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  L'invité d'Ornithomedia.com : Pierre Yésou | L'interview
 
L'interview

Comment se portent les populations de puffins et de laridés en France métropolitaine ? certaines espèces sont-elles en diminution inquiétante?

L'état des populations françaises de puffins et de laridés nicheurs a récemment fait l'objet d'une mise au point détaillée par le biais du livre Oiseaux marins nicheurs de France métropolitaine (1960-2000), coordonné par Bernard Cadiou, Jean-Marc Pons et moi-même pour le compte du GISOM, et publié en 2004 par les éditions Biotope avec le soutien du MEDD. Chacun pourra y trouver tous les détails voulus et je ne m'étendrai donc pas sur le statut de chaque espèce. Disons que globalement les populations de puffins nichant en France se portent plutôt bien. Le Puffin des Anglais (Puffinus puffinus) augmente en Bretagne, en liaison avec la bonne santé de colonies de mer d'Irlande.

Puffin cendré (Calonectris diomedea)
Puffin cendré (Calonectris diomedea), Algérie
Photo : Azzi Telailia

La principale colonie de Puffin cendré (Calonectris diomedea) , aux îles Lavezzi en Corse, a bénéficié d'une opération d'éradication des rats, et les puffins y produisent nettement plus de jeunes à l'envol depuis l'élimination des prédateurs.
Sur les îles d'Hyères, le Puffin yelkouan (Puffinus yelkouan) est fréquemment victime de chats domestiques, dont certains se sont ensauvagés, et des rats. Dans le cadre d'un programme Life, des mesures y sont prises pour limiter cette prédation et pour favoriser la nidification des puffins. Un second programme Life bénéficie également aux puffins sur les îles de Marseille.
Concernant les puffins qui migrent dans les eaux françaises de la Manche et de l'Atlantique, on ne connaît pas vraiment l'évolution à long terme des effectifs des grandes espèces (Puffins cendré, majeur, fuligineux). En revanche, il est très clair que les Puffins des Baléares (Puffinus mauretanicus) qui migrent chaque été vers le golfe de Gascogne sont nettement moins nombreux qu'il y a 20 ans : régulièrement 6-7000 oiseaux le long des côtes de Vendée en été au milieu des années 1980 ; souvent seulement quelques centaines et rarement plus de 3-4000 ces dernières années. Cette situation tient pour partie au réchauffement des eaux, qui pousse ces oiseaux à aller plus au nord chercher leur nourriture (ils sont maintenant plus fréquent au sud des îles Britanniques). Mais elle s'accompagne d'un déclin global des effectifs et de problèmes sur les lieux de reproduction, qui font que le Puffin des Baléares est devenu l'oiseau marin le plus menacé d'Europe.
Les laridés sont réputés bien se porter, et à leur sujet on entend souvent parler de boom démographique, voire d'espèces envahissantes. Il est vrai que la plupart des espèces ont étendu leur aire de reproduction et ont accru leurs effectifs au cours du 20ème siècle, et certaines continuent à le faire. Cet essor, qui reflète la capacité de ces oiseaux à tirer parti d'un environnement perturbé (modification de l'offre alimentaire disponible du fait de l'eutrophisation généralisée, de la multiplication des décharges à ciel ouvert et des déchets rejetés en mer par les navires de pêche), n'est toutefois pas infini.
Ainsi, la Mouette rieuse (Larus ridibundus) décline dans de nombreux pays d'Europe, et son statut est chancelant en France : son effectif global a cessé d'augmenter, et la population décline dans diverses régions.
Sur le littoral, le Goéland argenté (Larus argentatus) accuse un très fort déclin sur les falaises et îlots de Bretagne, sans qu'on sache trop comment l'expliquer, et le Goéland brun (Larus fuscus) paraît prêt à suivre la même pente descendante. De même, la Mouette tridactyle (Rissa tridactyla) décline : pour cette espèce pélagique, il est probable que le réchauffement climatique repousse son aire de répartition petit à petit vers le nord.
Quant aux laridés migrant par la France et y passant l'hiver, il est difficile de se prononcer objectivement en l'absence de recensements assez fréquents et assez exhaustifs. Le seul point évident est l'accroissement très impressionnant de la fréquentation migratoire et hivernale de la Mouette mélanocéphale (Larus melanocephalus) depuis 25 ans sur nos trois façades maritimes.

Pourriez-vous nous donner quelques critères pratiques et "sûrs" pour identifier le Goéland pontique adulte, subadulte et juvénile ?

Gulls of North America, Europe and Asia
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Excusez-moi, mais je préfère ne pas me lancer ici dans un cours d'identification. D'une part parce que je ne suis pas le spécialiste français de cette espèce. D'autre part parce que je me méfie des recettes trop simples. L'identification des grands goélands est rarement simple, surtout quand on cherche des critères "sûrs" pour tous les plumages. Le sujet mériterait un bon article bien illustré, et comme beaucoup d'observateurs je souhaite qu'un article sur ce sujet paraisse aussi vite que possible dans Ornithos.
Pour connaître de bons critères, le plus efficace actuellement est de se reporter au livre
Gulls of Europe, Asia and North America de Malling Olsen & Larsson chez Helm (2004).
Sur le terrain, se concentrer sur la silhouette (forte poitrine, silhouette allongée).
Chez les juvéniles (plumage très rare en France car l'espèce mue très vite) et oiseaux de premier hiver, remarquer la tête pâle et relever le dessin des scapulaires et des couvertures. Chez les adultes, remarquer la teinte des parties cornées et relever le dessin de la pointe des primaires.
A tout âge, veiller au dessous de l'aile. Dans tous les cas, des photos sont bienvenues pour confirmer l'identification.

Où en est-on au niveau de la recherche sur le Goéland pontique ? Existe-t-il une littérature récente et accessible surtout en français ? (outre votre excellent article sur la systématique paru dans Ornithos) ?

Merci pour le commentaire concernant l'article publié dans Ornithos. La recherche scientifique actuelle sur cette espèce concerne essentiellement certaines colonies de Pologne où Goélands pontiques, Goélands leucophées et Goélands argentés nichent ensemble, formant souvent des couples mixtes. En fait, il s'agit plutôt d'étudier le phénomène d'introgression génétique entre espèces, que d'une étude particulièrement orientée vers une meilleure connaissance du Goéland pontique.
Comme chacun, je regrette l'absence de publication accessible en langue française sur ce taxon, et particulièrement sur son identification. Et il reste à étudier la variabilité interspécifique du Goéland pontique (entre autres, mieux décrire les oiseaux de l'est de l'aire de reproduction) ainsi que sur ses relations avec le Goéland des steppes barabensis.

Goéland non identifié (Larus sp.)
Goéland non identifié (Larus sp.), Lac de Neuchâtel, Suisse, le 17/09/2005
Photo : Stéphane Aubry

Un visiteur vous a soumis trois images concernant un Goéland qu'il a déterminé comme "cachinnans" juv. Les photos datent du 17.09.05 et ont été prises au bord du Lac de Neuchâtel en Suisse.
L'oiseau "détonnait" nettement à côté des jeunes leucophées et il l'a tout de suite considérer comme potentiellement pontique. Toutefois un détail le chiffonne : le dessin des scapulaires semble plus proche du leucophée. Pour le reste l'allure générale, le dessous des ailes penchent pour un pontique. L'oiseau était bagué mais il n'a pas réussi à lire la bague. Pourrait-on avoir à faire à un oiseau qui provienne d'une zone de contact avec le leucophée, un pontique occidentale, qui posséderait quelques caractères mélangés ?

Ou alors à un hybride... Ce n'est pas un Goéland pontique : silhouette trop robuste, bec trop fort, ton du manteau nettement brun foncé, dessin des plumes ne collant pas, y compris dessous de l'aile trop marqué de brun.
A mes yeux c'est un Goéland leucophée "normal", c'est-à-dire entrant dans les limites de la variabilité assez aisément observable chez l'espèce. Je ne m'avancerai pas à mettre cette variabilité en relation avec une origine géographique, et je ne vois rien chez cet oiseau qui suggèrerait une hybridation.

Goéland non identifié (Larus Goéland non identifié (Larus sp.), Lac de Neuchâtel, Suisse, le 17/09/2005
Photo : Stéphane Aubry
Goéland non identifié (Larus Goéland non identifié (Larus sp.), Lac de Neuchâtel, Suisse, le 17/09/2005
Photo : Stéphane Aubry

Pensez-vous qu'il soit possible d'identifier de façon certaine les juvéniles et les immatures des différentes sous-espèces visibles en France du Goéland brun ?

Bien sûr que non ! Si les sous-espèces étaient clairement identifiables, sans aucun chevauchement dans leur phénotype (plumage, mensurations, chronologie de mue, etc.), alors ça signifierait qu'elles n'échangent pas de matériel génétique, ça signifierait qu'elles seraient devenue de bonnes espèces bien reconnaissables. On n'en est pas là chez le Goéland brun, où les études génétiques montrent au contraire un mélange de proche en proche au long de l'aire de l'espèce.
Et plusieurs publications ont montré, par exemple, qu'aux différents âges, y compris en plumage adulte, les individus les plus sombres de la sous-espèce intermedius ne peuvent pas être objectivement séparés des fuscus, ni par le plumage ni par la chronologie de leur mue.

Même question pour les sous-espèces du Goéland argenté ...

Le problème se pose dans les mêmes termes, et ma réponse est identique. En ajoutant que la variabilité phénotypique des Goéland argentés qui nichent autour de la Baltique est considérable et reste encore très insuffisamment décrite, ce qui ajoute de la difficulté au problème. Ceci dit, des argentatus bien typés de Norvège ou du nord de la Russie se repèrent assez aisément au milieu de nos argenteus occidentaux.

L'identification des goélands immatures et juvéniles est un casse-tête pour beaucoup d'observateurs : Sur un plan d'eau un hiver, avez-vous une technique pour repérer assez rapidement les différentes espèces de laridés en dortoir ?

Je ne pense pas qu'il y ait de technique miracle. Tout dépend de l'expérience de chacun, de ses habitudes, des particularités du site d'observation… Dans tous les cas il est utile de balayer toute la bande d'oiseaux à la longue-vue. Une première fois rapidement si on a un bon coup d'œil, puis une seconde fois lentement si on a fait chou blanc au premier tour. Y aller d'emblée lentement quand on estime ne pas avoir l'œil très aiguisé. Ce faisant, certains observateurs repèreront rapidement l'oiseau incongru, d'autres y mettront un temps fou … Il n'y a pas de technique qui marche à tous les coups.

Une question de la part d'Azzi Telailia, un biologiste algérien qui entreprend depuis deux année des recherches sur les oiseaus marins dans la région d'El Kala en Algérie: est ce qu'il existe une méthodologie déja testée pour étudier le budget-temps (rythme d'activité ) de la Mouette rieuse pendant l'hivernage comme cela se fait pour les anatidés ?

Je ne sais pas si cela a été testé : je n'ai pas épluché la bibliographie sur le sujet et je ne peux donc pas donner de réponse définitive. En tout cas, il est certain que les méthodes décrites pour les anatidés et pour d'autres espèces peuvent être adaptées pour l'étude de laridés : il convient avant tout de bien définir les catégories d'activités que l'on va retenir pour l'étude.

Une autre question de sa part : Pour le Puffin de Méditerranée, à quelle distance peut il s'eloigner de son site de nidification pendant la période de nidification (étant donné que pour l'Algérie aucun site de nidification n'est encore connu pour cette espèce) ?

Des puffins des Baléares nichant à Minorque ont été équipés de balises Argos par nos collègues espagnols : durant leurs périples alimentaires en période de reproduction, certains se sont déplacés jusqu'aux archipels de Provence. Ceci permet de penser que certains vont même peut-être jusqu'au golfe de Gènes. Cela fait des centaines de kilomètres (chacun pourra prendre une carte pour calculer !).
Je n'ai pas connaissance d'étude similaire sur le Puffin de Méditerranée (yelkouan), mais il n'y a aucune raison de penser qu'il se déplace moins. De plus, ces espèces ne nichent pas avant l'âge de trois ans, et certains adultes ne nichent pas tous les ans. Il est concevable que les non nicheurs, qui ne viennent pas systématiquement près des colonies, puissent fréquenter des sites encore plus éloignés durant la période de nidification.

Les Puffins cendrés (Calonectris diomedea borealis) observés en été dans le Golfe de Gascogne sont-ils des nicheurs ou des oiseaux immatures agés de 1 an (ou de 2 ans ) ? A quel âge commencent-ils à se reproduire?

Puffins cendrés (Calonectris diomedea)
Puffins cendrés (Calonectris diomedea), Algérie
Photo : Azzi Telailia

Il s'agit d'oiseaux non nicheurs, soit des immatures, soient des adultes en année sabbatique (on nomme ainsi les oiseaux qui interrompent leur participation à la reproduction pendant une ou plusieurs années). Les oiseaux qui fréquentent assez régulièrement les eaux côtières en été (par exemple près du Bassin d'Arcachon) semblent appartenir essentiellement à la sous-espèce diomedea de Méditerranée. Les borealis des îles atlantiques tendraient à se tenir plus au large mais participent aux afflux occasionnels près des côtes. Les Puffins cendrés commencent à se reproduire à 5-6 ans.

Quel est pour vous le sujet de taxonomie le plus complexe chez les laridés (dans le monde, ou bien dans le paléarctique) ?

Question difficile, car le choix est vaste ! A l'échelle du globe, un problème potentiellement complexe est le rang à accorder aux différents taxons de l'hémisphère Sud actuellement classés comme sous-espèces du Goéland dominicain Larus dominicanus. Ces taxons nichent en allopatrie, il est donc difficile (c'est un pléonasme) de se prononcer objectivement sur leur isolement reproducteur. Une étude génétique poussée, si possible couplée à une étude fine du comportement reproducteur des différents taxons, serait nécessaire pour savoir s'il s'agit bien de sous-espèces (qui donc nicheraient assez aisément entre elles si elles entraient en contact) ou d'espèces à part entière (qui donc auraient développé un mécanisme d'isolement reproducteur).
Dans le Paléarctique, le problème le plus complexe à résoudre sera peut-être d'affiner l'étude des relations entre les différents taxons de grands goélands en Sibérie. Car l'accès aux colonies de reproduction est extrêmement difficile.

Quel est , selon vous le meilleur site pour l'observation de puffins en France?

Puffins cendrés (Calonectris diomedea)
Une croisière en bateau permet de faire de bellesobservations de puffins (ici des Puffins cendrés en Algérie)
Photo : Azzi Telailia

Un bateau de pêche au thon bien situé au large du golfe de Gascogne en fin d'été ! Blague à part, il n'y a pas de site idéal car à aucun endroit on ne peut être assuré de voir variété et quantité de puffins près des côtes. Les meilleures chances se trouvent, je pense, à la pointe de la Bretagne : Ouessant, côte nord-occidentale du Finistère (Brignogan, Landunvez), abords de la pointe du Raz.

Pourriez-vous conseiller à nos lecteurs un guide pratique et de qualité pour l'identification des laridés ?

Le Guide ornitho est très bon pour se familiariser avec les différentes espèces. Pour approfondir, une seule référence est disponible : Gulls of Europe, Asia and North America de Malling Olsen & Larsson chez Helm (2004), en anglais. C'est le meilleur ouvrage sur le marché, mais il n'est pas parfait. Non seulement il adopte une systématique souvent désuète, mais il contient un certain nombre d'erreurs dans le texte et dans les légendes des photos.
Il faut donc l'employer avec une certaine circonspection pour les taxons difficiles (grands goélands), pour lesquels les articles d'identification détaillée qui paraissent dans diverses revues restent la meilleure source d'information. Cependant, Gulls offre une iconographie très riche, ce qui le rend très attractif et intéressant en dépit de ses défauts. 1

Le dossier du moment dans les médias, c'est la grippe aviaire : pensez-vous qu'il existe un réel danger pour l'homme ?

Il est totalement hors du champ de mes compétences de dire si le virus H5N1 dont il est actuellement question pose un risque foncièrement plus fort que les autres types de virus transportés par la faune sauvage.
Ceci dit, je partage deux certitudes avec les chercheurs qui travaillent sur la question :
(1) ce virus n'est pas en lui-même source d'un risque majeur pour l'homme.
(2) le risque est qu'à l'occasion d'une mutation il se croise avec une forme de virus bien adaptée à se propager chez l'homme ; dans ce cas, ça craindrait effectivement. Et je suis sensible à l'avis de nombreux chercheurs, exprimé par exemple par François Renaud dans le numéro de La Recherche de ce mois de décembre 2005, comme quoi le risque vient en bonne part de l'intensification de l'élevage des volailles, plus que des oiseaux migrateurs.
Bon hiver à tous, sans grippe !




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