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C. Thébaud et B. Milá : le bilan ornithologique de l'expédition "Lengguru"

De nombreux oiseaux, dont une possible nouvelle espèce, ont été observés en 2014 dans les massifs de Lengguru et de Kumawa (Papouasie occidentale).

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C. Thébaud et B. Milá : le bilan ornithologique de l'expédition "Lengguru"

Christophe Thébaud et Borja Milá dans le massif de Lengguru (Papouasie occidentale) en 2014.
Photographie : Jean-Marc Porte

La Nouvelle-Guinée est la troisième plus grande île du monde. Elle est divisée en deux parties : à l'ouest s'étend la province indonésienne d'Irian Jaya (Papouasie occidentale) et à l'est, l'état indépendant de Papouasie-Nouvelle-Guinée. Son avifaune est très riche, avec 621 espèces d'oiseaux recensées dont 365 sont endémiques, mais plusieurs secteurs reculés restent encore à explorer et à étudier. C'est le cas par exemple des massifs karstiques de Lengguru et de Kumawa, situés en Papouasie-occidentale, difficilement accessibles et recouverts de forêts primaires. Afin de mieux connaître leur faune et leur flore, l'Institut de recherche pour le développement (IRD) et l’Institut des sciences de l’évolution de Montpellier (Hérault), en coopération avec le Centre de recherche indonésien en biologie de Cibinong (RCB-LIPI) et l’Académie des Pêches de Sorong, y ont organisé une expédition multidisciplinaire entre le 17 octobre et le 20 novembre 2014.
Suite à la diffusion le samedi 25 juin 2016 sur la chaîne de télévision Arte d'un documentaire intitulé "Papouasie, expédition au cœur d’un monde perdu" tourné pendant l'expédition "Lengguru 2014", nous avons interviewé deux ornithologues qui ont participé à cette aventure scientifique, Christophe Thébaud (Laboratoire Évolution et Diversité Biologique du CNRS et de l'Université de Toulouse) et Borja Milá (Museo Nacional de Ciencias Naturales). Nous les avons notamment interrogés sur le bilan ornithologique, et en particulier sur la découverte d'une possible nouvelle espèce de piquebaie du genre Melanocharis.

Abstract

New Guinea is the third largest island in the world. It is divided into two parts: in the west, the Indonesian province of Irian Jaya (West Papua), and to the east, the independent state of Papua New Guinea. Its avifauna is very rich, with 621 species recorded, including 365 endemic, but several remote areas remain to be explored. This is the case for example of the karst ranges of Lengguru and Kumawa, located in West Papua, which are inaccessible and covered with primary forests. To better know their fauna and flora, the Institut de recherche pour le développement (IRD) and the Institut des sciences de l’évolution de Montpellier (Hérault), in cooopération with the Indonesian Research Center for Biology of Cibinong (RCB-LIPI) and the Academy of Fisheries of Sorong, organized a multidisciplinary expedition between the 17th October and the 20th November 2014.
Following the broadcasting the 25th June 2016 on the Arte television channel of a documentary entitled "Papouasie, expédition au cœur d’un monde perdu" realized during the expedition" Lengguru 2014, we decided to interview two ornithologists who participated in the expedition, Christophe Thébaud (Laboratoire Évolution et Diversité Biologique, CNRS and University of Toulouse) and Borja Mila (Museo Nacional de Ciencias Naturales). We asked them about the ornithological results of the expedition, including the discovery of a possible new species of the genus Melanocharis.

Les massifs karstiques de Lengguru et de Kamawa

Situation des massifs de Lengguru et de Kumawa (Papouasie-occidentale)
Situation des massifs de Lengguru et de Kumawa (Papouasie occidentale) et couverture végétale de la Nouvelle-Guinée en 1998 : forêts de montagne (vert sombre), forêts de plaine (vert plus clair), forêts inondables (vert-bleu) et mangroves (vert très clair). La forme de l'île est souvent comparée à celle d'un oiseau, avec (1) une "tête", (2) un "cou"et (3) le reste du corps.
Carte : Ornithomedia.com

Le massif karstique de Lengguru est situé près du port de Kaimana, au nord de la baie de Teluk Kamrau, dans la mer de Seram. Il couvre près de 30 000 km², soit l'équivalent de la Sardaigne. Il est composé d'une série de plis culminant entre 900 et 1 500 mètres d'altitude séparés les uns des autres par des vallées profondes, parfois totalement fermées. Son relief complexe est typique des régions calcaires : on y trouve ainsi des lapiaz (plateaux calcaires fissurés et érodés), des poljés (vastes dépressions à fond plat fermées par les reliefs voisins), des dolines (dépressions circulaires), des siphons (fissures), des rivières souterraines, des lacs endoréiques (sans écoulements de surface ou souterrains), des grottes et des réseaux souterrains.
Le massif calcaire de Kumawa est géographiquement distinct de celui de Lengguru : il couvre environ 3 000 km² et est situé à 70 km de ce dernier, de l'autre côté de la baie de Teluk Kamrau. Les deux massifs sont séparés par des forêts tropicales de plaine.
Des écosystèmes variés, des terrains très fragmentés, des conditions climatiques locales contrastées, différents degrés d’isolement et une histoire géologique souvent ancienne expliquent la biodiversité importante et le fort taux d’endémisme de ces zones montagneuses. Les karsts d’Asie du Sud-est sont d'ailleurs considérés comme "des îles dans les îles" car ils abritent de nombreuses espèces endémiques : le Bulbul chauve (Pycnonotus hualon) (lire Iain Woxvold et la découverte du Bulbul chauve) et le Pouillot calciatile (Phylloscopus calciatilis) (lire Per Alström et la découverte du Pouillot calciatile) ont été par exemple récemment découverts dans des massifs calcaires boisés du Laos.
Les karsts de Lengguru et de Kumawa sont peu accessibles et en grande partie recouverts de forêts primaires.

L'expédition "Lengurru 2014"

Les secteurs explorés lors de l’expédition "Lengguru 2014"

Les secteurs explorés lors de l’expédition "Lengguru 2014" (cliquez sur la carte pour l'agrandir).
Source : Lengguru.org

Il reste encore des zones encore méconnues en Nouvelle-Guinée, et plusieurs expéditions naturalistes ont été organisées récemment, comme celle de Bruce Beehler dans les monts Foja en 2005 (lire Bruce Beehler et la découverte d'un "monde perdu" en Nouvelle-Guinée). L’expédition scientifique "Lengguru 2014", qui s'est déroulée entre le 17 octobre et le 20 novembre, avait pour but d’inventorier et d’étudier la biodiversité des écosystèmes des massifs karstiques de Lengguru et de Kumawa grâce à une approche multidisciplinaire centrée sur l’influence des facteurs environnementaux sur l’adaptation et l’évolution des espèces. Au-delà d'un inventaire des communautés animales et végétales basé sur des techniques innovantes (barcode moléculaire) et classiques (taxonomie), les biologistes ont étudié les relations phylogénétiques entre les espèces collectées dans la zone d'étude et celles des régions périphériques. Des échantillons ont été collectés.
Cette expédition était organisée par l'Institut de recherche pour le développement (IRD), l'Institut des sciences de l’évolution de Montpellier (Hérault) (une unité mixte de recherche entre l’IRD, le Centre national de la recherche scientifique et l’Université Montpellier 2), le Centre indonésien de recherche en biologie de Cibinong (RCB-LIPI) et l’Académie des Pêches de Sorong (Indonésie).
Elle avait un volet terrestre (échantillonnages dans différents écosystèmes jusqu'à 1 200 mètres d'altitude), souterrain (exploration et cartographie de diverses grottes, dolines et rivières souterraines) et marin (exploration, cartographie et bathymétrie des fonds marins côtiers).
74 participants répartis en huit équipes thématiques et en trois équipes d’appui technique ont exploré différents secteurs près des villages de Nusa Ulan, de Wanoma, d’Urisa, de Lobo, de Kamaka et d’Avona.
Au niveau ornithologique, un inventaire a été réalisé et des captures ont été faites grâce à des filets posés le long de sentiers dans plusieurs types d’écosystèmes et à des altitudes variées : les abords de Nusa Ulan (de la région côtière aux sommets des montagnes environnantes), les environs de Wanoma et les pentes du pli (anticlinal) de Seraran, les pentes de l’anticlinal de Berari le long du lac de Sewiki, le sommet du pli de Berari, les abords de Lobo jusqu’au sommet du massif de Lamansière, les forêts du cap Tanjung Boi et les réseaux souterrains de la rivière Mbuta. Chaque spécimen capturé a été pesé, mesuré, bagué, photographié, une prise de sang effectuée (analyses moléculaires) puis relâché. Leurs chants ont également été enregistrés. Les analyses moléculaires et morphologiques (couleur du plumage et forme générale) ont servi à établir des indices de diversité et de démographie et de mettre en évidence l'existence d'éventuelles populations distinctes en fonction de l’altitude ou de l'habitat.

L'interview de Christophe Thébaud et de Borja Milá

1- Quelles sont les limites géographiques des massifs de Lengguru et de Kumawa ?

Vue du massif de Kumawa depuis la mer de Seram

Vue du massif de Kumawa depuis la mer de Seram (cliquez sur la photo pour l'agrandir).
Photographie : Christophe Thébaud

Christophe Thébaud et Borja Milá : l’île de Nouvelle-Guinée est très vaste, plus grande que la France; il s'agit de la troisième plus grande île du monde après l'Australie et le Groenland. Sa forme générale ressemble à celle d’un oiseau volant vers l'Ouest, formé de trois parties d’ouest en est : la "tête de l'oiseau" qui correspond à la grande péninsule du Nord-ouest, le "cou" formé de l'isthme qui relie cette péninsule au reste de l'île, et le "corps" principal. Le massif de Lengguru se situe dans la partie orientale du "cou" et couvre environ 30 000 km². Le massif de Kumawa est géographiquement distinct, couvre environ 3 000 km² et est situé à 70 km au Sud-ouest. Les deux massifs sont séparés par des forêts tropicales de plaine et les milieux d'altitude (plus de 1 000 mètres) sont très isolés et séparés des habitats similaires par une centaine de kilomètres. Une caractéristique extraordinaire de cette région très peu peuplée est qu'elle a été épargnée jusqu'à présent par la déforestation et est encore recouverte de vastes forêts intactes à la biodiversité très riche.

2. Quelles ont été les principales découvertes ornithologiques de l'expédition "Lengurru 2014" ? Quelles ont été les principales "surprises" ?

Christophe Thébaud et Borja Milá : tout d'abord, il est utile de préciser que les massifs de Lengguru et Kumawa n'étaient pas des "terra incognita" ornithologiques lorsque nous nous y sommes rendus. Toutefois, en ce qui concerne celui de Lengguru, les connaissances ornithologiques antérieures étaient anciennes : elles dataient de 1828 et résultaient d'une brève mais intense visite réalisée par Salomon Müller et Heinrich Macklot, deux naturalistes envoyés par Temminck à bord de la corvette Triton pour approvisionner le musée de Leyden (Pays-Bas). Les versants méridionaux du massif de Kumawa firent l'objet en 1983 d'une prospection de plusieurs semaines par l'ornithologue et écrivain américain Jared Diamond, qui revisita brièvement les sommets du massif en 2013.

Micropsitte à tête fauve (Micrositta pusio)

Micropsitte à tête fauve (Micrositta pusio) capturé lors de l'expédition "Lengguru 2014".
Photographie : Borja Milá

Lors de la première partie de l'expédition de 2014 dans le massif de Lengguru, outre l'observation de très nombreuses espèces à large aire de répartition, nous avons pu capturer ou observer quelques espèces qui n'avaient jamais été répertoriées dans la partie méridionale du "cou de l'oiseau" (la Nouvelle-Guinée ayant une forme d'oiseau, voire plus haut)  comme la Perruche tricolore (Alisterus amboinensis) ou le Séricorne à bec blanc (Sericornis spilodera), voire pas répertoriée du tout dans l'ensemble du "cou" de l'île (isthme) comme le Micropsitte à tête fauve (Micrositta pusio), le Miro à croupion blanc (Peneothello bimaculata), ou la Grande Mélampitte (Megalampitta gigantea), cette dernière étant probablement l'un des oiseaux plus rares et les plus difficiles à voir en Nouvelle-Guinée car il ne vit que dans quelques massifs karstiques où il niche dans des grottes profondes.
L'ensemble de ces informations permet de mieux préciser les limites de la distribution géographique des espèces concernées et aussi d'appréhender une question qui tracasse les biogéographes depuis près d'un siècle : plusieurs espèces d'oiseaux sont absentes du massif de Lengguru alors qu’elles sont présentes de part et d’autre. Comment expliquer cette particularité ? Ces absences sont-elles réelles ou reflètent-elles la rareté voire l'absence de prospections ? Nos observations soulignent l'importance d’augmenter la pression d’observation dans cette région avant de pouvoir conclure sur la validité et les raisons de l’existence de disjonctions biogéographiques, notamment pour les espèces de basse et moyenne altitude.
Nous avons pu également observer ou capturer des espèces peu fréquentes et très localisées comme le magnifique Cinclosome ajax (Cinclosoma ajax), qui fut décrit par Temminck au 19ème siècle à partir d'un individu collecté par Muller et Macklot le long de la rivière Lengguru, et qui n'est aujourd'hui connu que dans le massif de Lengguru et dans trois régions à plus de 900 km de là, dans la partie orientale de la Nouvelle-Guinée.
Nous avons aussi observé à plusieurs reprises et enregistré le Ptilope à poitrine rouge (Ptilinopus viridis) entre les baies d'Arguni et de Triton, dans la partie méridionale du Lengguru. Cette observation peut, à première vue, sembler moins importante que d’autres mais il s'agit de la première mention de l’espèce dans les forêts de basse terre de la Nouvelle-Guinée, où l'espèce présente une distribution restreinte un peu atypique (elle n'est connue que dans certaines zones de moyenne et de haute montagne sur des îlots proches de la côte).
Lors de la seconde partie de l'expédition, menée dans le massif de Kumawa, nous avons littéralement "marché dans les traces" de Jared Diamond, qui explora le versant sud du massif en 1983. Nous avons pu confirmer certaines des observations les plus intéressantes qu'il réalisa lors de son expédition, et avons ajouté quelques espèces à sa liste des oiseaux comme le Monarque noir (Symposiachrus axillaris), la Séricorne à bec blanc (Sericornis spilodera), et le Myzomèle vermillon (Myzomela cruentata). Nos observations suggèrent certaines populations d’espèces du Kumawa, comme celles des Miros cendré (Heteromyias albispecularis) et à face blanche (Tregellasia leucops) ou du Pouillot des îles (Phylloscopus poliocephalus), sont morphologiquement distinctes des autres populations connues et pourraient constituer de nouvelles sous-espèces, voire de nouvelles espèces. Mais pour nous, ce qui fait surtout l'intérêt de ces populations différenciées, c'est qu'elles nous renseignent sur le rôle des petits massifs montagneux isolés au milieu des forêts de plaine dans la différenciation spécifique.

3. Pouvez-vous nous en dire plus sur la découverte d’une possible nouvelle espèce de piquebaie du genre Melanocharis ?

La probable nouvelle espèce de piquebaie du genre Melanocharis

La probable nouvelle espèce de piquebaie du genre Melanocharis photographiée en 2014.
Photographie : Borja Milá

Christophe Thébaud et Borja Milá : lors du dernier jour de notre expédition dans les montagnes de Kumawa en 2014, nous avons capturé à 1 200 mètres d’altitude un oiseau non identifié qui avait été observé furtivement à proximité des filets quelques minutes auparavant. Nous avons rapidement pu établir qu’il s’agissait d’un piquebaie du genre Melanocharis, de la famille endémique des Mélanocharitidés, mais il présentait certains caractères diagnostiques distincts de ceux des cinq espèces décrites connues. Il présentait d’autre part des similitudes avec un oiseau observé par l'ornithologue britannique David Gibbs dans le petit massif de Fakfak, 150 kilomètres plus à l'ouest : il avait constaté qu’il était très différent des piquebaies déjà décrits mais il en avait finalement conclu qu'il devait s'agir d'une forme apparentée au Piquebaie à longue queue (Melanocharis longicauda). Les mesures réalisées sur le terrain, les couleurs du plumage et les dimensions de l'oiseau de Kumawa nous ont rapidement convaincus qu'il s'agissait, avec une très forte probabilité, d'une espèce non encore décrite. Nous avons appris récemment que Jared Diamond et David Bishop auraient observé en 2013 sur le versant nord du massif de Kumawa plusieurs individus appartenant à cette espèce non encore décrite, ce qui confirme l'importance de cette découverte.
Nous avons désormais obtenu des données génétiques qui sont cohérentes avec l’hypothèse selon laquelle le piquebaie observé par Gibbs à Fakfak puis capturé par nous à Kumawa, constitue une nouvelle espèce pour la science, selon la formule consacrée.
Une description officielle est en cours de préparation en collaboration avec nos collègues indonésiens du LIPI (Institut Indonésien des Sciences), et nous proposerons ensemble un nom scientifique nouveau et unique, avec une épithète spécifique qui fera, dans la mesure du possible, référence à une caractéristique morphologique.
Cette découverte est plutôt inattendue car l'avifaune de Nouvelle-Guinée est considérée comme étant relativement bien décrite depuis les travaux pionniers du grand biologiste de l'évolution Ernst Mayr au 20ème siècle : la dernière découverte d'une espèce nouvelle pour la science sur l'île, le Méliphage de Carol (Melipotes carolae), remonte à 2005 (lire Bruce Beehler et la découverte d'un "monde perdu" en Nouvelle-Guinée).

4. D'autres possibles nouvelles espèces ou sous-espèces d'oiseaux ont-elles été observées durant l'expédition ?

Christophe Thébaud et Borja Milá : Jared Diamond avait estimé à une quinzaine le nombre d'espèces ou sous-espèces d'oiseaux restant à décrire à Kumawa. Nos observations d'une partie d'entre elles en 2014 suggèrent que cette estimation est raisonnable.

5. A-t-on désormais une bonne connaissance de l'avifaune du massif ?

Miro cendré (Heteromyias albispecularis)

Miro cendré (Heteromyias albispecularis) photographié en 2014.
Photographie : Borja Milá

Christophe Thébaud et Borja Milá : au total, 252 espèces d'oiseaux a été observées à ce jour dans le massif de Kumawa, dont 173 lors de l'expédition "Lengguru 2014". Ce nombre est très élevé, mais il est cohérent avec la diversité observée dans des massifs analogues. Par conséquent, du point de vue de la liste des espèces, notre connaissance semble plutôt bonne. En revanche, pour la plupart d’entre elles, leur biologie et leur écologie, ainsi que les caractéristiques de leur distribution et de leur abondance à l'échelle du massif et même de la Nouvelle-Guinée, restent très peu connues.  

6. Dans le documentaire diffusé sur Arte en juin 2016, on voit que de nombreux prélèvements ont été effectués sur des oiseaux et d'autres animaux : les méthodes d'inventaires ont-elles évolué ? Des oiseaux ont-ils dû être "sacrifiés", comme la possible nouvelle espèce de piquebaie ?

Christophe Thébaud et Borja Milá : nous sommes des biologistes des populations, pas des taxinomistes; ce qui nous anime c'est de comprendre comment les populations et les espèces ont évolué, évoluent et s'adaptent. Nos méthodes sur le terrain ne comprennent donc pas la collecte de spécimens muséologiques, et nous ne sommes de toute façon pas habilités à le faire. Il nous arrive toutefois de prendre part à des expéditions auxquelles participent des collègues dont la fonction est de gérer, conserver, voire augmenter les collections muséologiques, et ce fut le cas lors de l'expédition de 2014. Nous sommes d’avis que les collections muséologiques restent importantes et nécessaires, faute de mieux, en particulier dans les secteurs très peu prospectés et peu accessibles. Parmi les collègues qui collectent des spécimens d'oiseaux, nous n'en connaissons aucun qui fasse cela sans avoir réfléchi au préalable aux implications éthiques ou biologiques du prélèvement, sans avoir obtenu au préalable les autorisations nécessaires auprès des pays où la collecte est effectuée et, surtout, sans objectif scientifique clairement explicité en amont de la collecte.

7. Quels sont les secteurs les plus riches et les plus originaux d'un point de vue ornithologique du massif de Lengguru ?

Forêt tropicale de montagne dans le massif de Kumawa

Forêt tropicale de montagne dans le massif de Kumawa (cliquez sur la photo pour l'agrandir).
Photographie : Christophe Thébaud

Christophe Thébaud et Borja Milá : la Nouvelle-Guinée possède une avifaune terrestre, presque exclusivement forestière, riche de 621 espèces dont 365 sont endémiques à la région. Les secteurs les plus riches, c'est-à-dire ceux où l'on rencontre le plus grand nombre d'espèces, sont de loin les zones de forêt tropicale humide de basse terre (entre 0 et 600 mètres d’altitude). Mais, la plupart des espèces qui vivent dans ces forêts sont largement réparties, occupant même parfois l'ensemble des forêts du pourtour de la Nouvelle-Guinée, comme  le Carpophage de Pinon (Ducula pinon), le Cassican à tête noire (Cracticus cassicus), ou le Polochion casqué (Philemon buceroides), dont les vocalisations sont des éléments typiques du paysage sonore des forêts de plaine de Lengguru et Kumawa. En revanche, l’avifaune des secteurs de montagne, à une altitude supérieure à 600 mètres, est souvent plus originale et bien distincte de celle des zones boisées s’étendant plus bas. Par ailleurs, ces secteurs sont souvent isolés les uns des autres, et leurs populations d’oiseaux présentent souvent des différences morphologiques qui peuvent résulter de différences évolutives, ce qui renforce leur particularité. Le massif de Kumawa est plus riche en espèces montagnardes que celui de Lengguru.

8. Existe-t-il des secteurs de forêts tropicales relativement sèches et leur avifaune est-elle particulière ?

Christophe Thébaud et Borja Milá : il existe des forêts semi-sèches et même des savanes très étendues, mais pas dans la zone étudiée : on les trouve exclusivement dans la région du Trans-Fly, au sud de la Nouvelle-Guinée. Cette région abrite un petit nombre d'espèces d'oiseaux endémiques, mais il s’agit surtout d'une zone d'hivernage très importante pour de nombreuses espèces migratrices du Paléarctique et d'Australie.

9. Quelles espèces particulièrement remarquables ou surprenantes ont-elles été observées durant l’expédition ?

Paradisier gorge-d'acier (Ptiloris magnificus) femelle

Paradisier gorge-d'acier (Ptiloris magnificus) femelle capturée lors de l'expédition "Lengguru 2014".
Photographie : Borja Milá

Christophe Thébaud et Borja Milá : mais existe-t-il des espèces qui ne soient ni remarquables ni surprenantes ? Nous avons été impressionnés par les séricornes, dont le Séricorne fauve (Crateroscelis murina), modestes d'apparence mais exceptionnels chanteurs, ainsi que par les paradisiers, avec leur parure et leurs parades extraordinaires. Ces derniers sont faciles à entendre, beaucoup plus difficiles à voir, et la plupart des espèces vivent dans les forêts de montagnes au-dessus de 1 500 mètres d’altitude. Nous avons pu observer sept espèces, très différentes les unes des autres, mais toutes spectaculaires, les Paradisiers vert (Manucodia chalybatus), noir (Manucodia ater), multifil (Seleucidis melanoleucus), gorge-d'acier (Ptiloris magnificus), royal (Cicinnurus regius), magnifique (Cicinnurus magnificus) et petit-émeraude (Paradisaea minor) (lire Les paradisiers, des oiseaux passionnants).
La diversité des oiseaux en Nouvelle-Guinée est tout simplement incroyable, en particulier chez les passereaux corvoïdes (proches de la famille des corvidés), les méliphages, les perroquets, les pigeons, et les martins-pêcheurs. Dans les forêts de basse terre du massif de Lengguru, on peut recenser jusqu'à une vingtaine d'espèces de pigeons au même endroit. On peut observer à la fois le plus petit et l’un des plus grands perroquets du monde, le Micropsitte à tête fauve (Micropsitta pusio) et le Cacatoès noir (Probosciger aterrimus), ainsi que l’un des plus petits et le plus grand pigeon du monde, respectivement le Ptilope nain (Ptilinopus nainus) et le Goura couronné (Goura cristata).
Les rapaces sont omniprésents en forêt et incluent de nombreuses espèces d'autours et d'éperviers, par exemple l'Autour à tête grise (Accipiter poliocephalus), mais elles sont très dures à observer. Dans les vallées forestières, nous avons pu observer la Bondrée à longue queue (Henicopernis longicauda) et l'Aigle de Gurney (Aquila gurneyi), et sur le littoral le Pygargue blagre (Haliaeetus leucogaster), le Milan sacré (Haliastur indus) mais aussi le Balbuzard d'Australie (Pandion cristatus), qui sont tous trois très communs.

10. La diversité des martins-pêcheurs dans le massif semble assez remarquable : est-ce une particularité ?

Martin-chasseur à longs brins (Tanysiptera galatea)

Martin-chasseur à longs brins (Tanysiptera galatea) capturé lors de l'expédition "Lengguru 2014".
Photographie : Borja Milá

Christophe Thébaud et Borja Milá : la Nouvelle-Guinée abrite une vingtaine d'espèces de martins-pêcheurs, soit plus d'un tiers des espèces du monde. La plupart des espèces sont en fait des "martins-chasseurs" forestiers, qui se nourrissent de proies terrestres. Plusieurs groupes d'espèces représentent des cas très frappants de radiations évolutives, avec des espèces étroitement apparentées qui présentent des plumages, des formes de becs, ou des écologies très distinctes (par exemple les genres Tanysiptera, Dacelo, Todiramphus et Syma). Dans les massifs de Lengguru et de Kumawa, il n'est pas rare de rencontrer dans un même lieu des représentants de ces différents groupes, par exemple le Martin-chasseur à longs brins (Tanysiptera galatea), le Martin-chasseur d'Euphrosine (Melidora macrorrhina) et le Martin-chasseur torotoro (Syma torotoro).

11. Les oiseaux sont-ils moins farouches dans le massif de Lengguru qu'ailleurs en Papouasie occidentale, étant donné que la pression humaine y semble plus faible qu'ailleurs ?

Christophe Thébaud et Borja Milá : d'une façon générale, les oiseaux de Nouvelle-Guinée sont très craintifs et d'une extrême discrétion lorsqu'ils se déplacent dans la forêt. Une espèce semble échapper à cette règle, il s'agit du Goura couronné, le plus gros pigeon du monde (environ deux kilogrammes), qui se laisse approcher assez facilement. En conséquence, il est très vulnérable au braconnage et n'est aujourd'hui présent que dans les secteurs éloignés de toute population humaine ou difficiles d'accès, comme c’est encore le cas pour de nombreux secteurs de Lengguru et Kumawa.

12. Dans le documentaire diffusé sur Arte, les habitants locaux semblent peu connaître/s'intéresser à leur environnement : est-ce le cas ?

Christophe Thébaud et Borja Milá : tout d'abord, la Nouvlle-Guinée n'échappe pas à "l'épidémie globale" de dissolution des liens entre l'être humain et la Nature. Les villages côtiers situés à proximité de Lengguru et Kumawa furent établis il y a probablement quelques milliers d'années par des austronésiens pêcheurs et sont encore aujourd'hui majoritairement occupés par les descendants de ceux-ci. En lisant les excellents récits de voyage de Dampier, Dumont d'Urville, ou de Wallace, on se rend vite compte que les côtes de la Papouasie étaient en contact étroit avec le monde "extérieur" depuis fort longtemps, et tout particulièrement depuis le début du 19ème siècle. Par conséquent, il n'est pas surprenant finalement que les habitants des villages connaissent peu le monde de la forêt et que cette connaissance s'estompe, à l'instar de ce qui se passe presque partout dans le reste du monde. Malgré tout, dans chacun des secteurs que nous avons visités, nous avons toujours rencontré des villageois qui connaissaient bien la forêt et ses espèces les plus remarquables, ainsi que les bonnes pratiques pour vivre et survivre en forêt, et sans l'aide précieuse de ces villageois, rien de ce que nous avons réalisé n'aurait été possible. Ce qui semble essentiel aujourd'hui, c'est de persuader les villageois de continuer à laisser les forêts libres et sauvages, comme l'ont fait leurs ancêtres pendant des millénaires et comme ils le font encore actuellement.

13. Des menaces (mines, déforestation, braconnage) pèsent-elles sur le secteur ?

Forêt tropicale de plaine près de Kaimana

Forêt tropicale de plaine près de Kaimana dans le massif de Lengguru.
Photographie : Borja Milá

Christophe Thébaud et Borja Milá : aujourd'hui, les forêts tropicales de plaine couvrent encore l'essentiel de la Papouasie occidentale, "des côtes au sommet des montagnes", ce qui est en soi un spectacle hors du commun. Naturellement, des menaces pèsent sur le secteur, comment pourrait-il en être autrement quand la demande en bois de construction mais aussi pour la consommation de papier ne cesse d'augmenter, que les pays les plus industrialisés ne se soucient guère de la provenance des bois qu'ils consomment, et que la demande en huile de palme croît de façon exponentielle (les plantations de palmiers à huile constituent aujourd'hui la première cause de la déforestation en Asie du Sud-est). Pour l'instant, la Papouasie occidentale semble être à l’écart de cette frénésie destructrice qui touche la grande île voisine de Bornéo, mais certains signes et la situation très critique de nombreuses forêts de plaine en Papouasie-Nouvelle-Guinée (la partie orientale de l’île) laissent penser qu'il devient urgent de se préoccuper de l'avenir des forêts de Papouasie occidentale.

14. Un parc national ou une réserve pourraient-ils être créés dans le futur ?

Christophe Thébaud et Borja Milá : l'intégralité du massif de Kumawa vient d'obtenir le statut de réserve naturelle, ce qui est une bonne nouvelle. Des campagnes de sensibilisation ont été faites dans les villages alentours, et nous avons pu constater que les villageois étaient conscients de l'importance de la préservation des forêts, notamment pour la protection à long terme des ressources marines qu'ils exploitent de façon artisanale le long des côtes. Le massif de Lengguru ne bénéficie, quant à lui, d'aucune protection particulière, mais étant d'un accès difficile et non peuplé, il a été épargné jusqu’à présent. La mission "Lengguru 2014" avait aussi pour objectif de sensibiliser les villageois et les responsables politiques locaux et régionaux sur l'importance de protéger les forêts de la région.

15. Quels conseils pratiques (hébergement, déplacements, autorisations..) pourriez-vous donner aux personnes souhaitant visiter la Papouasie occidentale pour y observer les oiseaux ?

Christophe Thébaud et Borja Milá : compte tenu des contraintes logistiques, il est souhaitable de s'adresser à une agence de voyage spécialisée dans les séjours ornithologiques, comme Papua Expeditions, qui est dirigée par Like Wijaya et Iwein Mauro, deux passionnés faisant partie des meilleurs connaisseurs de l'avifaune de Nouvelle-Guinée, en particulier de Papouasie occidentale.

16. Quels sont les meilleurs guides (ouvrages) d'identification disponibles sur les oiseaux de Papouasie occidentale ?

Christophe Thébaud et Borja Milá : aujourd'hui, LE guide incontournable, c'est le "Birds of New Guinea" de Thane Pratt et Bruce Beehler, dont la seconde édition entièrement remaniée est parue en 2014. Il s'agit d'un guide superbe, portable sur le terrain, richement et magnifiquement illustré, avec des textes informatifs non seulement sur l'identification mais aussi sur les connaissances actuelles sur l'écologie et la distribution des espèces. Un second guide rédigé par Phil Gregory devrait voir le jour très prochainement chez les Lynx Edicions. Et pour le plaisir des yeux, il y a aussi le très beau livre "Birds of Paradise: Revealing the World's Most Extraordinary Birds" de Tim Laman et Ed Scholes sur les paradisiers, qui contient des images à couper le souffle et des textes de grande qualité sur l'évolution, l'écologie, et le comportement de ces oiseaux.

17. Quels autres secteurs de Nouvelle-Guinée mériteraient des expéditions scientifiques similaires ?

Camp dans le massif de Kumawa à 1 100 mètres d'altitude

Camp dans le massif de Kumawa à 1 100 mètres d'altitude en 2014 (cliquez sur la photo pour l'agrandir).
Photographie : Christophe Thébaud

Christophe Thébaud et Borja Milá : tant et tant ! Nous envisageons après les expéditions dans les massifs de Lengguru et Kumawa de nous rendre dans le massif de Tamrau, au nord de la "tête de l'oiseau" et à l'ouest du massif de l'Arfak, mais cela dépendra de notre capacité à mobiliser des sponsors autour du projet. Les monts Weyland, la péninsule de Wandammen ou les îles de Batanta et Salawati à l'ouest de la Papouasie occidentale, sont d'autres secteurs qui ont été très peu prospectés jusqu’à présent et qui sont, d'un point de vue biogéographique, très importants pour mieux comprendre le rôle des massifs montagneux secondaires dans la diversification de l'avifaune de Nouvelle-Guinée.

18. D'autres expéditions, notamment ornithologiques organisées par l’IRD sont-elles prévues en Nouvelle-Guinée ? Et ailleurs dans le monde ?

Christophe Thébaud et Borja Milá : nous retournerons en 2017 ou en 2018 dans le massif de Kumawa pour poursuivre nos recherches sur les oiseaux avec l’IRD, un organisme sans l'expérience duquel il serait impossible aujourd'hui d'envisager des expéditions scientifiques de cette ampleur, dans des régions aussi difficiles d'accès. Nous combinerons des objectifs de recherche très fondamentaux (biologie évolutive) avec des campagnes de sensibilisation pour diffuser des informations sur l'unicité et l'originalité de l'un des réservoirs de biodiversité les plus riches et les mieux préservés de la planète.

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