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Les autres doutes de J. A. Jackson

D'autres données crédibles non confirmées

Plusieurs autres données apparemment crédibles de l'espèce ont été obtenues aux États-Unis après 1950, avec notamment celle d'un oiseau en avril 1999 dans le Pearl River National Widllife Refuge à la limite de la Louisiane et du Mississippi, qui a été suivi d'une expédition financée par Zeiss, mais qui n'a pas donné de résultats.
Le Pic a bec d'ivoire est sociable, dort dans un trou d'arbre, et il aurait donc été théoriquement possible de voir au moins un oiseau en étudiant la zone où l'espèce a été vue ou entendue a plusieurs reprises.
Et l'incapacité de photographier ou de filmer correctement un seul oiseau rend peu optimiste sur la possibilité de reproduction de l'espèce. Donc, qu'est-ce qui différencient les observations du Bayou de View des autres données passées, si ce n'est la réputation de sérieux des autorités scientifiques associées ? Que se passera-t-il si aucune preuve définitive n'est fournie sur la présence de l'espèce ? La protection des lieux sera-t-elle supprimée ? la crédibilité des observations futures sera-t-elle entachée ?

Des déclarations peu précises

La "saga" actuelle du pic de l'Arkansas a commencé par l'observation par Gene Sparling, un kayakiste, qu'il a posté sur Internet. Tim Gallagher, l'éditeur de Living Bird, a vu son message, et, accompagné par Bobby Harrison, un professeur d'art d'Alabama, il est allé sur place.
Tous deux ont affirmé avoir vu en février 2004 dans le Bayou de View un grand pic noir et blanc traversant à moins de 80 pieds (environ 25 m) un bayou devant eux, leur permettant de voir le dessus et le dessous.
Deux mois plus tard, l'épouse de T. Gallagher (Dickinson 2005:42) a écrit dans "Audubon, Perspectives in Ornithology", que l'oiseau est passé à moins de 70 pieds. Quatre mois plus tard, le 16 octobre, T. Gallagher a parlé lors d'une interview dans l'émission 60 Minutes (anonyme, 2005) d'une distance de moins de 65 pieds. A la conférence de presse annonçant l'observation de l'Arkansas, John Fitzpatrick a suggéré que si Gallagher et Harrison n'avaient pas crié, le pic se serait posé sur le canoë (Schmid 2005) …
Ces variations dans la distance d'observation sont significatives de la difficulté d'évaluer l'éloignement exact sur le terrain d'un oiseau en mouvement, et sur l'effet du temps qui passe sur la précision d'une donnée, qui devient dans dans l'esprit de l'annonceur de plus en plus crédible, des détails étant oubliés.

Science, emballement médiatique, ou politique ?

Mais si l'annonce de la redécouverte, à grand renfort médiatique et avec les cautions du journal Science, du Cornell Lab, de l'association The Nature Conservancy, et de l'U.S. Department of the Interior est une bonne chose pour récolter des fonds pour des mesures de protection, il ne s'agît pas réellement de science.
En outre, la reprise de l'information par de nombreuses sources a semblé confirmer cette observation.
La mise en place d'une impressionnante équipe de travail hétéroclite composée de 50 personnes issues de plusieurs administrations, agences et organisations scientifiques, mais aussi de politiciens, de représentants du Sénat et du Congrès et d'hommes d'affaires était-elle appropriée pour un travail de terrain ?
L'annonce de la levée de 10,2 millions de dollars par le gouvernement fédéral, de 5 millions par le Department of the Interior et de 5,2 millions du Department of Agriculture (U.S. Fish and Wildlife Service 2005b) seraient avant tout des effets d'annonce, ces sommes étant déjà prévues dans le cadre par exemple du North American Waterfowl Management Plan.
En outre, il s'agissait en partie de fonds destinées à des mesures de protection d'habitats d'autres espèces, qui seront donc réduites.
Dans le cadre plus général d'une diminution des crédits fédéraux, l'opération "Pic à bec d'ivoire dans l'Arkansas" aurait-elle pu n'être en quelque sorte que de la poudre aux yeux ?

Un manque de rigueur ?

Grand Pic (Dryocopus pileatus)
Grand Pic (Dryocopus pileatus)
Photo : Léo Gobeil

On note également quelques biais dans la rigueur de l'analyse des données. Un mois après l'annonce de l'observation, des scientifiques avaient remis en doute la validité de l'interprétation des preuves. Deux ornithologues brésiliens avaient ainsi proposé une hypothèse alternative, que l'oiseau de la vidéo de David Luneau soit en fait un Grand Pic "atypique ", mais elle n'a pas été sérieusement prise en compte (Nemésio et Rodrigues 2005).
Les preuves présentées ne semblent pas indiscutables, et sont basées sur la crédibilité des auteurs. Et malgré la réputation de sérieux du Cornell Laboratory of Ornithology et de la revue Science, des doutes peuvent être émis sur la rigueur du processus scientifique de cet événement.

Un Grand Pic aberrant ?

Grand Pic (Dryocopus pileatus) aberrant
Pic à bec d'ivoire de l'Arkansas aurait-il pu être un Grand Pic (Dryocopus pileatus) aberrant (ici photo retouchée par Photoshop pour créer une zone blanche anormale sur les ailes)
Photo : Léo Gobeil, modifiée par Ornithomedia.com

Jackson relève un exemple concret d'erreurs scientifiques, avec le cas en particulier la figure 1 de l'article de Fitzpatrick et al. (2005a) publié dans la revue Science (lire : étude de la vidéo du Pic à bec d'ivoire et des autres preuves) :une comparaison simple entre ce schéma et les photos d'Arthur Allen et James Tanner, ou même les dessins d'Audubon ou de Wilson, montre que le blanc des ailes de l'oiseau perché contre un tronc et en partie caché par celui-ci est trop étendu pour correspondre à un Pic à bec d'ivoire. L'auteur de l'article précise qu'il a avait reçu une semaine après l'annonce de la part d'un salarié de l'U.S. Fish and Wildlife Service la photo d'un Grand Pic aberrant avec le commentaire "pourquoi cet oiseau ne serait pas un Pic à bec d'ivoire ?".
Snyder avait décrit en 2004 un cas similaire où il avait failli confondre un
Grand Pic inhabituel avec un Pic à bec d'ivoire. Fitzpatrick et al. (2005a) connaissaient cette donnée, mais elle a été écartée sous le prétexte principal que les rémiges de l'oiseau concerné étaient de couleur crème, et non blanc pur comme celui de l'Arkansas. Snyder avait pourtant ajouté que dans un premier temps les plumes lui avaient semblaient blanches, et qu'il avait fallu que l'oiseau se pose près de lui pour qu'il relève la teinte exacte.
D'ailleurs, Gene Sparling, qui a été le premier à observer l'oiseau du Bayou de View, a noté que le blanc de l'oiseau avait une certaine tonalité jaunâtre (Rosenberg et al., 2005).
L'oiseau de la vidéo de David Luneau pourrait donc être donc un Grand Pic anormal. Les arguments de J. Jackson dans ce sens, rassemblés avec trois autres biologistes dans un article, devaient être publiés dans le journal en ligne Public Library of Science-Biology, mais le Cornell Laboratory avait peu de jours avant cette publication contacté les auteurs en leur faisant écouter les sons obtenus dans les Big Woods. Deux des quatre biologistes (Prum et Mark Robbins) avaient finalement décidé de renoncer à la publication.
Toutefois, ces scientifiques précisent que si ces sons sont intéressants, ils ne constituent pas une preuve absolue, et finalement l'article détaillant leurs arguments pourrait être publié prochainement.
Un oiseau filmé par Bobby Harrison dans le même secteur en septembre 2004 est également d'identification problématique.

Les différences entre les deux espèces ne sont pas si nettes

J. Jackson précise qu'il trouve très positif le fait d'avoir pu mobiliser des énergies et de l'argent pour la conservation de la nature dans la région, mais il souligne l'importance de l'honnêteté de l'information pour ne pas tromper le public et les partenaires.
En outre, des informations inexactes ont circulé dans le public, comme par exemple le fait que le Pic à bec d'ivoire était "beaucoup plus grand" qu'un Grand Pic. Outre le fait que l'envergure du premier ne serait que de 5 cm supérieure (Audubon et Chevalier 1840-1844) à celle du second, il n'existe pas assez de spécimens disponibles représentatifs pour pouvoir évaluer les variations individuelles et géographiques, et ce d'autant plus que les mesures ont été faites sur des oiseaux morts et empaillés. Et la faible différence de taille entre les deux espèces n'est peut-être pas évaluable dans la nature à 100 m …
En outre, la façon de voler des deux espèces est parfois similaire (Audubon et Chevalier, 1840-1844), le Pic à bec d'ivoire ne se déplaçant ainsi pas forcément selon une trajectoire droite.

D'autres interrogations

Il a été dit que la durée de vie des grandes espèces de pics, dont le Pic à bec d'ivoire (Fitzpatrick et al, 2005 et Swarthout and Rohrbaugh, 2005), ne dépasserait que rarement 15 ans; or cette assertion n'est basée que sur un petit nombre d'oiseaux bagués d'autres espèces.
On a affirmé qu'il était possible de sauver l'espèce, mais est-ce vraiment le cas ? L'oiseau vu, car pour le moment un seul oiseau possible a été vu, est peut être le dernier représentant de l'espèce … Et on n'a aucune expérience de reproduction d'un pic en captivité, si cela faisait partie des options envisagées. L'espèce dépend-t-elle vraiment uniquement des Cyprès chauves pour nicher et dormir ?
L'oiseau est-elle vraiment devenue méfiante et silencieuse ?
Les informations sonores recueillies ne semblent pas avoir été réellement analysées, les cavités par exemple n'ayant pas été à priori suffisamment suivies dans le secteur des sons enregistrés.
Le fait d'avoir conseillé aux observateurs individuels ne pas effectuer de recherches du Pic à bec d'ivoire était-elle une bonne stratégie ? Le vent semble tourner, devant le manque de preuves près de deux ans après la première donnée, et désormais l'U.S. Fish and Wildlife Service demande l'aide du grand public (informations à envoyer à S. Osborne, U.S. Fish and Wildlife Service, Arkansas birding listserv, e-mail : arbirdl@listserv.uark.edu).

L'espoir n'est pas la vérité

Jackson reconnaît dans tous les cas que l'annonce de la redécouverte du pic a eu des effets très positifs sur l'économie locale, sur la prise de conscience de la richesse et de la beauté des forêts inondables et des zones humides.
Les efforts pour la recherche de l'espèce doivent continuer, et les fonds pour la protection de l'habitat ne doivent pas être réduits.
Comme le conclue Jackson, "nous avons maintenant l'espoir, mais l'espoir n'est pas la vérité ".


A lire aussi

- L'article original de Jerome A. Jackson : www.aou.org/persp1231.pdf
- Redécouverte du Pic à bec d'ivoire aux États-Unis
- Un Pic à bec d'ivoire dans le Cache River N. W. R.
- Identification du Pic à bec d'ivoire par D. Sibley
- Les enregistrements du Pic à bec d'ivoire


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Des doutes sur le lieu et les enregistrements
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