Date de mise en ligne: 23/08/2010 - Visé par le Comité
de Lecture
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Situation de Boneffe (Belgique), où Marc Fasol a observé
20 Pluviers guignards le 28/08/10 |
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Le Pluvier
guignard (Charadrius morinellus) est un limicole étonnant,
au plumage nuptial spectaculaire (celui de la femelle est souvent
plus brillant), aux relations entre sexes originaux (le mâle
s'occupe de la plus grande part de l'incubation et de l'élevage
des petits et la polyandrie est occasionnellement pratiquée),
et à la légendaire confiance.
Le 28 août 2010, Marc Fasol a observé et photographié
un groupe de 20 oiseaux près de Boneffe en Wallonie (Belgique),
et il a constaté que certains individus étaient incroyablement
familiers, se laissant presque caresser ! Nous vous proposons de
faire un point sur les raisons pouvant expliquer la familiarité
de certaines espèces ou individus envers l'Homme.
Cet
article a été soumis à notre
Comité de Lecture virtuel.
Pour participer à ce comité, vous pouvez nous
contacter.
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Abstract
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The Dotterel
Charadrius morinellus, is an unique Wader, with a spectacular
breeding plumage (females being often brighter), extraordinary
sex roles (females are potentially polyandrous and compete for
access to males on mating arenas, males provide all parental care)
and a legendary tameness allowing sometimes birders to approach
them very closely. The 28th of August 2010, MarcDasol watched
and photographed a group of 20 Dotterels near Boneffe (Belgium),
noticing that he could nearly touch some birds!
In this article, we propose you to understand why some birds /
species can be so tame.
Pourquoi certains oiseaux sont-ils plus confiants que d'autres
?
La familiarité envers l'Homme chez les limicoles
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Pluvier
guignard (Charadrius morinellus) adulte très
confiant, Boneffe (Belgique), le 28 août 2010
Photo: Marc Fasol |
Comme chez
la plupart des oiseaux, les limicoles s'enfuient face à l'Homme
en dehors de la période de couvaison et d'élevage
des poussins.
Sur les territoires de nidification toutefois, les parents peuvent
être plus "téméraires". Suivant
le niveau de danger ou d'agressivité des oiseaux, les parents
peuvent essayer d'intimider ou de menacer l'intrus ou de l'éloigner
du nid. Mais si l'oiseau ne perçoit pas de danger, il peut
aussi tout simplement continuer ses activités de nourrissage,
de couvaison, voire de repos. Les témoignages d'observateurs
étonnés par l'extrême confiance de plusieurs
espèces comme le Bécasseau variable (Calidris
alpina) ou le Bécasseau minute (Calidris minuta)
sur les sites de nidification de l'Arctique sont nombreux. Dans
la péninsule du Taïmyr en Sibérie, des scientifiques
ont ainsi pu baguer un par un des poussins de Bécasseaux
minutes en les replaçant successivement sous leur parent
installé sur le nid.
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Pluvier
guignard (Charadrius morinellus) juvénile très
confiant, Boneffe (Belgique), le 28 août 2010
Photo: Marc Fasol |
C'est aussi
le cas du Pluvier guignard (Charadrius morinellus) sur
ses sites de nidification. Son nom anglais "Dotterel"
aurait d'ailleurs de la même racine que les mots "dote"
et "Dotty" signifiant "dingue" ou "fou"; avant
sa protection officielle dans plusieurs pays, l'oiseau était
en effet souvent capturé dans ses zones de reproduction
car il ne s'enfuyait pas. Un ornithologue a pu prendre dans sa
main un mâle couvant. Cette familiarité excessive a pu causer
son déclin, et l'espèce a en effet disparu dans
de nombreuses régions facilement accessibles, et son aire
de répartition est aujourd'hui fragmentée.
Le Pluvier guignard, au contraire de la plupart des limicoles,
est aussi parfois très confiant en dehors de la période
de reproduction, par exemple lors de ses haltes migratoires. Il
est difficile d'expliquer pourquoi certains oiseaux ou groupes
sont plus confiants que d'autres. En effet, la familiarité
envers l'Homme dépend de nombreux facteurs.
La familiarité des oiseaux envers l'Homme dépend
des espèces et des individus
Dans un article
publié en mai 2010 sur le site web du Bird Ecology Study
Group, Lee Chiu San rappelle qu'il existe des différences
de familiarité envers l'Homme suivant les genres. Des oiseaux
comme les colombes, les étourneaux ou les aigrettes nés
dans des volières avec peu de contacts humains et n'ayant
pas subi de mauvais traitement ignorent les hommes. On peut toutefois
les approcher en leur proposant régulièrement de
la nourriture.
D'autres espèces, comme les perruches du genre Psittacula
(comme la Perruche à collier P. krameri), certains
râles ou des représentants de la famille des Timaliidés
ne permettront jamais aux hommes de les approcher de trop près.
Lee Chiu San explique que la situation est différente quand les
poussins ont été élevés par l'Homme.
Des petits Bulbuls cul-blanc (Pycnonotus aurigaster) élevés
près du lac Toba en Indonésie puis libérés
suivaient les visiteurs qui les nourrissaient. Les oiseaux élevés
à la main peuvent redevenir sauvages une fois adultes : les cacatoès
et les Calopsittes élégantes (Nymphicus hollandicus) resteront
familières toute leur vie, tandis que les espèces
des genres Psittacula (perruches), Eos (loris) et
Pycnonotus (bulbuls) ne resteront dociles que si un contact
humain est maintenu chaque jour. En effet, en dépit d'efforts
considérables, le comportement sauvage de certaines espèces,
même s'ils ont été élevées à la main, reviendra
à l'âge adulte; c'est le cas par exemple du Garrulaxe hoamy
(Garrulax canorus).
Même au sein de la même espèce, il existe des personnalités différentes.
Certains individus deviennent plus indépendants et distants avec
l'âge, tandis que d'autres restent toujours familiers. On a pu
le constater chez des espèces communes comme le Pigeon
domestique (Columba livia) et le Martin forestier de Java
(Acridotheres javanicus).
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Il
est possible de rendre très confiant un Rougegorge
familier (Erithacus rubecula) en le nourrissant
Photo: Marc Fasol |
Le comportement
familier de certains oiseaux envers l'Homme résulte-t-il
d'un réel lien affectif ou bien simplement de l'absence
de crainte ou d'un intérêt alimentaire ? Si la familiarité
est définie comme l'absence de crainte envers les êtres humains
quelle que soit l'émotion sous-jacente, alors certaines espèces
deviennent familières même si elles ont été
élevées par leurs vrais parents dans la nature.
C'est le cas par exemple du Martin triste (Acridotheres tristis)
ou du Martin forestier de Java, voire de la Tourterelle tigrine
(Streptopelia chinensis). Des grives ou des merles (genre
Turdus) nés dans la nature perdent rapidement leur
peur quand on les nourrit. Des shamas, comme le Shama dayal (Copsychus
saularis), ou même certaines espèces de monticoles
(genre Monticola) s'apprivoisent facilement. Il existe
aussi d'innombrables anecdotes sur la possibilité d'apprivoiser
le Rouge-gorge familier (Erithacus rubecula).
Quelques oiseaux peuvent développer un réel lien
affectif avec l'Homme : c'est le cas d'espèces sociables ou fidèles
comme les grandes espèces de Corvidés, les grands
perroquets, les étourneaux, les mainates, et certains pigeons
et tourterelles. On a également beaucoup écrit sur les relations
pouvant se nouer entre les humains, les canards et les oies.
Ces espèces forment des couples très forts pouvant durer
toute la vie. En dehors de la saison de reproduction, ces couples
peuvent rejoindre des groupes plus larges tout en conservant leurs
liens. Lorsque ces oiseaux sont séparés de leurs
congénères, ils peuvent transférer leur affection
aux hommes. Ils peuvent même s'inquiéter si leur
compagnon humain a un comportement qu'ils estiment dangereux,
comme s'approcher d'un chat. Ils commenceront à crier, puis si
l'homme persiste à se rapprocher de ce que les oiseaux voient
comme un animal dangereux, ils pourront s'approcher en volant,
se mettant alors en danger, pour essayer d'arrêter la personne.
En dernier recours, ils peuvent même mordre leur maître
: ce n'est alors pas un signe de jalousie, mais un signal d'alarme.
C'est ce que l'on peut observer dans la nature entre deux partenaires.
L'inconscience du danger
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Pluvier
guignard (Charadrius morinellus) adulte très
confiant, Boneffe (Belgique), le 28 août 2010
Photo: Marc Fasol |
Simon Plat,
dans un article intitulé "Tameness
in Australian birds", a essayé de définir
les différentes raisons pouvant expliquer la familiarité
des oiseaux envers les humains.
La familiarité liée à l'inconscience du danger que
représente l'Homme, que l'on pourrait qualifier de "naïveté
écologique", est certainement l'une des plus fréquentes.
Elle concerne des oiseaux ou des espèces qui ne connaissent
pas les hommes et qui ne réalisent donc pas qu'ils peuvent
constituer une menace. On peut la trouver chez des espèces vivant
sur des îles (des endémiques de Nouvelle-Zélande
par exemple) ou dans des régions isolées (les manchots dans l'Antarctique
par exemple). Ce comportement est dangereux car ces oiseaux ne
changent pas facilement leur comportement, qui est en quelque
sorte génétiquement déterminé. La confiance du Pluvier guignard,
qui nidifie souvent dans des régions isolées où
l'Homme est rare, pourrait s'expliquer en partie ainsi, même
si d'autres facteurs interviennent sûrement (mimétisme,
mémoire transmises des éventuelles persécutions
passées, ...).
Darwin avait noté que les animaux des îles Galápagos
étaient souvent très familiers; il pouvait facilement
tuer les oiseaux, parfois seulement avec un chapeau. Marc Fasol,
auteur du livre "Galápagos
: Nées du feu et de la légende", a eu l'occasion d'étudier
ce phénomène. Sur cet archipel, les oiseaux ne craignent pas l'Homme
car ils ne connaissaient aucun mammifères terrestres prédateurs
avant son arrivée. L'archipel est en effet éloigné de 1000
km des côtes sud-américaines. Seuls les reptiles (inoffensifs)
y sont arrivés sur des îlots de végétation à la dérive (ne transpirant
pas, ils sont les seuls à pouvoir supporter la déshydratation
du voyage en mer). Le touriste est donc au mieux ignoré, au pire,
considéré comme une "otarie inoffensive". Il peut donc
observer à loisir les comportements des oiseaux (parade, ..) sans
les perturber. Les tourterelles se posaient même sur les
chapeaux des premiers arrivants ! Par la suite, l'introduction
du chat, du chien, du cochon et du rat a changé la situation,
éliminant les endémiques de certains secteurs. Ce
scénario s'est répété dans toutes
les îles du Pacifique.
Même dans des îles proches des côtes européennes,
comme les îles Scilly au large de la Cornouailles en Grande-Bretagne,
certains oiseaux (rouge-gorge, moineau) vont jusqu'à manger dans
l'assiette des gens sur les terrasses, et les Merles noirs (Turdus
merula) et les Grives musiciennes (Turdus philomelos)
restent à côté des jardiniers.
D'une façon générale, les animaux sont plus
confiants sur les îles que sur les continents. Cela s'explique
par le fait que les premières sont généralement
moins dangereuses, avec moins de prédateurs; les oiseaux
ont donc moins de raisons de s'enfuir. Gaspiller de l'énergie
alors que l'environnement est "sûr", en étant
toujours en alerte ou en se réfugiant au moindre bruit
dans un terrier ou dans un arbre, est contre-productif. Cette
énergie pourrait être passée à se nourrir,
à séduire une femelle ou à se réchauffer
au soleil. Les oiseaux les plus craintifs seraient ainsi défavorisés
d'un point de vue évolutif, et peu à peu les populations
insulaires deviennent plus confiantes.
Les autres types de familiarité
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Grand
Réveilleur (Strepera graculina), un oiseau opportuniste
australien
Photo: Arthur Grosset / www.arthurgrosset.ccm |
Simon Plat
a aussi défini une familiarité par opportunisme. Un grand
nombre d'oiseaux apprennent vite. En Australie par exemple, la
plupart des espèces sont habituées à vivre un environnement
hostile, et la moindre facilité est aussitôt exploitée;
c'est le cas par exemple du Grand Réveilleur (Strepera graculina)
se nourrissant des restes de piques-niques ou de la Gralline pie
(Grallina cyanoleuca) se nourrissant non loin des visiteurs
dans les parcs urbains. Marc Fasol nous précise qu'en Islande,
il a observé le Bruant des neiges (Plectrophenax nivalis)
s'approchant des pique-niqueurs. En hiver, en haute montagne,
les Niverolles alpines (Montifringilla nivalis) se nourrissent
des restes des repas des skieurs et des restaurants. A Ostende,
sur la côte belge, un écriteau précise "qu'il est
strictement interdit de donner des frites aux goélands sous peine
d'amende", les oiseaux étant en effet plus qu'entreprenants.
Mais il existe des disparités locales car ce comportement peut
être appris et désappris en une ou en quelques générations.
Il existe aussi une familiarité liée à un entraînement.
Des contacts réguliers avec une personne fournissant de la nourriture
peuvent attirer plusieurs espèces australiennes, y compris
des oiseaux non-opportunistes. Simon cite l'exemple d'un Léipoa
ocellé (Leipoa ocellata), surnommé "Charley",
et étudié par un chercheur depuis plus de 25 ans,
qui a réussi peu à peu à approcher en l'habituant
à sa présence.
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Pluvier
guignard (Charadrius morinellus) juvénle se
laissant approcher de très près, comptant sûrement
sur son mimétisme, Boneffe (Belgique), le 28 août
2010
Photo: Marc Fasol |
La familiarité
liée à l'absence de dérangements est facile à constater
: certains oiseaux ne sont pas dérangés par la présence
des hommes s'ils savent qu'ils ne présentent pas un danger
imminent. Mais ils ne sont pas inconscients du danger que nous
pouvons représenter. C'est le cas par exemple d'un Cacatoès
gang-gang (Callocephalon fimbriatum) que Simon a vu se
nourrir tranquillement sur une branche à la vue de tous
les touristes.
Il existerait aussi une familiarité comportementale liée
à certaines espèces particulièrement curieuses qui semblent
nous observer, se nourrissant près de nous. C'est le cas
de nombreux passereaux, comme le Drymode à croupion brun (Drymodes
brunneopygia) en Australie. Simon cite aussi l'exemple d'un
Ibis blanc d'Australie (Threskiornis molucca) qui semblait
s'approcher de plus en plus près de lui alors qu'il tentait
de le photographier dans l'Howard Spring Nature Reserve.
Enfin, il existe une apparente familiarité liée
à la confiance de certaines espèces dans leur mimétisme
permis par un plumage cryptique. Ces oiseaux ne bougent pas et
il est alors possible de les approcher de très près,
à quelques mètres. On l'observe chez de nombreuses
espèces comme la Bécassine sourde (Lymnocryptes
minimus), la Bécasse des bois (Scolopax rusticola),
les podargues (genre Podargus), ...