se reproduisent plus tôt, ont peut-être une plus grande probabilité d'élever des oisillons avec succès et de mieux les nourrir.
Les petits mâles immatures ont un meilleur taux de survie car ils capturent plutôt des petites proies, plus nombreuses, plus faciles à attraper et moins dangereuses, ce qui devrait contribuer à favoriser le dimorphisme sexuel inversé. Mais les deux sexes capturent des proies similaires, et les petits oiseaux peuvent capturer aussi des grandes proies. On peut toutefois imaginer que la mortalité des grands mâles immatures inexpérimentés essayant d'attraper des proies plus "dangereuses" comme certains serpents (Notechis scutatus) ou des lapins est plus importante que celle des petits mâles immatures dont le mode de vie est plus "calme", contribuant ainsi à diminuer la taille moyenne des mâles.

Les conséquences de ces résultats: l'invalidation de certaines hypothèses

- Les hypothèses comportementales suggèrent que les plus grandes femelles ont plus de chances de forcer les mâles plus petits à s'accoupler, de se nourrir, de protéger leur progéniture ou d'empêcher les infanticide de la part des mâles. Mais elles ne peuvent être généralisées et sont remises en cause par l'existence de rapaces sans dimorphisme inversé au mode de vie similaire comme certains hiboux du genre Ninox. Les couples de Faucons bérigora composés des plus grandes femelles ne pondent pas plus tôt et aucun infanticide de la part des mâles n'a été noté au sein de la population étudiée.
- Les hypothèses écologiques suggèrent que le DSI est apparu pour réduire la compétition pour la nourriture au sein d'un même sexe ou d'un couple: mais elles n'expliquent pas la présence d'un DSI chez des espèces au sein desquelles les deux sexes passent peu de temps ensemble ou qui ont des régimes alimentaires différents.
- On affirme généralement, sans le démontrer, que la réduction de la taille des mâles favorise la capture de proies plus agiles; mais cela n'a pas été constaté chez les Faucons bérigora étudiés; il n'y avait chez eux aucune différence dans les proies capturées selon les sexes, et les mâles capturant plutôt des passereaux n'était pas significativement plus petits que ceux attrapant d'autres proies.
- Certaines hypothèses expliquent le DSI par l'existence de fonctions parentales distinctes entre les sexes. Elles affirment que les plus petits mâles sont favorisés car ce sont de meilleurs chasseurs ou qu'ils défendent mieux leurs territoires, tandis que les plus grandes femelles couvent mieux, ont des couvées plus grandes ou défendent mieux leur nid. Mais l'intensité de la réaction de défense du nid en cas d'intrusion chez les Faucons bérigora étudiés n'a pas de rapport avec la taille ou le sexe, et le fait que des petits mâles soient les principaux défenseurs des nids. La quantité de proies apportées par les mâles de Faucons bérigoras n'est également pas corrélée avec leur taille, ce qui indique que les plus petits mâles ne sont pas des chasseurs plus efficaces. En outre, les plus grandes femelles ne couvent pas davantage d'œufs ou ne pondent pas des œufs plus grands.
Toutefois, les femelles étudiées au rapport longueur de l'aile/longueur de la queue le plus grand avaient plus de chances d'élever leurs oisillons, accréditant l'hypothèse selon laquelle la grande taille des femelles est un caractère favorable. Mais cet élément n'est pas généralisable à d'autres espèces de rapaces et à d'autres groupes d'oiseaux. Une fonction possible des plus grandes plumes chez les femelles est de mieux protéger les poussins lors de mauvaises conditions climatiques.
- Les hypothèses centrées sur le rôle de la sélection sexuelle dans l'existence du DSI peuvent être divisées en deux catégories: celles qui suggèrent que le DSI est maintenu au sein des populations par l'existence d'une sélection inter-sexuelle qui favorise les petits mâles agiles capables d'exécuter les vols nuptiaux les plus attrayants et chassant le mieux, et celles qui se basent sur la sélection intra-sexuelle qui favorise les femelles les plus grandes qui ont plus de chances de s'accoupler avec les rares mâles occupant déjà un territoire et qui sont prêts à s'accoupler. L'étude sur les Faucons bérigora montre que les plus petits mâles ne sont pas de meilleurs chasseurs et que leur taille ne constitue pas un facteur déterminant dans la formation des couples. Ces éléments suggèrent que l'hypothèse de la sélection inter-sexuelle n'est probablement pas valide pour expliquer l'existence et le maintien du DSI.

La compétition intra-sexuelle semble être déterminante

Faucon bérigora (Falco berigora)
Faucon bérigora (Falco berigora)
Photo: Arthur Grosset / www.arthurgrosset.com

Les résultats rassemblés dans l'étude sur les Faucons bérigora soutiennent plutôt l'hypothèse du rôle décisif de la compétition intra-sexuelle, les plus grandes femelles étant plus performantes pour trouver des territoires (et donc des mâles) pour se reproduire; la mortalité accrue des plus grands mâles immatures et le taux de succès reproducteur plus important chez les plus grandes femelles maintiennent le DSI.
Contrairement à d'autres hypothèses tentant d'expliquer l'existence d'un DSI, celle impliquant la compétition intra-sexuelle peut s'appliquer à d'autres espèces d'oiseaux, y compris chez des rapaces sans DSI comme les hiboux du genre Ninox. Elle s'accorde également bien avec l'approche actuelle sur la sélection sexuelle, qui est principalement fondée sur les différences entre sexes dans l'investissement parental et qui favorise un sexe au détriment de l'autre.
Par ailleurs, cette hypothèse permet de prédire le degré de DSI chez une espèce donnée: le dimorphisme augmente quand l'importance de la sélection d'un mâle de qualité devient essentiel, par exemple chez une espèce chez qui le mâle doit capturer des proies difficiles à attraper, et qui doit donc être plus agile et adroit.
En résumé, les résultats de l'étude de Paul G. McDonald, Penny D. Olsen et Andrew Cockburn fondée sur un échantillonnage important d'individus des deux sexes au sein d'une population donnée soutient clairement l'hypothèse selon laquelle la sélection intra-sexuelle contribue à favoriser l'existence et le maintien d'un dimorphisme sexuel inverse important.

Sources

- LAGARDE Frédéric, LORMEE Hervé et LE CORRE Matthieu (2004). Parental care in frigatebirds: A comparison between two sympatric species. Revue d'écologie .Volume 59, numéro 3, pages 465-474
- Paul G. McDonald, Penny D. Olsen aet Andrew Cockburn (2005). Selection on body size in a raptor with pronounced reversed sexual size dimorphism: are bigger females better?. Behavioral Ecology. Volume 16, numéro 1 . http://beheco.oxfordjournals.org/cgi/content/abstract/16/5/922.
- Wikipedia (2009). Le dimorphisme sexuel. Date de mise à jour: 06/09. http://fr.wikipedia.org/wiki/Dimorphisme_sexuel


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