Les doutes de Jerome A. Jackson
| Situation du Cache River Refuge dans l'Arkansas, où le Pic à bec d'ivoire aurait été observé en avril 2004 |
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L'annonce officielle de la redécouverte du Pic à bec d'ivoire (Campephilus principalis) dans l'Arkansas en avril 2005 a très certainement constitué l'événement ornithologique de l'année.
Mais les preuves avancées (une courte vidéo de qualité médiocre, des observations par des biologistes, des enregistrements) ne sont pas concluantes à 100%.
C'est ce que rappelle et souligne Jérôme A. Jackson dans un article " Ivory-billed Woodpecker (Campephilus principalis) : hope, and the interfaces of science, conservation and politics " publié dans la revue The Auk numéro 123 en janvier 2006 (disponible sur www.aou.org/persp1231.pdf). Ce spécialiste de l'espèce avait déjà émis des doutes sur cette redécouverte (lire La redécouverte du Pic à bec d'ivoire remise en question), et un article devait être publié dans une revue en ligne avant finalement de suspendre cette publication quelques jours avant la date prévue suite à l'écoute d'enregistrements présentés par le Cornell Lab of Ornithology…
Lire aussi :
- Redécouverte
du Pic à bec d'ivoire aux États-Unis
- Un Pic à
bec d'ivoire dans le Cache River N. W. R.
- Identification
du Pic à bec d'ivoire par D. Sibley
- Les enregistrements du Pic à bec d'ivoire
Abstract
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In the article "Ivory-billed Woodpecker (Campephilus principalis) : hope, and the interfaces of science, conservation and politics" published in The Auk in January 2006, Jerome A. Jackson explains why he is skeptical about the rediscovery of the Ivory-billed woodpecker in Arkansas announced officialy in April 2005. He explains for example that he found the video unconvincing, as birds often appear much lighter or darker depending on light reflections, that the double rap tapes made by remote recording devices could be the recordings of Campephilus double raps broadcast from a tape recorder either by someone trying to locate birds or someone trying to fool the searchers, that the drums may have been given by a different species of woodpecker, that he "kent" calls recorded could have been made by Blue Jays or with a single-reed, woodwind mouthpiece, or that the Ivory-billed Woodpecker seen by T. Gallagher could have been an aberrant Pileated Woodpecker ...
We propose you in this article a synthesis of his argues. The whole article can be read on www.aou.org/persp1231.pdf.
Des doutes sur le lieu et les enregistrements
L'Arkansas, un site surprenant
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Pic à bec d'ivoire, Singer Tract, Louisiane, 1935
Photo : David Allen / www.ivorybill.org
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En 1986, l'U.S. Fish and Wildlife Service (USFWS) a constitué un comité ("Advisory Commitee") pour évaluer le statut du Pic à bec d'ivoire (Campephilus principalis) au Etats-Unis. Suite à la synthèse rédigée à la fin de ces travaux, et constatant le manque de données concluantes sur la disparition effective de l'espèce, l'USFWS débloqua 60 000 dollars pour effectuer une étude complémentaire; Jérôme A.Jackson prit alors une année sabbatique pour conduire celle-ci.
Parmi les sites à explorer, le secteur des Big Woods dans l'Arkansas fut considéré comme étant de faible priorité. La surprise de J. Jackson fut donc grande quand John Fitzpatrick du Cornell Lab of Ornithology l'a appelé le 27 avril 2005 pour l'informer de la présence d'un pic dans le Cache River et de l'enregistrement de sons typiques le long de la White River.
L'annonce de la découverte fut un grand événement parmi la communauté ornithologique mondiale, la découverte de l'oiseau un an plus tôt ayant été largement tenue secrète (l'oiseau avait alors reçu un nom de code, "Elvis").
Un lancement très médiatique
Un groupe de travail fut créé, le Big Woods Conservation Partnership (BWCP), qui organisa des recherches sur le terrain (22 000 heures entre février 2004 et l'annonce officielle en avril 2005).
Un article rédigé par Fitzpatrick et al. fut publié dans la revue Science en avril 2005, et un livre écrit par T. Gallagher (The
Grail Bird: Hot on the Trail of the Ivory-Billed Woodpecker) paru au même moment. L'annonce n'a donc finalement pas été faite par Laura Bush comme cela avait été prévu.
Les preuves réunies
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Pic à bec d'ivoire (Campephilus principalis), Cache River National Wildlife Refuge, Arkansas, avril 2004
Image extraite d'une vidéo de David Luneau
Source : www.ibwo.org
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Les preuves rassemblées pour confirmer la présence d'un Pic à bec d'ivoire dans l'Arkansas comprenaient:
- une vidéo de qualité médiocre de 4 secondes enregistrée fortuitement en avril 2004 par David Luneau, un professeur d'ingénierie d'Arkansas, montrant un oiseau en vol le long du Bayou de View dans le Cache River NWR ;
- sept brèves observations lointaines faîtes entre le 11 février 2004 et le 15 février 2005;
- d'autres observations considérées comme non significatives;
- des sons et des tambourinages enregistrés par des unités d'enregistrement autonomes (ARU) disposées dans le White River NWR.
A propos des enregistrements
Lire Les enregistrements du Pic à bec d'ivoire.
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Les sons de Pic à bec d'ivoire enregistrés dans l'Arkansas pourraient avoir été émis par un Geai bleu (Cyanocitta cristata)
Photo : Léo Gobeil |
Avec plus de 17 000 heures (Charif et al. 2005) d'ambiance sonore obtenues dans 153 sites forestiers, il n'est pas étonnant d'avoir pu obtenir des sons et de tambourinages proches de ceux d'un Pic à bec d'ivoire.
Les Geais bleus (Cyanocitta cristata) et les Sittelles à poitrine blanche (Sitta carolinensis) émettent parfois des bruits similaires, et les voix varient selon les individus.
Il est aussi possible que les données récoltées soient celles d'enregistrements diffusés par une personne cherchant l'espèce, ou des imitations réalisées avec une clarinette ou un saxophone (Tanner a en effet précisé en 1942 la similarité du chant d'un Pic à bec d'ivoire avec les sons émis par ces instruments).
Le "double-coup" typique pourrait avoir été obtenu mécaniquement par deux branches se heurtant, ou par d'autres espèces,comme le Grand Pic (Drycopus pileatus) ou le Pic à ventre roux (Melanerpes carolinus). D'ailleurs, les scientifiques de l'Université de Cornell ont reconnu que ces vocalises enregistrées et ces tambourinages ne constituaient pas des preuves formelles de la présence d'un Pic à bec d'ivoire (Charif et al. 2005, Fitzpatrick et al. 2005a).
Un habitat peu favorable ?
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Vue du biotope du Cache River National Wildlife Refuge, Arkansas
Photo : Clark Jones / Cornell Lab of Ornithology/ www.ibwo.org
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En outre, les Big Woods ne semblent pas constituer un habitat très favorable pour le Pic à bec d'ivoire, les zones vierges ayant été coupées presque entièrement au début du 20ème siècle.
James Tanner avait passé huit jours dans le White River Refuge en 1938, sans voir l'oiseau et avait alors considéré que le biotope n'était pas adapté (fragments de forêt ancienne trop petits et trop dispersés).
Et la zone a fait l'objet de nombreuses études scientifiques, 48 comptages hivernaux y ont été réalisés depuis 1939, et les chasseurs et pêcheurs y sont nombreux.
Malgré tout cela, aucun pic n'a été vu depuis 1910-1915 (Howell 1911, Tanner 1942, James et Neal 1986). Mais cette information est peut-être erronée. Des individus ont en effet peut-être pu échapper à la destruction de leur habitat et se réfugier dans les zones protégées créées dans la région.
M. G. Vaiden of Rosendale, du Mississippi, dans un courrier adressé à James Bond, un responsable du muséum de Philadelphie, précise ainsi que 6 couples étaient présents au début du 20ème siècle dans une ancienne forêt à environ 15 km au sud de Rosendale. Celle-ci a été coupée, et les oiseaux ont pu se déplacer dans les Big Woods, situés à seulement 40 km.
Le White River NWR n'est également qu'à 240 km du Singer Tract (Tallulah, Louisiane), une ancienne forêt rasée où avait été vu officiellement le dernier Pic à bec d'ivoire en 1944.