Date de mise en ligne: 05/08/10 - Visé par le Comité
de lecture
Gary Wolker et Michael Tobler (A&M University, College Station,
Texas), Robert Outlaw (University of Memphis), Sushma Reddy et
John Bates (Field Museum de Chicago) ont décrit dans le numéro
de juillet 2010 de la revue The Auk une nouvelle espèce appartenant
à la famille des Malaconotidés, le Gonolek de Willard
(Laniarius willardi), à partir de spécimens collectés dans
différentes localités en Ouganda et au Burundi, dans le Rift Occidental.
Le caractère morphologique le plus remarquable de cette espèce
est un iris gris à bleu-gris.
L'un des auteurs de l'article, John Bates, du Field Museum Natural
History de Chicago (www.fieldmuseum.org),
a répondu à nos questions.
Cet
article a été soumis à notre
Comité de Lecture virtuel.
Pour participer à ce comité, vous pouvez nous
contacter.
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Abstract
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Gary Wolker
and Michael Tobler (A&M University, College Station, Texas), Robert
Outlaw (University of Memphis), Sushma Reddy and John Bates (Field
Museum de Chicago) described in the issue 127 of the The Auk magazine
published in July 2010 a new species of boubou shrike (Malaconotidae)
from the Albertine Rift of Africa. Laniarius willardi.
The most conspicuous, distinguishing morphological feature of
the species is a gray to blue-gray iris. This and external morphometric
data indicate that L. willardi is diagnosable from other
black or sooty boubous.
Further, L. willardi is genetically diagnosable, and its
closest relative is the Mountain Sooty Boubou (L. poensis camerunensis)
from Cameroon. The Crimson-breasted Bush-shrike (L. atrococcineus)
and the Lowland Sooty Boubou (L. leucorhynchus) are together
the sister clade to L. willardi-L. p. camerunensis.
Laniarius willardi and the geographically codistributed
L. p. holomelas differ by 11,5% in uncorrected sequence
divergence, and elevational data taken from museum specimens suggest
the possibility of elevational segregation of the species at ~2000
m, with L. willardi occurring at lower elevations. Their
broad sampling of black and sooty boubou taxa indicate that races
of Mountain Sooty Boubou (L. poensis) do not form a monophyletic
clade; L. p. camerunensis may represent multiple, nonsister
lineages; and at least one race of Fülleborn's Black Boubou (L.
fuelleborni usambaricus) is genetically distinct from other
races of that species.
John Bates, from the Field Museum of Chicago (www.fieldmuseum.org),
answered our questions. You can also read the English
version of this interview.
L'invité
d'Ornithomedia. com : John Bates
Introduction
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Gonolek
de Willard (Laniarus willardi)
Schéma : Ornithomedia.com |
Gary Wolker
et Michael Tobler (A&M University, College Station, Texas), Robert
Outlaw (University of Memphis), Sushma Reddy et John Bates (Field
Museum de Chicago) ont décrit dans le numéro de juillet 2010 de
la revue The Auk une nouvelle espèce appartenant à la famille
des Malaconotidés, le Gonolek de Willard (Laniarius
willardi), à partir de spécimens collectés dans différentes
localités en Ouganda et au Burundi, dans le Rift Occidental.
Le caractère morphologique le plus remarquable de cette espèce
est un iris gris à bleu-gris. Ceci et des données morphométriques
externes indiquent que L. willardi est différent des autres
représentants du genre Laniarius.
De plus, L. willardi est génétiquement différent et son
plus proche parent est L. poensis camerunensis, au Cameroun.
L. atrococcineus et L. leucorhynchus forment le
clade-soeur (=groupe-frère) de L. willardi- L.
p. camerunensis. L. willardi et L. p. holomelas,
dont la répartition géographique est similaire, diffèrent de 11,5
% en ce qui concerne la divergence de la séquence corrigée.
Les données altitudinales récoltées sur des spécimens de musée
suggèrent qu'il existe une possibilité de ségrégation altitudinale
des espèces à ~2000 m, L. willardi étant présent à des
altitudes plus faibles. Le vaste échantillonnage étudié
de ce taxon indique que les races L. poensis ne forment
pas un clade (groupe) monophylétique (= descendant d'un même ancêtre),
L. p. camerunensis peut représenter des lignées multiples
qui ne sont pas soeurs et au moins une race de L. fuelleborni
usambaricus est génétiquement distincte des autres races de
cette espèce.
Lire aussi notre brève : Description
d'une nouvelle espèce de gonolek.
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| John
Bates, du Field Museum of Chicago. Photo prise dans le parc
national de Kahuzi-Biega (République démocratique du Congo)
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1- Comment
vous sentez-vous depuis l'annonce de cette découverte ?
John Bates : Découvrir une espèce inconnue est
une chose inattendue mais très gratifiante. Le Gonolek de Willard
n'est peut être pas l'oiseau le plus spectaculaire et
"glamour" pour certaines personnes, mais son aire de répartition
limitée et ses particularités génétiques en font une trouvaille
excitante.
Le fait que nous découvrions encore de nouveaux oiseaux illustre
à quel point nous avons encore beaucoup à apprendre sur la biodiversité
mondiale, et le fait que L. willardi soit à priori
inféodé à la forêt de moyenne altitude, un habitat qui a été largement
détruit dans toute la région du Rift Occidental, souligne
la nécessité de mettre en place une stratégie de conservation
efficace.
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Les
gonoleks sombres et noirs : A) Gonolek fuligineux (Laniarius
leucorhynchus), B) Gonolek de Willard (L. willardi),
C) Gonolek de montagne (L. poensis), D) Gonolek de
Fülleborn des Usambara (L. fuelleborni usambaricus),
E) Gonolek de Fülleborn (L. fuellebordni fuelleborni),
F) Gonolek ardoisé (L. funebris)
Source : G. Voelker et al, The Auk |
2- Pourquoi
avez-vous décidé d'étudier les gonoleks de couleur sombre ?
John Bates : Notre recherche se concentre sur l'exploitation
des collections scientifiques afin d'essayer d'apporter des réponses
aux nombreuses questions qui demeurent sur la biologie des oiseaux.
Nous étudions des groupes d'oiseaux différents.
Le cas de Laniarius willardi souligne l'utilité de réaliser
des inventaires et de rassembler le maximum d'informations lors
des recherches. Thomas Gnoske avait ainsi noté (NDLR :
sur quatre oiseaux collectés en 1997 en Ouganda et sur
un autre collecté en 1991 au Burundi) la couleur distincte
des yeux de cette espèce et il s'en est souvenu. C'est lui qui
a eu l'idée de vérifier si cette couleur signifiait que ces oiseaux
étaient différents sur d'autres points et qui l'a conduit à travailler
sur des spécimens et à collecter des données moléculaires.
Comme nous avions accès des échantillons récents de gonoleks vivant
à des altitudes différentes issus de plusieurs sites du Rift Occidental,
et que nous avons pu étudier des collections plus anciennes provenant
de toute l'aire de répartition des gonoleks sombres, nous étions
en mesure de réaliser une représentation assez complète
de la place de ces oiseaux dans l'arbre de l'évolution.
3- Comment expliquez-vous la couleur particulière de
son iris? Cela résulte-t-il du même processus évolutionnaire qui
a donné l'iris pâle de la Corneille
des Banggai ?
John Bates : Nous ne pouvons répondre à cette question,
notamment parce que la plupart des outils appropriés qui permettraient
d'y répondre sont encore en cours de mise au point. Quand nous
aurons la capacité de collecter les données génomiques de tout
organisme, il sera alors possible d'évaluer la source génétique
de la couleur des yeux et nous pourrons alors commencer à comprendre
s'il existe ou non un facteur génétique commun expliquant ce caractère
présent dans des lignées différentes d'oiseaux.
Il est important de se rappeler que si cette caractéristique est
la plus remarquable distinguant le Gonolek de Willard des autres
Laniarius, il existe également des différences morphologique
par rapport au Gonolek de montagne qui lui succéde aux
altitudes plus élevées. Il pourrait aussi y avoir d'autres différences
qui n'ont pas encore été relevées.
4- Laniarus willardi a été inclus dans la famille des Malaconotidés:
ne devrait-il pas également être classé dans la famille des Thamnophilinés
?
John Bates : Les gonoleks sombres du genre Laniarius
ressemblent étroitement d'un point de vue morphologique aux bataras
du genre Thamnophilus d'Amérique tropicale, mais il s'agit
uniquement d'une convergence évolutive, une mécanisme expliquant
des ressemblances morphologiques entre des espèces qui n'ont pas
de liens étroits entre elles.
Il existe beaucoup d'exemples de ce phénomène chez
les oiseaux : nous montrons par exemple aux personnes qui visitent
nos collections sceintifiques la convergence existant entre les
sentinelles d'Afrique (famille des Moticillidés) et les sturnelles
du Nouveau Monde (Icteridés), des familles d'oiseaux pourtant
très éloignées.
Il existe probablement des voies génétiques sous-jacentes qui
créent ces convergences. En tout cas les gonoleks et des
bataras sont des passereaux appartenant à des branches totalement
différentes.
Distributions
de L. leucorhynchus (A), Laniarius atrococcineus
(B), L. fuelleborni (C) et L. poensis (D).
Dans le cadre, distributions de L. poensis (en vert)
et de L. willardi (carrés et ronds rouges) dans
le Rift Occidental. Ronds rouges : localités où
les spécimens-types de L. willardi ont été
collectés, carrés rouges : localités
des spécimens présumés basés sur
la couleur de leur iris et leur morphologie
Carte : Ornithomedia.com d'après G. Voelker et al,
The Auk |
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5- Comment
expliquer que le plus proche parent du Gonolek de Willard soit
la sous-espèce du Cameroun du Gonolek de montagne, vivant
si loin du Rift Occidental ?
John Bates : C'est une question à laquelle nous essayons
activement de répondre grâce à de nouveaux outils, y compris des
études de modélisation moléculaire et de niches écologiques.
Des tendances similaires ont été notées chez d'autres espèces
et genres, et ce n'est donc pas quelque chose complètement original
: mais cela illustre le fait que les distributions peuvent changer
de façon spectaculaire au fil du temps. Nous espérons, à terme,
avoir une compréhension plus profonde de la façon dont tout cela
se passe.
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Gonolek
de montagne (Laniarius poensis), Monts Itombwe (République
Démocratique du Congo)
Photo : Terry Demos |
6- Il
existe une divergence de 11,5% de
la séquence corrigée entre la sous-espèce
holomelas du Gonolek de montagne et le Gonolek de Willard : pourriez-vous
nous expliquer la notion de divergence de la séquence corrigée
? Ce pourcentage est-il élevé ?
John Bates : Les moyens les plus appropriés pour comparer
rapidement des séquences d'ADN impliquent l'utilisation d'algorithmes
très complexes pour analyser comment elles ont évoluées.
Le pourcentage de divergence est la façon la plus simple pour
comparer deux séquences. Dans le cas de l'ADN mitochondrial, on
peut considérer cette divergence comme une "référence" de base
pour comparer deux groupes. Par exemple, l'ADN mitochondrial des
humains et des chimpanzés diffère d'environ 11%, et la différence
entre les Chimpanzés (Pan troglodytes) et les Chimpanzés
pygmées (Pan paniscus) n'est que d'environ 5%.
Entre tous les êtres humains, la divergence de l'ADNmt ne dépasse
pas les 2%. La divergence est liée au temps, et bien qu'il existe
des réserves sur la validité des horloges moléculaires et sur
les comparaisons entre différentes lignées, la forte divergence
entre les deux gonoleks confirme qu'ils ont plus fortement divergé
entre eux que ce que l'on constate entre les humains.
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Forêt
et marais au-dessus de 2000 m dans le Parc national de Kahuzi
Biega (République démocratique du Congo), dans le Rift Occidental
Photo : John Bates |
7- Comment
expliquer l'existence d'une barrière altitudinale dans la distribution
du Gonolek de montagne à une altitude d'environ 2000 m ? Est-ce
lié à ses besoins écologiques ? Dépend-t-il d'un type particulier
de forêt ?
John Bates : Cela semble être lié à l'existence d'un
barrière naturelle entre les communautés végétales de la région
: ainsi, si l'écologie a certainement joué un rôle, la compétition
pourrait aussi être impliquée. Nous savons qu'il y a quelques
autres taxa, comme le papillon Papilio leucotaenia, qui
suivent un schéma similaire de distribution altitudinale.
Une telle ségrégation entre les oiseaux africains semble moins
fréquente que ce que l'on constate dans d'autres grandes chaînes
montagneuses, comme les Andes en Amérique du Sud; le cas de Laniarius
willardi montre ainsi que davantage d'études sont nécessaires.
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Plantations
de thé au-dessus du parc national de Nyungwe (Rwanda)
: l'altitude sur cette photo est comprise probablement entre
1800 et 2300 m
Photo : Terry Demos |
8- Où
est-il possible d'observer le Gonolek de Willard ? Pourriez-vous
nous proposer des secteurs fiables et "faciles" pour le chercher
? L'avez-vous déjà observé ?
John Bates : La zone la plus accessible pour chercher
cet oiseau est probablement les parties basses du Parc national
de Bwindi en Ouganda, mais nous n'avons pas eu la chance de l'y
chercher, ni personne d'autre à notre connaissance. Nous n'avons
vu cet oiseau que dans des collections.
Dans un premier temps, nous avions considéré que la couleur de
ses iris constituait une différence intéressante, mais nous n'avions
pas suffisamment de données pour s'assurer qu'il ne s'agissait
pas que d'une simple variation présente chez certains Gonoleks
de montagne (l'espèce remplacant le Gonolek de Willard au-delà
de 2000 m d'altitude).
Sa voix n'est pas vraiment connue et il n'existe actuellement
pas de photo de l'espèce. Etant donné que les plantations
de thé poussent parfaitement jusqu'à 2000 m d'altitude, il reste
très peu de forêts à jusqu'à cette altitude dans le Rift
occidental.
Nous sommes en train d'utiliser des outils de modélisation des
niches écologiques pour localiser des sites potentiels car nous
pensons qu'il est présent dans d'autres secteurs. Mais en tout
cas son habitat est à priori très fragmenté.
9- Gary Voelker a évoqué des "résultats
fructueux issus de travaux en cours dans diverses parties de l'Afrique"
: allez vous prochainement annoncer des descriptions de nouveaux
taxons ?
John Bates : La réponse rapide à cette question est
"oui", mais nous voulons avant toute chose nous assurer que nous
décrivons des oiseaux vraiment différents d'espèces apparentées,
ce qui nécessite des études de spécimens dans les musées et des
collectes de données sur le terrain afin de ne pas porter de jugements
hâtifs.
Des études génétiques chez des oiseaux communs ont permis de montrer
qu'ils sont souvent composés de populations génétiquement (et
donc évolutivement) distinctes : les opinions des scientifiques
divergent souvent pour considérer si ces populations doivent ou
non être considérées comme des espèces différentes. Nous pensons
que si elles suivent leurs propres trajectoires évolutives, elles
devraient alors être considérées comme des espèces distinctes.
10- Gary Voelker a également affirmé que "la plupart
des découvertes de nouvelles espèces d'oiseaux provenaient d'Amérique
du Sud ": vous ne pensez pas qu'il existe encore de vastes zones
de marais ou de forêts en Afrique centrale où des découvertes
pourraient être faites ?
John Bates : Il ya eu beaucoup d'explorations ornithologiques
en Afrique, et il semble donc qu'il ne reste plus grand-chose
à découvrir. Cela dit, quand on réalise qu'un oiseau de la taille
du Paon du Congo (Afropavo congensis) ait pu rester inaperçu
jsuqu'aux années 1930 et que la Xénoperdrix de Tanzanie (Xenoperdix
udzungwensis) n'a été trouvée qu'en 1991, il est facile d'imaginer
qu'il reste encore de passionnantes découvertes ornithologiques
à faire sur ce continent.