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Bernard Leclercq et Emmanuel Ménoni nous disent tout sur le Grand Tétras

Les deux auteurs de la monographie "Le Grand Tétras" publiée en décembre 2018 ont répondu à nos questions sur leur ouvrage et sur cet oiseau emblématique des forêts anciennes.

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Bernard Leclercq et Emmanuel Ménoni nous disent tout sur le Grand Tétras

Emmanuel Ménoni et Bernard Leclercq, les auteurs de la monographie "Le Grand Tétras" parue en décembre 2018 aux éditions Biotope.

Le Grand Tétras (Tetrao urogallus), ou Grand coq de bruyère, est un gallinacé vivant dans les forêts de conifères et mixtes nordiques et montagneuses. Le mâle, ou coq, qui peut peser près de 4 kg, est sombre avec des caroncules rouges, un bec blanc et une queue grise à pointes blanches qu'il peut étaler. La femelle, ou poule, est nettement plus petite et rousse barrée de noir et de blanc. S'il est encore présent dans de vastes secteurs de la taïga d'Eurasie, il est plus localisé en Europe, où il est confiné aux zones montagneuses. En France, après avoir disparu de l’arc alpin, il reste encore présent dans les Cévennes, les Vosges, le Jura et les Pyrénées, mais son statut de conservation est fragile. Bien qu'il ait déjà fait l'objet de plusieurs études et ouvrages, plusieurs aspects de la biologie de cet oiseau discret et farouche restent encore méconnus.
Les éditions Biotope viennent de publier (en décembre 2018) une monographie intitulée sobrement "Le Grand Tétras" rédigée par Emmanuel Ménoni, chargé d’études au sein de l’équipe "Galliformes de montagne" de l’Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage (ONCFS), et par Bernard Leclercq, membre de l’association Groupe Tétras Jura. Cet ouvrage richement illustré constitue une synthèse complète de nos connaissances actuelles sur le Grand Tétras, et les deux auteurs ont répondu à nos questions.

Abstract

The Capercaillie (Tetrao urogallus) is a large grouse living in northern and montane coniferous and mixed forests. The male, which can weigh nearly 4 kg, is dark with red wattles, a white bill and a gray tail with white tips that can be spread out. The female, or hen, is distinctly smaller and russet and barred with black and white. If it is still present in large areas of the Eurasian taiga, it is located in Europe, where it is confined to mountainous areas. In France, after disappearing from the alpine arc, it is still present in the Cevennes, the Vosges, the Jura and the Pyrenees, but its conservation status is fragile.
Although several books have already been dedicated to this species, some aspects of its biology are still unknown. The Biotope editions published have just (in December 2018) released a monograph entitled "Le Grand Tetras" written by Emmanuel Ménoni, a biologist in charge of studies within the "Galliformes de montagne" team of the Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage (ONCFS), and Bernard Leclercq, a member of the Tetras Jura Groupe association. This richly illustrated book is a comprehensive synthesis of our current knowledge of the capercaillie: the two authors answered our questions.

La monographie "Le Grand Tétras" de Bernard Leclercq et Emmanuel Menoni 

Le livre Le Grand Tétras

La couverture du livre "Le Grand Tétras" paru en décembre 2018 aux éditions Biotope.

La monographie "Le Grand Tétras" est parue en décembre 2018 aux éditions Biotope. Les auteurs sont Emmanuel Ménoni, qui occupe un poste de biologiste spécialisé sur le Grand Tétras au sein de l’Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage (ONCFS), et Bernard Leclercq, qui a étudié l’écologie du Grand Tétras pour l'ONCFS et qui poursuit ses recherches et ses animations au sein de l’association Groupe Tétras Jura.
Cet ouvrage (ISBN : 9782366622133) de 352 pages (1,3 kg), vendu au prix de 35 euros, aborde de manière détaillée la biologie du Grand Tétras (Tetrao urogallus), en prenant en compte les dernières études disponibles : la famille des tétraonidés, la taxonomie et la répartition de cet oiseau en France et dans le monde, sa morphologie et sa physiologie, ses mœurs et ses comportements, la dynamique des populations, sa reproduction, sa faculté d'adaptation et son habitat, un aspect qui est particulièrement développé.
En France, le Grand Tétras est présent dans les Vosges, le Jura, les Cévennes et les Pyrénées, et il est globalement en régression en raison de la perte et de la dégradation de son habitat. Or c'est une "espèce parapluie", c'est-à-dire que de nombreux autres animaux et végétaux profitent de la conservation de son habitat. C'est aussi un emblème des forêts anciennes de montagne, et sa disparition constituerait une grande perte symbolique et écologique.
Les auteurs de cette monographie, deux passionnés du Grand Tétras qu'ils ont observé durant de nombreuses années, ont rédigé un ouvrage passionnant, dense mais clair, et parsemé d'anecdotes récoltées sur le terrain. Il est concret et propose plusieurs pistes pour améliorer la conservation de l'espèce en impliquant le grand public, les collectivités locales, les agriculteurs et les chasseurs.

Voici le sommaire de l'ouvrage :

  • première partie : le Grand Tétras / Un oiseau hors du commun / Classification, répartition / Effectifs et répartition par pays / De la morphologie à la physiologie / Les adaptations.
  • Deuxième partie : la biologie / Sédentaire et même casanier durant tout l’hiver / La métamorphose printanière / Organisation spatiale : le modèle en "parts de gâteau" / La nidification / Autre temps, autres mœurs. / Une dynamique des populations précaire en Europe / De nombreux facteurs externes interviennent dans la dynamique des populations.
  • Troisième partie : les habitats / Les habitats naturels / Modification des habitats originels : les habitats secondaires / Des forêts désertées.
  • Quatrième partie : le Grand Tétras et l’homme / La place du Grand Tétras dans notre culture / De la protection à la gestion des populations / Mesures de sauvegarde / La gestion des habitats / Dans les autres pays / Conclusion : tétraonidés et biodiversité / Les questions qui fâchent / Bibliographie.

L'interview de Bernard Leclercq et Emmanuel Menoni

1. Un nouvel ouvrage sur le Grand Tétras était-il vraiment nécessaire ? N'existe-t-il pas d'ouvrages de référence récents et équivalents, y compris publiés dans d'autres langues ?

Couple de Grands Tétras (Tetrao urogallus

Grands Tétras (Tetrao urogallus) mâle et femelle en Finlande (cliquez sur l'image pour l'agrandir).
Photographie : Markus Varesvuo

Bernard Leclercq et Emmanuel Ménoni : un ouvrage de Patrick Zabé intitulé "Le grand tétras. Caroncules écarlates et bec d'ivoire" est paru en 2017. Il s'agit d'un livre intéressant et assez bien documenté, mais que l’on ne peut pas considérer comme étant une monographie. C’est en effet davantage le livre d’un "chasseur-écologiste", qui donne son point de vue sur cette espèce et ses problèmes et évoque ses souvenirs (Remarque : ce livre a obtenu en 2018 le prix littéraire Connaissance de la chasse, catégorie Natura, remis par Olivier Thibault, Directeur Général de l'Office National de la chasse et de la faune sauvage). Il n’y a pas de monographie récente en Français.
Le livre "Le Grand coq de bruyère, ou grand tétras" de Bernard Leclercq (éditions Sang de la terre) date de 1988. Le docteur Couturier et son épouse Couturier ont édité en 1980 à compte d'auteurs une monographie en deux volumes sur les coqs de bruyère (volume 1 : le grand coq de bruyère et volume 2 : le petit coq de bruyère). Ces deux documents méritaient vraiment d’être mis à jour avec les connaissances plus récentes disponibles. En outre, la situation de l’espèce a évolué depuis ces dates.
Les monographies étrangères commencent aussi à dater, comme celle de Glutz von Blotzheim (1974) par exemple. Le remarquable ouvrage "Grouse" d'Adam Watson et Robert Moss est plus récent (2016), mais il est très ciblé sur les tétraonidés dans les îles britanniques.

NDLR : Patrick Zabé nous signale aussi la parution des ouvrages suivants : 

  • Les amours secrètes du Grand Tétras de Claude Genoux (2005)
  • Les coqs de bruyère, la gélinotte et le lagopède d'Alain Dragesco (éditions Payot, 1989)
  • Tétras des Vosges, la dernière balz ? de Michel Gissy (1995)
  • Le Grand Tétras de Raymond Escolin (1995)
  • Le Grand Tétras d'Emile Bernard (1913)
  • Le Coq de bruyère de Louis Sadoul (1914), avec une seconde édition en 1973 (Kruch)
  • Le grand coq de bruyère mythe ou réalité ? de Bernard Prêtre (éditions Cabédita, 2008)
  • Le Grand Tétras, Pyrénées de J. -F. Marsalle (2014).

2. La sous-espèce aquitanicus du Grand Tétras est-elle valide selon vous ? Quelles sont ses principales particularités de plumage, de morphologie et de taille (mâle et femelle) ?

Bernard Leclercq et Emmanuel Ménoni : non seulement elle est valide, mais le rameau pyrénéo-cantabrique est de très loin le plus différencié de toutes les sous-espèces actuellement reconnues, au point que les généticiens l’ont qualifié "d'Evolutionary Significant Unit", c'est-à-dire de sous-espèce en état avancé de spéciation. C’est normal si l’on considère l’éloignement des Pyrénées du cœur de l’aire de répartition de l’espèce, et aussi que sans doute, cette séparation a débuté il y a vraiment très longtemps. À l’inverse, toujours selon ces scientifiques, une partie des sous-espèces nordiques serait peu différenciée génétiquement.
Les oiseaux de la sous-espèce aquitanicus sont morphologiquement assez différents de ceux de la sous-espèce major par exemple : ils sont nettement plus petits, leurs couleurs sont assez différentes (par exemple, les femelles de la sous-espèce aquitanicus sont nettement plus grises et ont des barres bleu-noir sur le roux du plastron), et il existe des particularités éco-éthologiques, les oiseaux pyrénéens occupant à la fois la niche écologique du Grand Tétras et celle du Tétras-lyre, et pouvant vivre dans des milieux nettement ouverts.

3. Lorsque l'on se promène dans une forêt de montagne fréquentée par le Grand Tétras et le Tétras lyre et qu'une femelle s'envole devant nous, comment peut-on reconnaître facilement et rapidement à quelle espèce elle appartient ?

Femelle de Grand Tétras (Tetrao urogallus)

Femelle de Grand Tétras (Tetrao urogallus) en Finlande (cliquez sur l'image pour l'agrandir).
Photographie : Markus Varesvuo

Bernard Leclercq et Emmanuel Ménoni : la taille est souvent suffisante pour départager les deux espèces (le Tétras lyre pèse 0,9 kg, contre de 1,5 à 2 kg pour le Grand Tétras), mais dans des conditions furtives, ce n’est pas toujours suffisant pour être certain de l’identification. Dans ce dernier cas, la couleur nettement plus grise des poules du Tétras lyre (Lyrurus tetrix) constitue souvent un critère bien utile (les Écossais parlent ainsi de "grey hen"). Enfin, bien souvent, la poule de Tétras lyre émet un "co-co-co" à l’envol, ce que ne fait pas celle du Grand Tétras. Enfin lorsque les deux espèces sont sympatriques (elles coexistent), le Tétras lyre préfère les habitats plus ouverts.

4. Le Grand Tétras a disparu des Alpes françaises à la fin des années 1990 : peut-on espérer une réintroduction dans ce massif alpin ? Peut-on espérer une recolonisation naturelle ?

Bernard Leclercq et Emmanuel Ménoni : une recolonisation s’effectuerait a priori à court et moyen terme depuis le Jura, qui accueille la seule population proche, mais cela reste fort peu probable car trop peu de propagules (= les oiseaux qui se dispersent) atteignent le massif alpin pour constituer un nouveau noyau, et bien souvent ces oiseaux sont "perdus", faute de partenaires du sexe opposé. En outre, les milieux désertés n'ont pas suffisamment évolué en trente ans pour redevenir de bons habitats. On ne peut pas exclure une lente reconquête des Alpes françaises à partir de la partie orientale du massif (Autriche, Alpes bavaroises, Suisse orientale et Alpes italiennes de l'Est), qui abrite plus de 20 000 Grands Tétras, Mais cela supposerait d’une part une dynamique de population très positive dans cette zone, ce qui n’est pas le cas pour l’instant, et des conditions redevenues très favorables dans les zones intermédiaires (Suisse occidentale et Val d’Aoste). Le taux de boisement augmentant sans cesse, et de nombreux efforts étant menés pour la conservation du Tétras lyre et pour d’autres espèces dans ces zones intermédiaires, cela n’est pas impossible, mais cela prendra sans doute de nombreuses décennies : les Ours bruns (Ursus arctos) recoloniseront sans doute plus vite l’arc alpin du fait de leur mobilité, de leur très fort taux de survie, et de leur natalité positive dans les milieux favorables.
Des projets de restauration "artificielle" ont déjà été menés dans les Alpes françaises, mais ils n’ont pas abouti. Une cartographie des habitats potentiels par l’Office National des Forêts (ONF) est en cours, suivie par le Ministère en charge de l’Environnement, mais il conviendra de croiser ces données avec celle de la pression humaine pour déterminer les zones réellement possibles et leur connectivité. Des études de viabilité démographique et génétique seront aussi nécessaires. Il faudra s’assurer que les choix de la gestion forestière et l’évolution des milieux n’entraîneront pas une dégradation de ces derniers. Enfin, si toutes les réponses sont positives, la question de l’approvisionnement en oiseaux se posera immanquablement, et cela ne sera pas le plus simple. Si un tel projet devait être mené de bout en bout, cela serait un processus à très long terme. Pour bien connaître les Alpes, je suis assez certain que des potentialités réelles existent à nouveau au niveau des habitats, peut-être davantage dans les Alpes du Sud que dans celles du Nord.

5. Pourquoi ne voit-on pas parfois de jeunes Grands Tétras en plaine, lors de leur dispersion post-natale ?

Bernard Leclercq et Emmanuel Ménoni : comme chez beaucoup d’oiseaux, il y a une phase exploratoire lors de la dispersion post-natale durant laquelle les jeunes se basent sans doute sur le taux de boisement et sur la structure forestière. Il est donc normal qu'ils restent dans les habitats favorables d'où ils sont issus, ce qui ne les empêche pas parfois de sortir des aires de répartition établies : une poule a ainsi été observée très récemment dans un bocage entrecoupé de chênaie paysanne tout près de la ville de Lourdes (Hautes-Pyrénées) (lire La détresse sexuelle d'une femelle de Grand Tétras en Lozère). Parfois, un prédateur peut forcer un Grand Tétras à plonger très vite dans les bas de versant, de façon un peu "folle", tant est grande la terreur que leur inspire par exemple un Autour des palombes ou un Aigle royal. Cela peut les désorienter, et ils mettent alors un certain temps à retrouver le chemin de leurs "vrais" habitats, s’ils ne périssent pas avant.

6. Comment expliquer le déclin du Grand Tétras dans les Cévennes, malgré sa réintroduction dans les années 1970-1990 ?

Habitat du Grand Tétras (Tetrao urogallus) sur le plateau de Beille

Habitat du Grand Tétras (Tetrao urogallus) sur le plateau de Beille, dans l'Ariège (cliquez sur l'image pour l'agrandir).
Photographie : Emmanuel Ménoni

Bernard Leclercq et Emmanuel Ménoni : la néo-population introduite s’est d’abord bien maintenue durant environ 25 ans sans lâchers, mais l’effectif est resté réduit. Or dans le cas des petites populations, la probabilité de persistance de l’espèce est d’autant plus faible que le nombre de reproducteurs viables est faible (dépression de consanguinité et appauvrissement génétique). Ce processus, connu depuis plusieurs années, n'a pu être inversé car des introductions d'oiseaux étrangers, pourtant demandées par les scientifiques, n’ont pas été effectuées. En outre, le Grand Tétras étant une proie, elle est soumise à des phénomènes stochastiques (aléatoires), par exemple, deux années consécutives de météo défavorable à la reproduction et l’installation d’un couple d’Aigles royaux (Aquila chrysaetos) sur l’un des meilleurs sites de reproduction. Les milieux forestiers les plus favorables (pinèdes spontanées de recolonisation post-pastorales) ont par ailleurs été transformés pour favoriser un élevage plus intensif. Enfin, les forêts gérées par le parc national des Cévennes n'ont pas été améliorées sur des surfaces suffisantes pour en faire de bons habitats.

7. Pourquoi le Grand Tétras se maintient-il mieux dans les Pyrénées que dans les autres massifs montagneux français ?

Bernard Leclercq et Emmanuel Ménoni : plusieurs facteurs permettent d’expliquer cette situation. Tout d'abord, l'écologie du Grand Tétras dans les Pyrénées lui permet d’exploiter des habitats subalpins très ouverts. La superficie importante de cette chaîne offre une capacité d’accueil bien supérieure à celles des Vosges et du Jura. La présence dans les Pyrénées d’un étage subalpin bien développé (et en expansion suite à la déprise pastorale), qui n’existe quasiment pas dans le Jura et dans les Vosges du fait de leurs altitudes plus modestes, est favorable aux tétras. Il y a davantage de forêts anciennes dans les Pyrénées que dans d'autres massifs français plus accessibles, où elles diminuent régulièrement à cause d'une sylviculture plus "dynamique". Enfin, les zones de présence du Grand Tétras dans les Pyrénées sont moins concernées par les équipements et la fréquentation touristiques que dans les Vosges et dans le Jura.

8. Les battues estivales pour compter les tétras ne sont-elles pas traumatisantes pour l'espèce ?

Femelle de Grand Tétras (Tetrao urogallus)

Femelle de Grand Tétras (Tetrao urogallus) en Finlande (cliquez sur l'image pour l'agrandir).
Photographie : Markus Varesvuo

Bernard Leclercq et Emmanuel Ménoni : on ne peut nier qu’un oiseau levé lors d’une battue a été "perturbé", mais ce dérangement est limité étant donné le choix de la saison durant laquelle ce type de comptage est pratiqué (nourriture en quantité illimitée) et les conditions météorologiques choisies (beau temps). En outre, un secteur donné n'est parcouru qu'une seule fois par an. Le risque est donc extrêmement minime et négligeable, en regard de l’intérêt de ces battues pour la conservation du Grand Tétras. Dans toutes les zones de France et dans d’autres pays où l’on effectue ces suivis, on constate une fidélité des oiseaux que l’on lève à nouveau souvent dans les mêmes endroits, même après le passage de la battue. D’une année sur l’autre, des baisses et des hausses d’effectifs sont notées dans une zone d’étude donnée, ce qui suggère que les battues annuelles ne modifient pas la dynamique des populations. Enfin, les populations les plus régulièrement suivies par cette méthode, comme celles de la forêt du Risoux dans le Jura depuis 1976 et du Risol (Doubs) depuis 1992, sont remarquablement stables par rapport à d'autres non suivies.

9. Selon le protocole de comptage "Calenge", il y aurait entre 2 480 et 3 588 coqs dans les Pyrénées françaises : comment expliquer une telle fourchette ? Ne peut-on pas espérer un recensement plus précis ?

Bernard Leclercq et Emmanuel Ménoni : ces chiffres peuvent paraître imprécis, mais en réalité, il s’agit d’une prouesse assez remarquable que de pouvoir quantifier avec une certitude scientifique incontestable cette population, compte-tenu de l’immensité des surfaces concernées et de leur relief accidenté, de la faible accessibilité de nombreux secteurs, des faibles moyens humains dont on dispose pour effectuer les suivis dans les vastes territoires concernés, et de la discrétion et de la sensibilité de cette espèce (lire Gros plan sur le Grand Tétras), qui rendent très difficiles les comptages si l’on veut qu’ils ne perturbent pas les oiseaux. Le protocole de comptage "Calenge" par échantillonnage ne s’appliquant que depuis huit ans, l’emploi des statistiques bayésiennes devrait permettre de réduire l’intervalle de confiance dans un futur proche.
On donne très souvent des chiffres précis pour les populations d'espèces qui s’observent beaucoup mieux et sont nettement moins sensibles à l’observateur comme les ongulés, mais je vous invite à lire tout ce qui a été publié sur ces mammifères, et l'on constate qu’on ne peut pas les dénombrer sans un énorme travail basé sur une estimation de la probabilité de détection. Les effectifs annoncés de nombreuses populations de chevreuils, de chamois, de cerfs et d'autres grands animaux sont souvent fortement sous-estimés, et parfois, aucun intervalle de confiance n'est donné, ce qui n’est pas scientifiquement honnête. Un bon exemple est celui de l’estimation de la population d’Aigle royaux dans le parc national des Écrins, une espèce qui s’observe bien, qui est suivie depuis longtemps dans ce territoire, et qui présente la particularité d’être fidèle à des aires souvent observables : le personnel avait annoncé un certain nombre de couples, mais une étude très sérieuse effectuée par la technique de CMR (Capture Marquage Recapture) a montré que la population réelle était le double que celle estimée jusqu'à présent.

10. Les Unités d'Enregistrements Autonomes et les pièges photographiques sont-ils déjà utilisés dans certains secteurs pour compter les Grands Tétras ? Avec succès ?

Bernard Leclercq et Emmanuel Ménoni : pour le moment, ces équipements ont plutôt été utilisés pour des tests et pour les cas spécifiques de petites populations ou de places de chant un peu "fantômes". Il y a aussi beaucoup de biais statistiques avec ces méthodes (lire Utiliser des Unités d'Enregistrement Autonomes pour étudier les oiseaux). Je ne rentrerai pas dans les détails, mais si l’on prend en compte leur coût, le suivi des populations ne pourra pas se faire avec ces outils avant longtemps. La même remarque s'applique avec les méthodes d'analyse génétique (CMR). Par contre, toutes ces techniques peuvent avoir d'autres usages, comme la comparaison de l'utilisation des habitats. Nous avions mené une étude basée sur la bioacoustique qui avait montré que quand une forêt était gérée favorablement pour le Grand Tétras, sa biodiversité augmentait significativement (augmentation en parallèle du nombre d’oiseaux et d’invertébrés actifs vocalement).

11. Comment expliquer que la portée du chant du Grand Tétras soit si faible par rapport à sa taille ?

Bernard Leclercq et Emmanuel Ménoni : les tétraonidés étant des espèces-proies de grande taille, les fréquences de leurs chants (souvent basses, mais pas toujours) les rendent difficiles à localiser, et c'est notamment le cas du Grand Tétras, pour lequel certaines émissions sonores s'étendent au-delà de notre spectre auditif.

12. On apprend dans votre ouvrage que le Grand Tétras devient "sourd" à chaque fois qu'il émet sa strophe : quelles sont les hypothèses possibles ?

Bernard Leclercq et Emmanuel Ménoni : il s'agit simplement d'un processus mécanique qui se produit au moment de la partie terminale de la strophe, un os venant obturer le conduit auditif lors du maximum de la projection arrière de la tête et de l’ouverture du bec.

13. Le système digestif du Grand Tétras est bien adapté aux aiguilles de conifères : cela signifie-t-il que cette espèce ne vivait pas autrefois aussi dans les forêts de feuillus ?

Grand Tétras (Tetrao urogallus) mangeant des aiguilles de Pin sylvestre

Grand Tétras (Tetrao urogallus) mangeant des aiguilles de Pin sylvestre en Finlande (cliquez sur l'image pour l'agrandir).
Photographie : Markus Varesvuo

Bernard Leclercq et Emmanuel Ménoni : il provient sans doute de la taïga résineuse, et l'on pourrait même dire qu'il a coévolué avec le Pin sylvestre (Pinus sylvestris), l'essence dominante dans cet habitat et dont l'aire de répartition, qui s'étend de l’Espagne à la Sibérie, couvre celle du Grand Tétras. La présence dans les forêts de feuillus est possible, mais est sûrement apparue secondairement, et n'est en tout cas pas optimale.

14. L'Office National des Forêts (ONF) joue-t-il globalement un rôle positif dans la conservation du Grand Tétras en France ?

Bernard Leclercq et Emmanuel Ménoni : un changement de priorités a été imposé à l'ONF. En effet, aux objectifs initiaux de reconstitution et conservation s’est substitué et/ou ajouté un impératif de production de bois, ce qui a entraîné de nombreuses et importantes pertes d’habitats. Sous la pression de l'opinion publique et de certaines associations, et suite au recrutement de jeunes agents plus sensibilisés aux enjeux environnementaux, cet organisme a progressivement porté une attention plus importante aux enjeux environnementaux. Des choses vraiment remarquables ont ainsi été menées, des agents se sont fortement investis, et l'attention globale portée au Grand Tétras a augmenté : de plus en plus de voies ont été fermées, la surveillance cynégétique s'est accrue, des événements entraînant des rassemblements importants de personnes ont été annulés dans les forêts domaniales, les cueillettes ont été contingentées... Dans bien des cas, l'ONF a grandement modéré la "gourmandise" des maires (qui sont les vrais "patrons" des forêts communales) lors de la rédaction des documents d’aménagement.
La loi d'Avenir pour l'Agriculture, l'Alimentation et la Forêt du 13 octobre 2014 comporte par contre une forte injonction à produire plus et à rajeunir les peuplements, et les agents des forêts publiques sont désormais écartelés entre les objectifs relativement contradictoires de production et de conservation. Le "leurre" de la filière bois-énergie ne va rien arranger, avec l'implantation de grosses entreprises financées par les certificats verts européens. Ce qui est sûr, c’est que la réduction drastique des effectifs de l’ONF, et les actions conduisant vers une sorte de privatisation rampante, ne vont pas dans le bon sens. Le meilleur des services forestiers privé sera toujours bien moins bon qu’un service d’État dont les agents sont attentifs à la forêt dans son ensemble.

15. La présence d'éricacées (de Myrtilliers sauvages notamment), est-elle indispensable pour la présence de l'espèce ?

Sous-bois à éricacées

Sous-bois à éricacées (cliquez sur l'image pour l'agrandir).
Photographie : Emmanuel Ménoni

Bernard Leclercq et Emmanuel Ménoni : c'est en effet le cas, les aires de répartition du Grand Tétras et des myrtilliers coïncidant presque parfaitement. Dans certaines sous-populations, des individus s’en passent totalement ou partiellement à condition que d’autres plantes remplissent les mêmes fonctions de couvert et de nourriture, mais il s'agit là encore de conditions suboptimales.

16. Le réchauffement climatique constitue-il globalement une menace pour l'espèce ?

Bernard Leclercq et Emmanuel Ménoni : le réchauffement ne constitue pas une menace pour l'espèce, que ce soit à court ou à moyen terme. Même au rythme alarmant actuel du processus, il reste une grande marge de remontée de l'espèce vers le nord dans l'immense aire de répartition de l'espèce dans la taïga en Russie. Pour les populations méridionales, il n'y a pas non plus de menace à court terme, mais d’autres facteurs sont infiniment plus graves et en cours. Si l’aire de répartition d’espèces végétales importantes pour l'espèce se contractait autant que le prévoient certaines modélisations, cela risquerait d’entraîner un sérieux déclin du Grand Tétras, mais l’exemple de la population des monts Cantabriques (Espagne), qui s'est bien maintenue jusqu’au XXe siècle, montre que l'espèce possède une capacité d'adaptation et une plasticité peut-être insoupçonnée. Personne ne peut dire, même en étudiant les modélisations les plus précises, si une évolution globalement très mauvaise du climat n’aura pas localement des effets favorables : l'exemple de l'augmentation du taux de reproduction des Grands Tétras dans l'ouest de la Norvège, suite à des étés plus chauds et plus secs, est intéressant à ce titre.

17. Les sports d'hiver sont-ils incompatibles avec une présence pérenne du Grand Tétras ?

Grand Tétras (Tetrao urogallus) près du sentier de Grande Traversée  du Jura

Grand Tétras (Tetrao urogallus) près du sentier de Grande Traversée  du Jura (cliquez sur l'image pour l'agrandir).
Photographie : Alexandra Depraz

Bernard Leclercq et Emmanuel Ménoni : tout dépend bien sûr de la densité du maillage des stations de sports d'hiver sur un territoire donné. Si les aménagements n'occupent qu'une partie mineure du paysage et qu'il existe par ailleurs de bons habitats, ces activités sont compatibles, sinon probablement pas (lire Les impacts des sports d'hiver sur les oiseaux de montagne). Dans plusieurs stations des Pyrénées et du Trentin italien, le nombre de Grands Tétras a même augmenté de façon surprenante. Dans le cas de la station de Luchon-Superbagnères (Haute-Garonne), c'est grâce à la mise en oeuvre de différentes mesures conservatoires à moyen et long terme. La Zone Naturelle Protégée du massif du Risoux (Jura) est un autre bon exemple : la densité d'oiseaux y est restée importante malgré une fréquentation hivernale très forte du public (lire Observer les oiseaux dans la forêt du Risoux). Le massif forestier du Massacre (Jura) a vu ses effectifs de Grands Tétras remonter après une baisse inquiétante suite à la mise en place de mesures de surveillance et à des campagnes d'information afin d'éviter la fréquentation hivernale hors-piste.

18. Quels conseils pratiques donneriez-vous pour observer le Grand Tétras en France ? Quelle est la meilleure période ?

Bernard Leclercq et Emmanuel Ménoni : il s'agit d'une question délicate car c'est une espèce sensible et "anthropofuge" (= fuyant l'Homme). Il est long et difficile de faire de bonnes observations, et le mieux est sans doute d’essayer de s’intégrer aux différents programmes de suivi des populations (NDLR : comme celui du Groupe Tétras Jura). Les personnes souhaitant faire de la chasse photographique et/ou des films devraient se rapprocher d’une association sérieuse ou d’une personne réputée, même s'il règne souvent un certain individualisme parmi les photographes. Dans les Pyrénées, il est conseillé de se rapprocher de l’agent local de l'ONF, et la meilleure période est le mois de mai. Dans le massif jurassien, on peut participer aux battues organisées lors de la troisième semaine de juillet (trois sites suivis), mais les observations sont toujours furtives et dans des conditions "sportives". Les observations basées sur l'écoute du chant sont réservées aux agents de l'ONCFS, de l'ONF et à quelques personnes autorisées du Groupe Tétras.

19. Quels sont pour vous les meilleurs secteurs pour observer facilement le Grand Tétras en Europe ?

Habitat du Grand Tétras (Tetrao urogallus) en Norvège

Habitat du Grand Tétras (Tetrao urogallus) en Norvège (cliquez sur l'image pour l'agrandir).
Photographie : Emmanuel Ménoni

Bernard Leclercq et Emmanuel Ménoni : la Suède, la Norvège et la Finlande (lire Observer les oiseaux dans les environs d'Oulu) sont les pays les plus favorables, et de nombreux opérateurs proposent des affûts durant la période de chant. Dans les Alpes, l'Autriche et le Trentin italien sont très intéressants, mais les forêts sont souvent privées et surveillées : il faut donc se rapprocher des propriétaires. Il y a des guides agréés dans ces différents pays, mais également en Andorre (l'un d'entre eux est réputé). En Écosse, une place de chant a été équipée d'une caméra, et on peut observer les oiseaux en direct sur un écran (lire Grand Tétras : la gestion "exemplaire" de la Strathspey National Forest).

20. Êtes-vous optimiste ou pessimiste concernant l'avenir du Grand Tétras en France ?

Bernard Leclercq et Emmanuel Ménoni : tout dépend en fait de l'échéance. À court et à moyen terme (10 à 30 ans), il y a très peu d'espoir pour les Vosges. Pour le Jura, je suis peu ou pas optimiste selon que des mesures importantes seront prises ou non pour conserver les derniers habitats d'altitude (il faudrait obtenir une dérogation aux objectifs nationaux de rajeunissement des peuplements forestiers) et restaurer les biotopes marginaux de moyenne altitude qui se sont dégradés depuis un demi-siècle, et selon que des efforts seront menés pour contenir le tourisme hivernal, aussi bien en France qu’en Suisse. Je suis plus optimiste pour les Pyrénées. Dans les Cévennes, on peut avoir de l'espoir si des mesures concrètes sont prises pour relancer la population.
À très long terme (un siècle), il y a trop de facteurs non maîtrisés pour se prononcer sérieusement. Il y a peu d'espoir pour les Vosges. Dans le Jura, on peut aussi être pessimiste d'après l'évolution actuelle, car en dessous d'un certain seuil, il ne sera plus possible d'enrayer le déclin en cours. Je serais enfin plutôt optimiste pour les Pyrénées, en particulier du fait de l'évolution prévisible des habitats.

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Sources

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"Bernard Leclercq et Emmanuel Ménoni nous disent tout sur le Grand Tétras"

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Commentaires postés :

patrick de Luvigny

Superbe ouvrage à lire absolument si on s’intéresse particulièrement à cet oiseau. Les photos sont exceptionnelles,c'est dommage car le format du livre ne met pas suffisamment l'iconographie ou l'imagerie en avant
J'ai cependant relevé quelques erreurs dans l'article :
- le livre "le grand tétras caroncules écarlates et bec d'ivoire" a été publié en auto édition par l'auteur Patrick Zabé et non pas par Montbel.
- rumeur sur le grand tétras par le docteur Marcel Couturier n'existe pas. Le docteur Couturier et son épouse Andrée Couturier ont édité à compte d'auteur une monographie sur les coqs de bruyère en 1980, volume 1 : le grand coq de bruyère, volume 2 le petit coq de bruyère.
Pour les amoureux du coq ces 2 ouvrages sont indispensables dans une bibliothèque.
En 1964, paraît aux éditions Arthaud " Le gibier des montagnes françaises", Marcel Couturier
et une seconde édition a eu lieu en 1981. Marcel et Andrée Couturier

En complément des ouvrages recommandés par Emmanuel Menoni et Bernard Leclercq

Les autres livres concernant le grand coq, bien entendu ils n'ont aucunement la prétention de s'imposer scientifiquement mais ils ont comme principal intérêt d'apporter un témoignage à un instant T de la situation du grand tétras.
- Les amours secrètes du grand tétras de Claude Genoux, 2005
- Les coqs de bruyère, la gélinotte et le lagopède, Alain Dragesco, éditions Payot, 1989
- Tétras des Vosges, la dernière balz? Michel Gissy en 1995
- Le grand tétras Raymond Escolin en 1995
- Le grand tétras, Emile Bernard 1913
- Le Coq de bruyère, Louis Sadoul, 1914, seconde édition 1973, Kruch
- Le grand coq de bruyère mythe ou réalité, Bernard Prêtre, éditions Cabédita,2008
- Le grand tétras, Pyrénées JF Marsalle, 2014
- Le grand Tétras, caroncules écarlates et bec d'ivoire, auto édition, Patrick Zabé,2017, Ce livre a obtenu en 2018 le prix littéraire Connaissance de la chasse, catégorie Natura, remis par Olivier Thibault Directeur Général de l'Office National de la chasse et de la faune sauvage.

04/02/2019

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