|
Date de mise en ligne: 31/08/09 - Visé par le Comité
de Lecture
|
Situation des îles Norfolk, de Lord Howe et de Kermadec |
 |
On croyait
que le Fou de Tasmanie avait été exterminé sur l'île de Norfolk
par les Polynésiens vers 1200 puis sur l'île de Lord
Howe au 18ème siècle par des marins européens affamés; mais les
chercheurs Tammy Steeves, Marie Hale et Richard Holdaway de l'Université
de Canterbury (Nouvelle-Zélande) ont démontré qu'il vivait
toujours et correspondait en fait à la sous-espèce actuelle fullagari
du Fou masqué (Sula dactylatra)!
Le Fou de Tasmanie porte désormais un nouveau nom scientifique,
Sula dactylatra tasmani. Les résultats de cette étude
ont été publiés le 12 août 2009 dans le journal
Biology
Letters.
Cette sous-espèce
niche sur trois îles dispersées dans la Mer de Tasmanie:
Norfolk, Lord Howe et Kermadec. Sula dactylatra tasmani a
un iris de couleur sépia et non pas jaune comme la sous-espèce
nominale, et ses ailes sont plus longues de 10% environ.
Tammy Steeves,
professeur à la School of Biological Sciences, (Université
de Canterbury, Nouvelle-Zélande), a répondu à
nos questions.
Abstract
| Publicité |
 |
Three University
of Canterbury academics have helped rediscover a seabird thought
to have been driven to extinction by hungry European sailors in
the late 18th century.
Dr Tammy Steeves, Dr Marie Hale and Adjunct Professor Richard Holdaway
(Biological Sciences) are part of a team of scientists from across
New Zealand and Australia who have used an innovative multidisciplinary
approach to resolve the taxonomic status of the “extinct” Tasman
booby (Sula tasmani). It is the first study of its kind to report
the rediscovery of an extinct bird using classical palaeontological
data combined with ancient and modern DNA data. “Many rediscoveries
of ‘extinct’ birds are the result of an intensive search in the
field, but ours is a little different – we rediscovered our bird
in the laboratory,” said Dr Steeves. “What was once considered to
be an extinct species, the Tasman booby (Sula tasmani), turns
out be a subspecies of a living species, the masked booby (Sula
dactylatra fullagari). And now these charismatic seabirds have
a new name - Sula dactylatra tasmani.”
We interviewed Dr Tammy Steeves. The English
version is available in the second part of this article.
Cet
article a été soumis à notre
Comité de Lecture virtuel.
Pour participer à ce comité, vous pouvez nous
contacter.
|
Interview
de Tammy Steeves
 |
Tammy
Steeves, professeur à la School of Biological Sciences
(Université de Canterbury, Nouvelle-Zélande)
Photo:Université de Canterbury |
Rappel
de la découverte
Lire
notre brève Le
Fou de Tasmanie redécouvert grâce à la génétique.
Référence de l'étude
Une partie des questions posées à Tammy Steeves a
été élaborée suite à la lecture
du document original: Tammy E. Steeves, Richard N. Holdaway, Marie
L. Hale, Emma McLay, Ian A. W. McAllan, Margaret Christian, Mark
E. Hauber, et Michael Bunce (2009). Merging ancient and modern DNA:
extinct seabird taxon rediscovered in the North Tasman Sea. Date
de mise en ligne: 12 août 2009.
Le téléchargement (payant, mais le résumé
est gratuit) est possible sur le site web de Biology Letters: rsbl.royalsocietypublishing.org.
1-
Pourquoi avez-vous choisi d'étudier cet oiseau de mer présumé
disparu?
Tammy Steeves: Je travaille sur les fous depuis à peu près
10 ans maintenant: mon étude précédente avait montré que
le Fou masqué du nord de la Mer de Tasmanie (autrefois Sula dactylatra
fullagari) pouvait constituer une espèce en cours de différenciation,
et j'étais donc passionnée à l'idée de travailler à nouveau sur
cet oiseau quand j'ai déménagé en Nouvelle-Zélande il y a cinq ans.
Je connaissais depuis plusieurs années le Fou de Tasmanie qui était
présumé disparu (autrefois S. tasmani), et
j'avais soupçonné que S. tasmani et S. d. fullagari
pouvaient n'être en fait que le même taxon; mais ce n'est
qu'après en avoir parlé avec des scientifiques néo-zélandais
et australiens issus de plusieurs disciplines que je me suis rendu
compte que cette hypothèse pouvait être vérifiée par une approche
pluridisciplinaire.
2- Pourquoi avez-vous choisi la région de contrôle (= la portion
non codante d'un gène) de l'ADN mitochondrial pour l'analyse?
Tammy Steeves: A cause de ma recherche précédente: pour
mon doctorat, j'avais analysé des modèles de variation des
séquences de la région de contrôle de l'ADN mitochondrial dans un
échantillon global de Fous masqués, et j'ai donc estimé qu'il était
logique de comparer ces données avec celles des Fous de Tasmanie.
 |
Humerus
droits
de Fous de Tasmanie adultes collectés dans un dépôt
de fossiles à Cemetery Bay, île de Norfolk
Photo: reproduite avec la permission de R.N.H. |
3- Vous
avez analysé 5 spécimens modernes et 6 fossiles de fous, et vous
avez écrit "les échantillons étaient trop petits pour une analyse
statistique": comment avez-vous pu alors en conclure que les tailles
des spécimens modernes et fossiles se chevauchaient?
Tammy Steeves: Juste en le constatant: les tailles se chevauchaient!
4- Quel est l'âge maximum d'un fossile dont on peut analyser
l'ADN?
Tammy Steeves: Approximativement cent mille ans.
5- Pourriez-vous nous expliquer simplement (si possible) le
fonctionnement et les objectifs du programme TCS (qui sert à estimer
les généalogies d'un gène)? Qu'est-ce qu'un réseau statistique de
parcimonie?
 |
Figure
1- Réseau de parcimonie statistique des régions
de controle de l'ADN mitochondrial de Fous masqués
de l'Indo-Pacifique généré par le programme
TCS: les tailles des cercles sont proportionnelles aux
fréquences des haplotypes. Les cercles gris représentent
les haplotypes manquants. Les lettres A, B et C représentent
trois haplotypes (agrandir
le schéma)
Crédit: Université de Canterbury d'après
Steeves et al. 2005b |
Définition:
le logiciel
TCS évalue les réseaux phylogénétiques
à partir de séquences ADN ou des distances entre nucléotides
en utilisant l'algorithme de parcimonie statistique (Templeton et
al. 1992).
Tammy Steeves: Les réseaux de gènes, y compris celui
de parcimonie statistique généré par TCS, évaluent les relations
entre les haplotypes (=gènes présents sur l'un des chromosomes d'une
paire) qui sont représentés alors par des cercles colorés. Ils sont
le plus souvent utilisés pour confirmer l'historique de l'évolution
des populations et/ou d'espèces proches. Contrairement aux arbres
généalogiques, ils fournissent des informations sur l'emplacement
géographique (voir les trois couleurs des trois groupes d'îles
sur le schéma 1) et la fréquence d'un haplotype (par exemple
l'haplotype UN a été trouvé chez cinq fous des îles Kermadec,
chez un oiseau sur Lord Howe et chez un sur Norfolk: cet haplotype
est donc présent sur les oiseaux des trois groupes d'îles.
6- Vous avez écrit: "nous n'avons réalisé que l'amplification
complète de la région de contrôle de l'ADN mitochondrial pour un
spécimen fossile": était-ce suffisant pour votre étude?
Définition: l’amplification de gène multiplie de manière
exponentielle un fragment d’ADN cible.
Tammy Steeves: Nous avons aussi réalisé l'amplification partielle
(de la partie la plus variable, ou informative, du fragment) pour
deux autres échantillons: combinées, ces données étaient suffisantes.
7- Vous avez écrit : "des preuves génétiques récentes suggèrent
que S. d. tasmani pourrait constituer une espèce naissante": est-ce
vraiment possible de définir une sous-espèce en passe de devenir
une vraie espèce"? Plus généralement, que pensez-vous de la tendance
parmi certains biologistes de définir de plus en plus de nouvelles
espèces?
Tammy Steeves: Le concept de spéciation naissante est peut
être un peu controversé mais étant donné ce que nous savons du Fou
masqué et de la spéciation chez les autres oiseaux de mer,
je pense qu'il est raisonnable de suggérer que les Fous masqués
du nord de la Mer de Tasmanie traversent les premières étapes d'une
spéciation. Notre étude souligne les mérites d'une approche pluridisciplinaire
pour la classification des nouvelles espèces.
 |
Fou
masqué (Sula dactylatra) sur l'île Phillip
Photo: reproduite avec la permission de R.N.H. |
8- Comment
expliquez-vous que l'un des nouveaux caractères qui soit apparu
chez les populations de Fous masqués du nord de la Mer de Tasman
soit une nouvelle couleur d'iris, comme c'était aussi le cas entre
l'Albatros à sourcils noirs (Thalassarche melanophris) et l'Albatros
de l'île Campbell (Thalassarche impavida)? Et pourquoi ce même changement
de couleur de l'iris, passant du jaune au sépia?
 |
Fous masqué (Sula dactylatra dactylatra) et de Tasmanie
(S. d. tasmani): ce dernier a un iris sepia et a des
ailes légèrement plus longues
Schéma: Ornithomedia.com |
Tammy Steeves:
C'est une excellente question. Et j'espère avoir la réponse
dans les prochaines années!
9- La Nouvelle Zélande est "riche en oiseaux disparus": travaillez-vous
sur d'autres fossiles ?
Tammy Steeves: L'étude génétique sur les fous modernes a
été réalisée dans mon laboratoire de l'Université de Canterbury
(je travaille surtout sur des espèces vivantes, y compris les Fous
masqués). Celle sur l'ADN des fossiles a été réalisée dans le laboratoire
de Mike Bunce à l'Université de Murdoch (il travaille surtout avec
les espèces disparues, y compris l'Aigle de Haast et le Moa).
10- Outre la taxonomie, pourriez-vous nous donner les autres
applications possibles de la combinaison des données issues de l'étude
de l'ADN fossile avec les approches conventionnelles? Les vraies
couleurs du plumage d'un Moa ont par exemple été récemment
révélées par cette technique: serait-ce aussi bientôt le cas pour
son prédateur, l'Aigle de Haast?
Tammy Steeves: Je vous conseille sur ce sujet l'article de
JENNIFER A. LEONARD intitulé "Ancient DNA applications
for wildlife conservation" publié en 2008 dans le revue
Molecular Ecology.
Des chercheurs ont en effet apparemment pu déterminer la couleur
des plumes d'un Moa (lire Reconstitution
du plumage d'un Moa) grâce à l'analyse de
l'ADN fossile, mais nous ne possédons pas de plumes de l'Aigle de
Haast, donc ce sera plus difficile.
Les séquences d'ADN des échantillons biologiques fossiles peuvent
être utilisées pour répondre à un certain nombre de questions, dont
:
- l'histoire évolutionniste des espèces disparues (par exemple le
Dodo et les Mammouths)
- les origines de l'Homme (par exemple ADN de l'Homme de Neandertal)
- estimer la diversité biologique passée, y compris le moment de
l'extinction d'une espèce et ses causes (par exemple le Bison)
- la résolution taxonomique (par exemple Moa de Nouvelle-Zélande)
- déterminer l'ADN pathogène ancien (par exemple celui de
la grippe de 1918 et les premières souches du VIH)
- l'étude de l'évolution moléculaire (utilisation de la phylogénétique
pour comprendre la vitesse et le mode d'évolution)
- l'identification d'une espèce (à partir seulement de fragments
d'os, de coprolithes ou de poils)
- les reconstitutions d'écosystèmes disparus (quelle espèce a vécu
ici? Quelle est l'espèce la plus appropriée à réintroduire)?
- l'analyse des fèces (utilisation de profils d'ADN pour
déterminer le régime alimentaire et son changement progressif)
- les reconstitutions écologiques (utilisation de profils d'ADN
de sédiments pour déterminer la composition d'écosystèmes anciens).
|
|
 |