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Discussion
Analyse synchronique : comparaison avec
d’autres subéraies
Notre étude confirme l’absence en Ma’amora
en tant que nicheurs de nombreuses espèces forestières
dont le Pigeon colombin Columba oenas, le
Rouge-gorge Erithacus rubecula, le Roitelet à
triple bandeau Regulus ignicapilla, la Mésange
noire Parus ater, la Sittelle torchepot Sitta europaea
et le Gros-bec casse-noyaux Coccothraustes
coccothraustes, espèces qui ne se reproduisent au
Maroc que dans les forêts humides des montagnes
ou de l’extrême Nord-Ouest (THÉVENOT et al.,
2003).
Ces espèces sont également absentes d’autres
forêts voisines et comparables telles que la
subéraie de Zaër au Sud (33°50’N 06°20’W,
superficie 28,000 ha) ou celle d’Aïn Felfel au
Nord (34°47’N 06°16’W, superficie 12,000 ha).
Mais dans ces forêts se reproduisent
quelques espèces absentes de la Ma’amora ; il s’agit
du Grimpereau des jardins Certhia brachydactyla
(Zaër et Aïn Felfel), du Geai des chênes
Garrulus gandarius (Zaër), et probablement aussi
du Pouillot ibérique Phylloscopus ibericus (Aïn
Felfel).
La présence du Grimpereau des jardins
dans la subéraie de Zaër est récente ; il était absent
de ce massif jusqu’à la fin des années 1980.
Analyse diachronique : comparaison avec les
données antérieures
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Francolin à double éperon (Francolinus bicalcaratus aesha), subéraie de Zaër, Maroc, mars 2004
Photo : Chris Batty |
La disparition de 11 espèces nicheuses, la
plupart de grande valeur patrimoniale signalées au
début du XXe siècle dans la Ma’amora, est à souligner
(Tableau 4). Parmi celles qui nichaient à l’intérieur
de la subéraie, les plus emblématiques sont
trois espèces qui étaient représentées en Ma’amora
par des sous-espèces endémiques du Maroc:
l’Outarde arabe Ardeotis arabs lynesi, la Pintade de
Numidie Numida meleagris sabyi, et le Francolin à
double éperon Francolinus bicalcaratus aesha.
L’Outarde arabe était commune en 1902 dans
toute la forêt, boisements clairs compris (‘fairly
common all through the forest’ – MEADE-WALDO
1905) mais avait déjà beaucoup régressé dès 1920
(JOURDAIN, 1921) et a complètement disparu du
pays au cours des années 1950 (THÉVENOT et al.,
2003).
La Pintade de Numidie, beaucoup plus rare
et localisée à l’Est de la forêt, n’a plus été notée
après 1920 (JOURDAIN, 1921) et a disparu du Maroc
au début des années 1970 (THÉVENOT et al., 2003).
Enfin, le Francolin à double éperon a survécu en
Ma’amora jusqu’au milieu des années 1960 et s’est
maintenu, non loin de là, dans la subéraie de Zaër
qui constitue son dernier bastion au Maroc.
L’Ibis chauve, espèce globalement menacée,
qui nichait tout près de la Ma’amora dans les falaises
du littoral atlantique au Nord de Salé, a été
rencontré en grand nombre se nourrissant en lisière
et dans les espaces ouverts de la forêt par
MEADE-WALDO (1905) mais avait déjà disparu en
1920 (JOURDAIN, 1921).
L’Outarde canepetière qui était abondante au
début du XXe siècle dans les clairières et en lisière
de la Ma’amora (‘abounded in all open space on
the outskirts’ – MEADE-WALDO, 1905) ne s’y rencontre
plus depuis la fin des années 1970 et est
aujourd’hui en fort déclin dans tout le Maroc
(DAWSON & HELLMICH, 1999).
Notons que nous
avons pu observer le 16 novembre 2005, dans une
clairière humide au Nord-Ouest de la Ma’amora,
trois Outardes canepetières, probablement en
migration.
La présence des grands rapaces (cf. liste dans
le tab.3), comme celle du Francolin et de la Pintade
montrent que la forêt était alors moins
perturbée par l’homme qu’aujourd’hui et qu’elle
comportait des grands arbres et des secteurs plus
ou moins impénétrables, ce que confirme
HARTERT (1925) : “The forest consists mainly of
cork-oak… and in places fairly thick bushes and
undergrowth”.
Cependant la présence des outardes
et du Turnix montre aussi que dès le début du
XXe siècle la forêt présentait déjà, au moins localement,
un caractère très ouvert : “The timber is
continuous, closely dotted about in some parts
and forming thickets in others. There are some
small open spaces…” (MEADE-WALDO 1905) ;
l’existence de clairières et d’étendues basses buissonnantes
est aussi attestée par LYNES (1920) :
“Open glades, with occasional “maquis” of
Cistus and palmetto are frequent”.
Mises à part ces extinctions anciennes, les
résultats de nos prospections confrontés aux données
bibliographiques disponibles nous permettent
de constater une assez grande stabilité qualitative
du peuplement ornithologique de la Ma’amora,
malgré la dégradation et le fractionnement continu
de la forêt. Certes les données antérieures sont pour
la plupart purement qualitatives et ne permettent
pas une comparaison poussée avec nos données,
mais toutes les espèces nicheuses listées au cours
du XXe siècle depuis WEADE-WALDO (1905) jusqu’à
l’étude sur les Aires Protégées au Maroc
(AEFCS, 1996) ont été retrouvées.
La majorité
d'entre elles montre une abondance qui ne semble
pas avoir beaucoup varié depuis un siècle, en particulier
les espèces forestières les plus communes
(Pinson des arbres, Mésange bleue et Pic épeiche).
Trois espèces paraissent en déclin, le Milan noir, la
Perdrix gambra et le Merle noir à cause de la disparition
du sous-bois (pour les deux dernières) et du
dérangement (pour les deux premières).
Par contre,
six espèces au moins sont en augmentation, probablement
en liaison avec l’ouverture croissante de la
subéraie (Élanion blanc, Engoulevent à collier
roux, Huppe, Alouette lulu, Pie et Chardonneret).
De nouvelles espèces nicheuses
Notre étude a permis de découvrir quelques
espèces nouvelles jamais encore signalées dans la
Ma’amora.
La Tourterelle turque, qui a récemment
colonisé le Maroc et dont l’arrivée dans la région est
récente (1989-1990), a profité de l’urbanisation des
Oiseaux de la subéraie de la Ma’amora
alentours de la forêt pour pénétrer en Ma’amora
mais elle n’a pas encore niché dans les peuplements
de Chêne-liège.
D’autres espèces, liées aux milieux
arborés ouverts ou buissonnants bas (Cochevis de
Thékla, Bulbul des jardins, Agrobate roux, Tarier
pâtre, Fauvette à lunettes et Linotte mélodieuse) qui
étaient présentes depuis longtemps dans la région
ont profité de l’ouverture et de la fragmentation
croissante de la forêt et se rencontrent aujourd’hui
aux lisières et dans certains secteurs de la subéraie.
Plus remarquable dans ce contexte est l’apparition
récente en Ma’amora de quatre espèces à
tendance forestière, l’Aigle botté, le Petit-duc, le
Pic de Levaillant et le Troglodyte mignon.
L’arrivée des deux dernières espèces qui sont
sédentaires, s’est faite très certainement à partir de
massifs forestiers situés plus au Sud (Séhoul et
Zaër) en passant par les parcs et jardins de la ville
de Rabat qui ont fait office de corridor.
Pour le Pic
de Levaillant, il ne s’agit pas de la première tentative
de colonisation puisqu’un individu capturé en
Mamora en 1936 figure dans les collections de
l’Institut Scientifique de Rabat.
Un suivi de ces
espèces est donc nécessaire pour confirmer leur
reproduction dans la forêt, et suivre leur devenir :
maintien et extension ou extinction.
Conclusion
Nos observations montrent que la forêt de
Ma’amora abrite une avifaune nicheuse typique
des subéraies atlantiques marocaines (THÉVENOT,
1991). Cette avifaune se trouve enrichie de
quelques espèces d’oiseaux d’eau dont la présence
est liée aux dayas temporaires dispersées dans la
forêt. La subéraie constitue également un important
lieu d’escale et d’hivernage pour de nombreuses
espèces paléarctiques migratrices.
Cependant,
les effets de la dégradation et de la fragmentation
auxquelles sont soumis les peuplements de Chêneliège,
se sont traduits, dès le début du XXe siècle,
par la disparition de plusieurs grandes espèces
d’un grand intérêt patrimonial (outardes, grands
rapaces…).
Aujourd’hui ces effets s’accélèrent,
notamment au niveau des secteurs limitrophes des
zones d’agriculture intensive du Gharb et des grandes
agglomérations urbaines telles que Rabat-Salé
et Kénitra, et leur impact se fait sentir avec une
intensité croissante sur la biodiversité végétale de
la forêt (BENABID 2000) et sur son avifaune nicheuse.
À l’image de l’envahissement de la forêt par
des essences végétales nitrophiles et rudérales
(BENABID, 2000) nous avons pu constater la présence
presque généralisée d’espèces anthropophiles
comme le Héron garde-boeufs, de la
Tourterelle turque et du Moineau domestique
auparavant rares en forêt. Cette évolution se manifeste
aussi par l’augmentation d’abondance et la
pénétration dans la subéraie d’espèces inféodées
aux milieux ouverts (Élanion blanc, Engoulevent à
collier roux, Huppe, Alouette lulu, Fauvette à
lunettes, Pie et Chardonneret).
Inversement, malgré
ce contexte de dégradation et de fragmentation,
on peut souligner que toutes les espèces sédentaires
caractéristiques des communautés d’oiseaux
forestiers (passereaux, pics, et colombidés) se sont
maintenues et que deux nouvelles espèces de ce
type sont apparues (Pic de Levaillant et Troglodyte
mignon).
Les secteurs les plus vastes et les mieux
conservés, comme le secteur G, présentent des
strates arborées et arbustives bien développées et
se caractérisent par une avifaune riche et diversifiée.
On y note une abondance remarquable des
oiseaux forestiers, en particulier de l’Épervier
d’Europe, du Faucon hobereau, de la Chouette
hulotte, du Pic épeiche, de la Mésange bleue, de la
Mésange charbonnière, de la Grive draine, du
Pouillot de Bonelli et du Pinson des arbres. Ces
secteurs semblent jouer le rôle de sources de colonisations
pour les autres fragments de la subéraie,
ce qui reste encore à prouver par une étude
détaillée de la dynamique régionale des populations
de ces espèces (CHERKAOUI et al., in prep.).
Une telle étude s’avère indispensable si l’on veut
comprendre les processus et les facteurs écologiques
qui affectent les communautés d’oiseaux de
cette subéraie et mettre en place un plan de conservation
adéquat de sa biodiversité menacée.
Remerciements
Nous remercions Madame ESSABBANI ASMAE et
Messieurs ADEL BOUJAJA et HICHAM NOUIRI pour
l’aide qu’ils nous ont apportée au cours des missions
de suivi dans la forêt de la Ma’amora. PATRICK
BERGIER a bien voulu relire attentivement le manuscrit
et lui apporter d’utiles commentaires.
Bibliographie
Voir la bibliographie.
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