Date de mise en ligne : 15/05/07
| Situation du Laem Phak Bia Environmental Research and Development Project, où a été capturée une Rousserolle à grand bec en mars 2006 |
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Les ornithologues du monde entier ont célébré en mars 2006 (lire notre brève à ce sujet) la "double" redécouverte de la Rousserolle à grand bec (Acrocephalus orinus), une espèce "perdue de vue" depuis 1867 (année de sa découverte en Inde).
Le 27 mars 2006, Philip D. Round, professeur assistant au Département de Biologie de l'Université de Mahidol (Bangkok) et représentant régional du Wetland Trust, baguait les oiseaux dans une station d'épuration des eaux usées (le Laem Phak Bia Environmental Research and Development Project) près de Bangkok, en Thaïlande; il captura ce jour-là une curieuse fauvette aquatique qui se révèlera être, après confirmation et analyses, une Rousserolle à grand bec!
Philip Round a accepté de répondre à nos questions sur cet événement ornithologique. Il est considéré comme le plus grand spécialiste des oiseaux de Thaïlande, et il a rédigé plus de 50 articles sur leur distribution, leur taxonomie et leur biologie.
La version anglaise de cette interview est disponible dans la deuxième partie de cet article.
Abstract
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Originally described from a single specimen collected in the Sutlej Valley near Rampoor, Himachal Pradesh, India in 1867, the large-billed Reed-Warbler (Acrocephalus orinus) was long the subject of various theories as to whether it was a separate species or simply a hybrid or variant of some other species. However, a thorough investigation of the only known specimen carried out in 2002 proved that it was indeed a separate species based on its morphology and mitochondrial DNA.
Since then the first ever live specimen has been trapped in March 2006 in Thailand by Philip D. Round and another specimen has been discovered among the collection of Blyth's Reed Warbler Acrocephalus dumetorum skins at the Natural History Museum at Tring in the UK.
In this article, we propose you an interview of Philip. The English version is available in the second part of this article.
Interview de Philip D. Round, redécouvreur de la Rousserolle à grand bec
Présentation
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Philip D. Round en action
Photo :
John Willsher |
Philip D. Round est considéré comme le plus grand spécialiste des oiseaux de Thaïlande : il a rédigé plus de 50 articles sur leur distribution, leur taxonomie et leur biologie.
Il est l'auteur du Guide to the Birds of Thailand et de deux autres ouvrages sur les oiseaux thaï, ainsi que d'une liste révisée des oiseaux du pays.
Il travaille pour la Mahidol University de Bangkok.
Il a conduit des recherches en Thaïlande, au Laos et au Vietnam.
Il est aussi le représentant régional du Wetland Trust.
1- Comment vous sentez-vous depuis cette redécouverte exceptionnelle ?
P. D. Round : Un temps assez long est passé depuis la capture de la rousserolle, donc j'ai pu réfléchir posément sur la signification de la redécouverte (plus d'une année) : l'excitation initiale est donc retombée maintenant. Toutefois je me rappelle avoir été très agité peu au moment de l'événement, j'ai en effet eu du mal à dormir tout de suite après la redécouverte, pendant une ou deux nuits.
La chose la plus difficile est que l'on se sent il y a toujours un sentiment de vide après la publication d'une telle découverte, et l'on se dit "après cela, les autres observations auront-elles la moindre intérêt ?" ; mais c'est un problème purement psychologique, lié au fait que j'étais à la fois comblé et un peu désorienté.
2- Avez-vous de suite pensé qu'il s'agissait d'une Rousserolle à grand bec? Ne vous êtes-vous pas dit "pourquoi pas une Rousserolle stentor aberrante" ?
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La Rousserolle à grand bec (Acrocephalus orinus) capturée en Thaïlande en mars 2006
Photo : P.D. Round/The Wetland Trust |
P. D. Round : La réalisation qu'il s'agissait d'une Rousserolle à gros bec a été lente à venir. J'ai su que cet oiseau avait quelque chose d'étrange, et qu'il ne correspondait pas tout à fait à ce que je connaissais (c'est pour cela que j'ai retiré deux plumes de la queue de l'oiseau avant de le relâcher).
Au début, j'ai résisté à l'idée qu'il pouvait s'agir d'une Rousserolle à gros bec, un oiseau qui n'avait été noté qu'une fois auparavant et il y a longtemps, et loin du lieu de la découverte initiale, dans le Nord-ouest de l'Inde, ce qui semblait trop peu probable.
Mais une fois avoir exclu toutes les autres possibilités, il ne me restait plus que cette possibilité, aussi incroyable qu'elle puisse paraître.
Mes collègues britanniques, Peter Kennerley et David Pearson, tous deux reconnus comme des spécialistes du genre Acrocephalus, qui avaient examiné précédemment le spécimen-type âgé de 139 ans, et à qui j'ai envoyé des photographies et des détails de mon oiseau, ont également estimé que l'hypothèse qu'il s'agissait d'un Acrocephalus orinus était la plus probable, même avant l'analyse de l'ADN. En fait, Peter Kennerley a été le premier à exprimer cette opinion ouvertement.
La Rousserolle stentor (Acrocephalus stentor) pouvait être écartée tout de suite par la formule alaire (= les longueurs relatives des rémiges primaires, un critère clé pour confirmer l'identification des fauvettes aquatiques, des oiseaux sans éléments de plumage marquants).
3- Quels sont les éléments importants pour l'identification de la Rousserolle à grand bec ?
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1) La courte projection primaire de la Rousserolle à grand bec (Acrocephalus orinus)
Photo : P.D. Round/The Wetland Trust |
P. D. Round : Le critère le plus importante est l'aile très arrondie, combinée avec la courte rémige primaire la plus externe (un élément de la formule alaire abordée plus haut. La plupart des autres fauvettes qui ont une aile arrondie possèdent une longue rémige primaire externe).
Un autre élément (remarqué au premier abord par David Pearson) est que la Rousserolle à grand bec a une griffe postérieure plus longue que celle des espèces similaires du genre; en effet, la griffe postérieure du spécimen-type et celle de l'oiseau de Laem Phak Bia mesuraient respectivement 7,2 mm et 7,5 mm, à comparer aux 5,2 mm en moyenne de celui de la Rousserolle des buissons (Acrocephalus dumetorum).
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Rousserolle à grand bec (Acrocephalus orinus) :
1) rémige primaire externe courte, 2) ongle postérieur plus long que celui de la Rousserolle des buissons
Photo : P.D. Round/The Wetland Trust |
NDLR : sur le site de l'Oriental Bird Club, P. Round donne également les éléments suivants: la Rousserolle à grand bec est un Acrocephalus non strié, avec un dessus olive-brun chaud, les bordures des grandes couvertures, des tertiaires et des secondaires internes légèrement plus pâles, un long bec avec une mandibule inférieure entièrement pâle (rose chair) et une mandibule supérieure sombre, un court et fin sourcil blanchâtre se terminant derrière l'oeil, un croissant blanchâtre au dessous de l'oeil, une courte ligne noirâtre avant et derrière l'oeil ne s'étendant pas sur les lores, des parties inférieures blanchâtres lavées de chamois sur la poitrine, les flancs et les couvertures sous-caudales, les ailes courtes (la courte projection primaire mesure approximativement un tiers de la longueur des tertiaires visible, et six pointes de rémiges primaires sont visibles) faisant que la queue semble relativement longue. Les pattes sont brun-gris.
4- Quelles sont les autres espèces de rousserolles qui peuvent être capturées dans le Laem Phak Bia Environmental Research and Development Project?
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Tête de la Rousserolle à grand bec (Acrocephalus orinus) : 1) long bec à mandibule inférieure rose chair, et 2) court et fin sourcil blanchâtre se terminant derrière l'oeil
Photo : P.D. Round/The Wetland Trust |
P. D. Round : Les seules autres fauvettes aquatiques capturées à Laem Phak Bia sont généralement des Rousserolles de Schrenck (Acrocephalus bistrigiceps) hivernantes, et des Rousserolles d'Orient (A. orientalis) (un total d'environ 400 oiseaux des deux espèces ont été bagués jusqu'à maintenant).
Deux autres espèces, la Rousserolle mandchoue (A. tangorum) et la Rousserolle de Swinhoe (A. concinens), apparaissent toutes les deux environ 100 km plus au sud sur la côte, dans une roselière à Khao Sam Roi Yot. On aurait pu logiquement penser que ces deux espèces allaient être les prochaines à être notées à Laem Phak Bia.
5- Est-ce que l'oiseau a chanté ?
P. D. Round : Non, l'oiseau n'a jamais chanté. Il a été capturé dans un filet, et est resté silencieux pendant l'examen en main.
6- Comment est-ce possible de confondre cette espèce avec une Rousserolle
des buissons (Acrocephalus dumetorum), comme cela a été le cas dans les collections du Natural History Museum de Tring (Grande-Bretagne) ?
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Tête vue de dessus de la Rousserolle à grand bec (Acrocephalus orinus)
Photo : P.D. Round/The Wetland Trust |
P. D. Round : Je pense que personne n'avait regardé convenablement. Jusqu'en 2002, quand une analyse ADN du spécimen-type avait été menée, on n'était alors même pas sûr qu'A. orinus était une espèce à part entière, et non pas une forme aberrante de la Rousserolle stentor ou des buissons par exemple, et donc on n'a pas accordé une grande attention aux résultats. Le spécimen-type était en outre en mue, avec certaines plumes de l'aile en cours de croissance, et donc la formule alaire ne pouvait même pas être déterminée avec certitude. Comme l'analyste le plus connu de l'époque (Williamson, 1968) avait suggéré qu'il pouvait s'agir d'une forme rare et isolée de la Rousserolle stentor, personne n'a sûrement abordé une autre hypothèse.
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La Rousserolle à grand bec (Acrocephalus orinus) de dos
Photo : P.D. Round/The Wetland Trust |
Dans l'Annotated Checklist of the Birds of the Oriental Region de l'Oriental Bird Club (1996), il avait été toutefois suggéré que le spécimen-type pouvait être une Rousserolle des buissons : cela a peut-être dissuadé les biologistes d'essayer de trouver quelque chose d'anormal parmi les spécimens entreposés de cette espèce.
Un autre passionné du genre Acrocephalus et du baguage, Stephen Rumsey, directeur du The Wetland Trust (qui par une étrange coïncidence a soutenu mon travail en Thaïlande depuis janvier 2005), était fasciné par A. orinus. Il avait encouragé David Pearson et Staffan Bensch à réexaminer le spécimen-type. Les résultats de leurs conclusions, à savoir qu'A. orinus était une espèce à part entière, ont été publiés dans la revue Ibis en 2002.
7- Une analyse génétique sur un spécimen de 139 ans est-elle vraiment fiable?
P. D. Round : Je ne suis pas qualifié pour répondre, n'étant pas un biologiste moléculaire. Cependant, je pense qu'il aurait été facile de voir si les gènes du spécimen avaient été sérieusement dénaturés de par leur " signature ". Pour de plus amples renseignements, il est préférable de contacter le professeur Staffan Bensch, dans le laboratoire duquel les analyses des deux A. orinus ont été faits. Son e-mail est Staffan.bensch@zooekol.lu.se.
8- Pourquoi la Rousserolle à grand bec est-elle si rare et mystérieuse ?
P. D. Round : Nous ne savons pas où la Rousserolle à gros bec niche ou hiverne. En fait, nous ne savons rien de son habitat préféré. Il est d'ailleurs possible qu'une des raisons pour lesquelles il n'a pas été trouvé est qu'il est différent de ceux où l'on cherche habituellement les rousserolles. Il est également sûrement rare, ou avec une distribution très inégale, et il a enfin été certainement négligé. Je soupçonne que maintenant que les ornithologues (surtout indiens) sont mieux informés quant à son allure, il ne se passera pas longtemps avant qu'il ne soit trouvé à nouveau; d'ailleurs, quelques images d'une probable A. orinus ont été postées sur la liste de diffusion Delhibirdpix en avril 2007.
9- Baguez-vous régulièrement dans le Laem Phak Bia Environmental Research and Development Project ? Avez-vous fait d'autres découvertes remarquables ?
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P. D. Round sur le site de capture de la Rousserolle à grand bec, dans le Laem Phak Bia Environmental Research and Development Project
Photo : P.D. Round/The Wetland Trust |
P. D. Round : Oui, je bague sur ce site régulièrement depuis septembre 2000. C'est un endroit extraordinaire, en raison de la proximité des milieux humides salés, saumâtres et d'eau douce. Plus de 200 espèces d'oiseaux ont été notés dans le secteur. j'y ai attrapé et bagué quelques espèces remarquables, dont un taxon mystérieux de locustelle (dans la mesure où nous ne savons pas avec certitude s'il s'agît d'une Locustelle de Pallas (L. certhiola), de Middendorff (L. ochotensis) ou d'un oiseau non décrit. Des effectifs significatifs de limicoles hivernent près d'ici, dont le Bécasseau spatule (Eurynorhynchus pygmeus) et le Chevalier tacheté (Tringa guttifer), deux espèces globalement menacées.
Mais l'objectif principal de mes études est d'obtenir davantage de données sur les cycles saisonniers et le statut de migrateurs plus communs, mais aussi sur cycles annuels d'oiseaux sédentaires (les formations de laîches où A. orinus a été attrapé sont si riches en insectes qu'elles attirent même des oiseaux forestiers et des fauvettes en migration).
Ce site étant un programme pilote de son Altesse Bhumibol Adulyadej, il suscite beaucoup d'intérêt pour son potentiel pédagogique et pour la recherche en écologie. En fait, il semble être un site idéal pour l'observation des oiseaux.
Le directeur du projet, le docteur Kasem Chunkao du College of the Environment, Kasetsart University (Bangkok), et tout le personnel du Laem Phak Bia Project ont été très prévenants et serviables.
10- Pouvez-vous nous conseiller d'autres bons spots dans le Golfe de Thaïlande ?
P. D. Round : Toute la côte du Golfe Intérieur de Thaïlande constitue une zone étonnante de part les effectifs annuels d'oiseaux recensés, soit plus de 500 000 oiseaux migrateurs et sédentaires. Sans aucun doute, l'ouest du golfe, et surtout la province de Phetchaburi (où se situe Laem Phak Bia), est le meilleur secteur pour les oiseaux : il est en effet beaucoup moins urbanisé et industrialisé que les parties orientales, et il y a toujours une transition intacte entre les rizières et les marais d'eau douce et les secteurs d'eau saumâtre et la mer. La densité humaine de population y est aussi un peu plus basse que dans les secteurs plus proches de Bangkok.
La plupart de mes secteurs préférés d'observation sont situés dans le district de Ban Laem (Petchaburi) :
- la zone autour du temple de KhaoTakhrao (Wat Khao Takhrao), excellent en particulier pour les Tantales indiens (Mycteria leucocephala) et les Pélicans à bec tacheté (Pelecanus philippensis)
- les marais salants de Ban Pak Thale, qui accueillent la plus grande variété de limicoles (y compris jusqu'à 16 Bécasseaux spatules et 30 à 40 Chevaliers tachetés)
- Plus près de la ville de Phetchaburi, autour de Khao Yoi, les rizières accueillent quelques Aigles criards (Aquila clanga), des steppes (A. nipalenis) et impériaux (A. heliaca), des busards et des Milans noirs (Milvus migrans) hivernants, et beaucoup d'oiseaux plus petits comme les Pipits à gorge rousse (Anthus cervinus)
Relativement près de Bangkok, dans la province de Samut Sakhon, les marais salants, les étangs à crevettes et les vasières de Khok Kham sont visités par une belle diversité des limicoles, dont de un à quatre Bécasseaux spatules hivernants, et quelques Bécassins d'Asie (Limnodromus semipalmatus) peuvent être vus pendant la migration de printemps.
Les mangroves et les vasières autour de l'embouchure du fleuve Thachin (où a été installée la Mangrove Research Station du Thailand Department of Marine and Coastal Resources) sont aussi excellentes pour les oiseaux.
Références
- Bensch, S. and Pearson, D. 2002. The large-billed reed warbler revisited. - Ibis
144: 259-267.
- Inskipp, T., N. Lindsey and W. Duckworth. 1996. An Annotated Checklist of the Birds
of the Oriental Region. Oriental Bird Club, Sandy, UK
-
Round, P.D. B. Hansson, D.J. Pearson, P.R. Kennerley and S. Bensch. 2007. Lost and
found: the enigmatic large-billed reed warbler Acrocephalus orinus rediscovered
after 139 years. J. Avian Biol. . 38:133-138.
-
Williamson, K. 1968. Identification for Ringers, Vol. 1. The Genera Cettia,
Locustella, Acrocephalus and Hippolais. B.T.O. Field Guide no. 7, 3rd edn. - BTO.
Tring, UK.
Sites web
- Un excellent site web sur les spots du golfe de Thaïlande : www.thaiwaterbirds.com
-
Birdlife Thailand : www.bcst.or.th
- le site de Nick Upton : www.thaibirding.com