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  L'invité de Mégane Chêne: Jacques Comolet-Tirman

Date de mise en ligne: 17/12/08 - Soumis au Comité de Lecture

Le 3 décembre 2008, l’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature) publiait la Liste Rouge des oiseaux nicheurs de France métropolitaine. Les travaux coordonnés du comité français de l’UICN, du Muséum d’Histoire Naturelle de Paris, de la Ligue pour la Protection des Oiseaux (LPO), de la Société d’Etudes Ornithologiques de France (SEOF), et de l’Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage (ONCFS) ont révélé des résultats plutôt préoccupants : sur les 277 espèces d’oiseaux répertoriées en France métropolitaine, 73 sont considérées comme menacées. Parmi elles, des oiseaux sont en danger critique d’extinction, comme le Pingouin torda ou le Ganga cata, mais aussi des espèces plus courantes, telles que le Moineau friquet et le Bouvreuil pivoine, qui ont vu leur population décliner. Jacques Comolet-Tirman, responsable "oiseaux" au Service du
Patrimoine Naturel au Muséum National d’Histoire Naturelle, a répondu aux questions de Mégane Chêne, "notre" jeune journaliste.


Cet article a été soumis à notre Comité de Lecture virtuel.
Pour participer à ce comité, vous pouvez nous contacter.

Abstract

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IUCN, the International Union for Conservation of Nature, helps the world to find pragmatic solutions to our most pressing environment and development challenges. It supports scientific research, manages field projects all over the world and helps governments, non-government organizations, United Nations agencies, companies and local communities together to develop and implement policy, laws and best practice.
The 3rd of December 2008 was published the new edition of the IUCN Red List of Threatened Species concerning the breeding birds in France, the result of the coordinated efforts from the IUCN, the Muséum d’Histoire Naturelle de Paris, the Ligue pour la Protection des Oiseaux (LPO), the Société d’Etudes Ornithologiques de France (SEOF) and the Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage (ONCFS): and the situation is very negative, this new study showing 73 of the 277 breeding birds in France are threatened.
Mégane Chêne, a young journalist, interviewed Jacques Comolet-Tirman,
in charge of birding studies for the "Service du Patrimoine Naturel" (Muséum National d’Histoire Naturelle of Paris).


Jacques Comolet-Tirman
répond aux questions de Mégane Chêne

Présentation de l'UICN

L’UICN, l’Union internationale pour la conservation de la nature (site web: www.iucn.org) aide le monde à trouver des solutions à nos défis les plus urgents en matière d’environnement et de développement, en soutenant la recherche scientifique, en gérant des projets partout dans le monde, et en réunissant des gouvernements, des ONG, les Nations unies, les conventions et les sociétés internationales afin de développer ensemble des politiques, des lois et de bonnes pratiques.
Avec 7 000 experts volontaires, la Commission de la sauvegarde des espèces (CSE) est la première de l’UICN pour le nombre de ses membres.
Le Programme des espèces de l’UICN apporte son appui aux activités de la Commission de la sauvegarde des espèces et aux différents groupes de spécialistes, ainsi qu’à la mise en œuvre d’initiatives mondiales de conservation des espèces. Le Programme des espèces comprend plusieurs unités techniques portant respectivement sur le commerce et l’utilisation des espèces, la rédaction de la Liste Rouge, les évaluations de la biodiversité d’eau douce (toutes basées à Cambridge, Royaume-Uni) et l’évaluation mondiale de la biodiversité (basée à Washington DC, Etats-Unis).

La Liste Rouge de l’UICN des Espèces Menacées

Fuligule nyroca (Aythya nyroca)
Le Fuligule nyroca (Aythya nyroca) est inscrit sur la Liste rouge européenne des oiseaux nicheurs et sur la Liste rouge française des oiseaux hivernants
Photo: Dominique Clément / www.audenature.com

Fondée sur une solide base scientifique, la Liste Rouge de l’UICN (www.iucn.org/redlist) est reconnue comme l’outil de référence le plus fiable sur l’état de la diversité biologique spécifique. Sur la base d’une information précise sur les espèces menacées, le but essentiel de la Liste rouge consiste à mobiliser l’attention du public et des responsables politiques sur l’urgence et l’étendue des problèmes de conservation, ainsi qu’à inciter la communauté internationale à agir en vue de limiter le taux d’extinction des espèces.
La Liste rouge permet de répondre à des questions essentielles, telles que:
- Dans quelle mesure telle espèce est-elle menacée ?
- Par quoi telle ou telle espèce est-elle spécialement menacée ?
- Combien y a-t-il d’espèces menacées dans telle région du monde ?
- Combien a-t-on dénombré de disparitions d’espèces ?
Le système mis au point pour l’établissement de la Liste rouge est le résultat d’un vaste processus de concertation, d’élaboration et de validation de plusieurs années, mené par les experts de la Commission de sauvegarde des espèces de l’UICN.
Avec le système de la Liste rouge de l’UICN, chaque espèce ou sous-espèce peut être classée dans l’une des neuf catégories suivantes : Eteint (EX), Eteint à l’état sauvage (EW), En danger critique d’extinction (CR), En danger (EN), Vulnérable (VU), Quasi menacé (NT), Préoccupation mineure (LC), Données insuffisantes (DD), Non évalué (NE).
La classification d’une espèce ou d’une sous-espèce dans l’une des trois catégories d’espèces menacées d’extinction (CR, EN ou VU) s’effectue par le biais d’une série de cinq critères quantitatifs qui forment le coeur du système. Ces critères sont basés sur différents facteurs biologiques associés au risque d’extinction : taux de déclin, population totale, zone d’occurrence, zone d’occupation, degré de peuplement et fragmentation de la répartition.


Le Service du Patrimoine Naturel (SPN)

Le Service du Patrimoine Naturel (SPN) est l’une des unités scientifiques (USM 308) du département Ecologie et Gestion de la Biodiversité du Muséum National d’Histoire Naturelle (MNHN).
Créée le 1er juillet 2006, cette unité a pour missions :
- de coordonner l’exécution par le MNHN de sa mission nationale d’inventaire de la biodiversité en conduisant ou encadrant les inventaires du patrimoine naturel nationaux ou régionaux et en assurant le suivi de la biodiversité.
- de coordonner la contribution demandée par l’Etat au MNHN et à la communauté scientifique pour définir la politique de la France dans le cadre de la démarche européenne et internationale d’évaluation et de suivi de la biodiversité en vue de sa gestion.
Par ses activités et ses productions, le SPN constitue un véritable centre de ressources sur la Biodiversité.

Site web: www.mnhn.fr/spn/

Mégane Chêne: Parmi les menaces pesant sur les oiseaux, l’intensification des pratiques agricoles et la régression des prairies naturelles se placent en première ligne. La disparition d’une espèce est-elle forcément liée à la modification de son habitat ou existe-il un profil d’espèces plus vulnérables?

Jacques Comolet-Tirman: La seule disparition récente d’une espèce nicheuse de l’avifaune française remonte au milieu des années 1990: il s’agit du Traquet rieur (Oenanthe leucura), dont une petite population nichait dans la chaîne des Albères (NDLR: petit massif montagneux à l'extrémité Sud-est de la France, non loin de la frontière espagnole). La modification de l’habitat a effectivement été identifiée comme l'un des facteurs ayant pu conduire à l’extinction. En effet, les espèces ayant une aire de répartition marginale sont souvent plus exigeantes en terme de qualité d’habitat, et donc plus vulnérables aux modifications de leur environnement.
A l’avenir, certaines espèces verront leur aire de répartition modifiée de façon considérable, comme cela a été suggéré par un récent atlas fondé sur les conséquences prévisibles du changement climatique. Ainsi, le Grand Tétras (Tetrao urogallus), qui vient de disparaître des Alpes, pourrait voir sa répartition encore réduite et repoussée essentiellement vers le nord de l’Europe. Autre exemple: la population de Fauvette pitchou (Sylvia undata) risque de diminuer de façon drastique, ce qui ferait croître de manière importante la responsabilité patrimoniale de la France pour cette espèce.
Le problème se pose aussi pour nos migrateurs, notamment trans-sahariens, qui sont soumis à la réduction des possibilités de halte sur leur trajet, ainsi qu’au déplacement ou à la contraction des secteurs propices à leur hivernage.

Mégane Chêne: Est-ce qu’une espèce dite « en danger » sur le territoire français signifie forcément que l’espèce est menacée à plus grande échelle?

Pies-grièches à poitrine rose (Lanius minor)
Pies-grièches à poitrine rose (Lanius minor) adulte et juvénile dans un site de nidification de la Basse Vallée de l'Aude
Photo: Dominique Clément / www.audenature.com

Jacques Comolet-Tirman: Non. On peut prendre l’exemple de la Pie-grièche à poitrine rose (Lanius minor): cette espèce est en danger critique d’extinction en France sans que son statut européen ni son statut global n’inspirent réellement d’inquiétude, compte tenu de la bonne santé relative des populations orientales. Toutefois l’espèce reste gravement menacée dans l’Ouest européen (France, Espagne, Italie).

Mégane Chêne: Comment expliquer le fait que certaines espèces se portent mal en France alors qu’elles ne connaissent que peu de menaces dans des pays voisins?

Macareux moines (Fratercula arctica)
Macareux moines (Fratercula arctica)
Photo: André Boussard

Jacques Comolet-Tirman: La France est située à un carrefour d’influences biogéographiques diverses, et comporte donc certains éléments faunistiques que l’on retrouvera mieux représentés dans les pays voisins.
Le cas des Alcidés est assez frappant à cet égard: le Royaume-Uni compte encore des colonies conséquentes de Pingouin torda (Alca torda) et de Macareux moine (Fratercula arctica); toutefois, les menaces qui pèsent sur ces oiseaux chez nous (réduction des ressources alimentaires) existent aussi là-bas, même si elles ne se manifestent pas de façon aussi dramatique. Le déplacement vers le Nord des bancs de poissons n’est pas sans effet sur les oiseaux britanniques qui doivent modifier aussi leurs habitudes de pêche et voient leur dynamique de population affectée.

Mégane Chêne: Par rapport aux autres pays européens, la France compte-elle parmi ceux qui voient s’amoindrir la richesse de leur biodiversité?

Jacques Comolet-Tirman: Malgré une part encore importante d’espaces semi-naturels en comparaison à d’autres pays fortement artificialisés, la France n’est pas logée à meilleure enseigne par rapport à la plupart des pays européens. Mais certains résultats de la liste rouge nationale, et en particulier le statut « vulnérable » accordé pour la première fois à des espèces qualifiées de communes comme le Gobemouche gris (Muscicapa striata) ou le Bouvreuil pivoine (Pyrrhula pyrrhula), n’est pas sans écho dans d’autres approches européennes. Ainsi, un déclin important a été mis en évidence au Royaume-Uni pour ces deux espèces.

Mégane Chêne: La publication de la liste rouge est-elle forcément suivie d’actions de protection? Existe-t-il des actions qui visent à anticiper le déclin d’une espèce plutôt que de faire revenir celles qui existaient auparavant?

Jacques Comolet-Tirman: Les résultats de la liste rouge sont directement utilisés dans le cadre de l’établissement de la liste des espèces devant bénéficier de plans d’action. Toutefois, le nombre important d’espèces menacées nécessite d’effectuer un processus de hiérarchisation prenant en considération d’autres paramètres comme le ratio coût/efficacité, la responsabilité patrimoniale, ...
En outre, une espèce comme le Gobemouche gris pourrait difficilement faire l’objet d’un plan d’action compte tenu de sa large répartition. S’il est vrai qu’un plan d’action lui a été consacré au Royaume-Uni, par bien des aspects il s’agit avant tout d’un programme d’étude devant permettre de mieux cerner les causes du déclin et de vérifier si la tendance est générale à travers les régions et types de milieux rencontrés Outre-Manche.

Faucons pèlerins (Falco peregrinus)
Faucons pèlerins (Falco peregrinus) photographiés dans la Creuse le 17/05/2008
Photo: Patricia David

Certains plans d’action nationaux sont véritablement efficaces et ont permis que le Balbuzard pêcheur (Pandion haliaetus) ou le Faucon crécerellette (Falco naumanni) par exemple, soient beaucoup moins menacés aujourd’hui qu’ils ne l’étaient par le passé: ces deux espèces sont seulement considérées comme « vulnérables » (la plus faible catégorie de menace), et leur situation continue à s’améliorer. Quant au Faucon pèlerin (Falco peregrinus), il semble tiré d’affaire et ne figure plus parmi les espèces menacées.
Enfin, vous avez raison de souligner la nécessité d’anticiper le déclin des espèces. D’autres actions devraient tendre à favoriser ces approches en amont, comme par exemple le plan d’action forêt.

Mégane Chêne: A première vue, les résultats de la liste rouge sont plutôt alarmants, croyez-vous qu’il faille tirer la sonnette d’alarme?

Jacques Comolet-Tirman: La liste rouge est à interpréter avec précaution. Pour prendre une comparaison, il s’agit plus d’un thermomètre que d’un bilan complet de l’état de santé de nos espèces et de nos écosystèmes. Cet outil a néanmoins pour objectif d’évaluer le risque d’extinction des espèces. Personne ne contestera le fait que la situation est préoccupante, même si ceci est à nuancer pour certaines espèces.
Ainsi, l’Aigle royal (Aquila chrysaetos) est actuellement présent dans presque tous les secteurs de montagne susceptibles de l’accueillir. L’état de conservation de cette espèce à grand territoire, naturellement peu commune, n’inspire pas d’inquiétude même si l’application de la méthodologie UICN conduit à un classement en catégorie vulnérable, reflétant le fait que la population nationale est inférieure à 500 couples.

Bouvreuil pivoine (Pyrrhula pyrrhula)
Bouvreuil pivoine (Pyrrhula pyrrhula)
Photo: Joël Bruezière / www.eyesonsky.com

Autre exemple, le Bouvreuil pivoine est encore largement répandu sur le territoire national où sa population s’élève encore à plusieurs centaines de milliers de couples. Son classement en vulnérable reflète une tendance préoccupante sur une période d’étude de 10 ans. Les années qui viennent devraient permettre de préciser ce qu’il en est réellement en terme de risque d’extinction : s’agit-il d’une crise passagère, ou d’un déclin important et général qui ne fait que s’amorcer ?

Mégane Chêne: Avec le réchauffement climatique, le maintien des pratiques agricoles intensives, quel avenir pour les oiseaux?

Jacques Comolet-Tirman: On peut espérer sinon un rétablissement, au moins un rééquilibrage de la situation. Celle-ci va encore évoluer, et l’actualisation périodique de liste rouge en rendra compte. En effet, la comparaison de deux états successifs sera toujours riche d’enseignements, ceci étant facilité par l’utilisation d’une méthode fixe.

Mégane Chêne: Au final, peut-on vraiment dire que la situation est grave? N’est-ce pas le propre de la nature de changer et d’évoluer, des espèces de disparaître et apparaître?

Jacques Comolet-Tirman: La situation est préoccupante, et l’on peut craindre que certaines espèces en danger aujourd’hui figurent parmi les espèces éteintes en France lors des prochaines évaluations. Depuis l’origine de la vie sur la terre, les espèces ont connu cinq grandes crises d’extinction étalées sur des milliers d’années, ce qui leur permettait de « rebondir » via leur capacité d’adaptation. Une sixième crise d’extinction se profile, mais elle n’est pas comparable aux autres. Si l’Homme en est responsable, il peut aussi agir car la disparition de certaines espèces -y compris les plus menacées- n’est pas inéluctable.

Téléchargez la liste rouge des espèces nicheuses de France métropolitaine

Vous pouvez télécharger au format pdf la liste rouge des espèces nicheuses de France métropolitaine.

Sites web

Pour en savoir plus sur toutes les espèces (oiseaux, amphibiens et mammifères) recensées au niveau mondial sur la Liste Rouge de l’UICN, vous pouvez visiter les sites web www.iucn.org/redlist et www.iucnredlist.org.

Contact

Mégane Chêne: megane.chene@ornithomedia.com



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