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  Faut-il éliminer l'Ibis sacré de France ?

Une décision contestée


L'Ibis sacré (Threskiornis aethiopicus) est une espèce originaire d'Afrique tropicale et du Moyen-Orient (sud de l'Irak). A partir d'oiseaux échappés de captivité du parc ornithologique de Branféré (Morbihan) il y a plus de 30 ans, une population férale s'est installée sur les côtes de l'ouest de la France, notamment dans le Morbihan et la Loire-Atlantique, comptant près de 3000 oiseaux aujourd'hui, dont environ 1000 oiseaux reproducteurs nichant en colonies arboricoles avec parfois d'autres échassiers (spatules, aigrettes, …) comme dans le lac de Grand-Lieu au sud de Nantes.
Si l'espèce est omnivore et fréquente surtout les décharges, il lui arrive à l'occasion de manger des poussins et des oeufs d'espèces protégées et fragiles (sternes, guifettes) : des naturalistes ont donc demandé l'éradication de l'Ibis sacré en France par le biais de tirs sélectifs réalisés par l'Office National de la Chasse.
Contestant les arguments des partisans de cette élimination, un collectif s'est crée, intitulé "Collectif pour la Protection de l'Ibis de Bretagne". Il a lancé une pétition et a pu obtenir que le Préfet du Morbihan revienne sur l'arrêté d'éradication dans son département.
Désirant connaître les positions de ces partisans, nous leur avons posé quelques questions. Bertrand Déléon répond au nom du collectif.
Nous remercions Alain Fossé (site web : www.digimages.info) pour nous avoir fourni des photos pour illustrer cet interview.



Abstract

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Sacred Ibis (Threskiornis aethiopicus) is a species coming from tropical Africa and the Middle-East (south of Iraq).
From escaped birds from the ornithological park of Branféré (Morbihan) about thirty years ago, a feral population is now established on the western coasts of France, notably in the Morbihan and the Loire-atlantique departements.
Today there are around 3000 birds, including around 1000 mature birds nesting in colonies sometimes with others species (Spoonbills, Egrets, …), for exemple in the Grand-Lieu lake (South of Nantes).
If it is omnivorous and feed especially on rubbish, it can also eat chickens and eggs from fragile species such as terns : some naturalists have therefore asked for the eradication of all Sacred Ibis in France.
But others birders have created a "Collectif pour la Protection de l'Ibis de Bretagne" to protest again this decision. They have launched a petition.
To know their arguments, we have asked them some questions.



Première partie de l'interview

Ibis sacrés (Threskiornis aethiopicus)
Ibis sacrés (Threskiornis aethiopicus), salines de Guérande (Loire-Atlantique), décembre 2005
Photo : Alain Fossé /
www.digimages.info

1- Pourquoi prendre la défense d'une espèce qui ne fait pas partie de l'avifaune nationale autochtone?

Bertrand Déléon : C'est un oiseau de l'écozone paléarctique, en quelque sorte "de chez nous". On ne peut dire qu'il soit vraiment introduit. Il est présent dans nos milieux (Italie par exemple) depuis le 19ème siècle. Et puis, nous ne cachons pas que c'est un bel oiseau. L'ibis sacré est d'une part protégé par la convention de Berne comme oiseau d'Europe, susceptible d'exister sur nos côtes atlantiques, et il est d'autre part un oiseau de la catégorie "C" qui l'intègre stricto sensu dans la très officielle liste des " oiseaux de France ". Il serait donc en situation irrégulière ? Nous avons dès le départ ironisé sur le sujet en créant l'appellation "ibis de Bretagne", un clin d'oeil lui apportant une marque de reconnaissance sur les 5 départements bretons où il représente l'écrasante majorité de ses effectifs européens !

2 - Vous dîtes que cette éradication est non fondée : mais que pensez-vous des comportements (photographiés) d'Ibis sacrés détruisant une colonie de sternes ? Et depuis 30 ans, n'a-t-on pas un recul suffisant pour connaître les impacts de cette espèce ?

Bertrand Déléon : Une photographie ne démontre rien sinon représenter un instant donné, sorti de son contexte. Nous ne nions pas que les ibis puissent s'attaquer à d'autres espèces, nous demandons simplement des preuves et une étude sérieuse. Du recul, nous n'en avons pas encore car l'espèce ne s'est pas suffisamment développée pour tirer des conclusions de son évolution. Les chiffres avancés quant à ses effectifs sont très fantaisistes. Les compteurs reconnaissent la difficulté d'évaluer ses effectifs.
En outre, évoquer la diminution des effectifs de certaines espèces comme les guifettes (Chlidonias sp) pour en faire autant de victimes de l'ibis sacré, ne tient pas la route. Le nombre de sternes est très fluctuant par exemple, et là où l'ibis n'est pas présent, on observe la même diminution du nombre de couples.

3- Ne pensez-vous pas qu'il y a un risque à confondre sentiments et décision nécessaire ?

Bertrand Déléon : En effet, pour être objectif et impartial, cette étude scientifique devra s'acquitter de toute emprise sentimentale et tout élan partisan.

3- Avez-vous pu contacté les auteurs du rapport de l'INRA et de l'ONFCS de 2005 qui reconnaissent que l'état des connaissances sur le comportement de l'ibis est relativement faible et pourrait motiver un report de décision quant à une intervention ?

Bertrand Déléon : Oui, notamment l'un des responsables du rapport en question.

4- Quels sont les principaux arguments de ce rapport justifiant l'élimination de cette espèce ?

Bertrand Déléon : Ils sont fort divers, parfois sérieux, parfois fantaisistes, bien souvent contradictoires. Dans tous les cas, aucun n'amène logiquement à la décision prise.
Voici pêle-mêle des citations du rapport de l'ONCFS et de l'INRA réalisé en 2005 avec nos commentaires :
"Les chasseurs sont tous opposés à la présence de l'ibis alors que scientifiques et naturalistes restent nuancés.
Les professionnels de la mer et agriculteurs sont quant à eux peu ou pas dérangés par la présence de l'oiseau.
L'opinion publique représentée par les promeneurs est favorable à 91,3 % à la présence de l'ibis dans nos zones humides. Cette décision est donc aussi irrationnelle qu'impopulaire.
La fréquentation des décharges d'ordures ménagères à ciel ouvert par les ibis permet la survie de l'espèce lors des vagues de froid. C'est cette nourriture artificielle très disponible qui explique largement l'explosion démographique du goéland argenté (Cadiou et al. 2002)." Et donc, c'est encore l'étranger ibis responsable de nos malheurs.

Ibis sacré (Threskiornis aethiopicus)
Ibis sacré (Threskiornis aethiopicus), salines de Guérande (Loire-Atlantique), décembe 2005
Photo : Alain Fossé /
www.digimages.info

Le rapport de l'INRA et de l'ONCFS de 2005 stipule que "les spatules et autres échassiers n'ont pas attendu la présence des ibis pour s'installer, voire prospérer, dans les zones humides de l'ouest de la France. " L'ibis doit donc être l'unique coupable? Allez comprendre !
On peut aussi y lire : "le caractère même de l'oiseau, qui est bien reconnaissable (...) a fait suggérer à plusieurs personnes que les chasseurs pourraient être investis de la mission de régulation de l'espèce (...). Selon certaines personnes interrogées, cela leur permettrait d'améliorer leur image tout en travaillant en partenariat" : preuve de cette étrange coalition politique... "La famille des Threskiornidés (à laquelle l'ibis fait partie) est particulièrement sensible aux persécutions et aux dégradations des milieux que ces espèces exploitent"; la logique voudrait donc qu'on le laisse en paix au vu de la diminution significative des zones humides.
"Il se nourrit essentiellement en groupe, souvent en compagnie d'autres espèces comme des Cigognes blanches, des Spatules blanches et des Aigrettes garzettes qu'il suit pour se nourrir des insectes que ces oiseaux dérangent (Hancock et al. 1992)" : sa survie dépend donc des autres oiseaux de nos marais et zones humides, d'où la cohabitation observée sur nos côtes. "Plusieurs observations et suspicions de prédation sur des colonies d'oiseaux nous ont été rapportées. Il est difficile de trancher sur le caractère exceptionnel ou non de ce comportement de prédation (.). Il s'agit surtout de quelques individus spécialistes" : quelle analyse scientifique ! Elle ne peut que laisser pantois quant au choix d'éradiquer l'espèce.
Arguments du même tonneau, on peut y lire, accrochez-vous bien, " l'ibis est apparu en plus grand nombre au moment de la crise de la vache folle, période où ils (les agriculteurs, ndlr) étaient très sensibilisés aux risques de transmission (FEMODEC, Fdgon44, comm. pers.)". A ce rythme-là, les ibis vont bien nous apporter des maladies extraterrestres.
"La proportion de couples reproducteurs ne représentait en 2004 que moins du tiers des effectifs totaux d'ibis" : l'envahisseur n'est pas pressé de coloniser ! Malgré toutes ces contradictions, la rentabilité d'une extermination éclair est mise en avant : " Le nombre relativement restreint d'oiseaux (environ 3 000 dans l'hexagone) supporte également la faisabilité d'une action radicale. Une décision rapide limiterait le coût à la fois pour les écosystèmes et pour la société(.); les oiseaux ne réagissent pas à la détonation d'une carabine, 2 ou 3 tireurs peuvent tuer 2 à 300 individus en une soirée pendant qu'une personne éclaire au phare les oiseaux".
Pour finir, l'enquête aborde sommairement la possibilité de stratégies plus "légères" sur l'espèce, tout en développant des études nécessaires à un réexamen de la situation avec "des connaissances scientifiques suffisantes au bout de 3 ou ans" : n'est-ce pas l'aveu du manque d'appuis scientifiques ?

5- Si une nouvelle étude prouvait que l'Ibis sacré jouait une rôle néfaste pour l'avifaune locale, êtes-vous prêt à dissoudre votre collectif ?

Bertrand Déléon : S'il s'agit d'une étude pré-orientée comme celle de 2005, nous aurons encore du pain sur la planche. En outre, un véritable étude approfondie ne pourra de toute manière amener à des solutions inapplicables telles que celles actuellement préconisées. A titre d'exemple, dans le plus grand secret, sans concertation et sans qu'aucun arrêté n'ait été pris, l'éradication de l'espèce avait débuté en Loire-Atlantique au printemps 2006. Les conséquences ont été catastrophiques […]. Quoi qu'il en soit, nous voulons ouvrir un débat public sur le sujet et être partie prenante dans toute future décision.

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Première partie de l'interview
Deuxième partie de l'interview
Position de Bretagne-Vivante SEPNB

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