Interview du Dr Olivier Dehorter, membre du CRBPO et de l'AFSSA
Le 26 octobre
2005, nous avons interviewé par téléphone le docteur Olivier
Dehorter, qui était alors en plein travail d'étude de la migration en Camargue (nous
le remercions encore pour sa patience !), sur les relations réelles ou supposées
entre migrations et propogation du virus H5N1 de la grippe aviaire.
Lire aussi notre dossier sur la grippe
aviaire.
Abstract
Interview (October
2005, the
26th)
of Dr Olivier Dehorter, member of the Centre de Recherches
sur la Biologie des Populations d'Oiseaux (CRBPO) and the AFSSA (Agence Française
de Sécurité Alimentaire), about the links between birds migrations
and Avian Flu.
L'interview
1- Qu'est-ce que le
CRPBO ?
Le Centre de Recherches
sur la Biologie des Populations d'Oiseaux (CRBPO) est intégré à
l'Unité Mixte de Recherche CNRS-MNHN "Conservation des espèces,
Restauration et Suivi des Populations" et gère, au sein du Département
d'Écologie et de Gestion de la Biodiversité, une banque nationale
de données relatives aux oiseaux bagués qui relève de l'animation
d'un réseau national de bagueurs (quelque 350 collaborateurs amateurs ou
professionnels). Cette activité en place depuis 1923 en partenariat avec
d'autres organismes (CNRS, ONCFS, Ministère de l'Ecologie et du Développement
Durable
) concerne le marquage d'oiseaux et la recapture d'oiseaux bagués,
vivants (contrôles) ou morts (reprises) (plus de 5 millions de données
de baguages et 100 000 données de recaptures). La gestion informatique
de la banque permet son interrogation et la mise à jour des données.
Cette collection de données conduit à une vision d'ensemble, passée
et présente, de l'état des populations d'oiseaux. Le développement
de recherches fondamentales et appliquées en Ecologie, et plus particulièrement
en 'Biologie de la Conservation', sur les mécanismes de régulation
des populations, doit permettre de compléter cette vision, et surtout anticiper
l'effet des modifications de l'environnement. naturaliste "touche à
tout" et vagabond.
Plus d'informations sur le site du CRBPO : www.mnhn.fr/mnhn/crbpo.
2- Pourquoi cet emballement
médiatique autour de la grippe aviaire et du rôle des oiseaux migrateurs
?
L'excès médiatique
était surtout visible quand la grippe aviaire concernait l'Asie et a provoqué
des morts (60 avérés, mais peut-être 700 cachés) :
les choses étaient alors lointaines, confuses. M. Dehorter estime que les
médias ont essayé de davantage expliquer les choses quand des cas
ont été notés en Turquie et en Roumanie.
Le docteur Olivier Dehorter nous rappelle que des épidémies de grippe
aviaire a déjà été notées dans le passé
: dans les années 60 en Afrique du Sud, avec une souche du sous-type H5N1
hautement pathogène qui a décimé des colonies de ternes.
en 1999 en Italie, avec 20 000 poulets morts (également sous-type H5N1),
ou en 2003 aux Pays-Bas (sous-type H7N9 à priori) qui a tué une
personne et en a contaminé 160 autres. Les médias avaient été
moins prolixes alors.
A Hong-Kong, la souche du sous-type H5N1 touchait surtout les poulets, tandis
que la souche chinoise (qui est sûrement le résultat d'une mutation
de la souche d'origine), très virulente, tuait surtout les canards.
Le sous-type H5N1 est présent en France, mais la souche a une très
faible prévalence (de 0,1 à 0,5 %).
3- Le trafic d'oiseaux
captifs, tant des espèces domestiques que sauvages constitue-t-il pour
vous le danger de propagation de la grippe aviaire le plus important ?
 |
En Croatie,
des Cygnes tuberculés (Cygnus olor) ont été touchés
à la mi-octobre 2005 par le virus H5N1 : mais s'agissait-il d'oiseaux migrateurs
ou sauvages ?
Photo : Ornithomedia.com |
On ne peut répondre
à cette question avec certitude, car on ne connaît pas les principaux
responsables de la dissémination actuelle : les oiseaux ? les activités
humaines ? Les deux probablement, mais dans quelle proportion ?
En effet, aucune étude épidémiologique n'a été
faîte jusqu'à présent; seules des analyses ponctuelles ont
été menées. Donc logiquement, on ne peut pas encore savoir
quels sont les vecteurs exacts (migrateurs, élevages, ...)
Il n'existe actuellement que 4 foyers connus de H5N1 hors des pays du sud-est
asiatique : le Kazakhstan, l'ensemble Roumanie-Turquie, le sud de Moscou et la
Croatie.
A noter qu'en Asie du sud-est, on n'a pas trouvé avec certitude d'oiseaux
migrateurs infectés; à priori, seules les volailles étaient
touchées.
4- Que pensez-vous
du rapport des experts de l'OIE (ORGANISATION MONDIALE DE LA SANTE ANIMALE) publié
le 14 octobre concernant la Russie : selon leurs hypothèses, certaines
régions de Sibérie serviraient de réservoirs à virus,
H5N1 notamment, et permettraient les échanges entre des espèces
contaminées venues l'automne dernier du sud-est asiatique, et des juvéniles
nés dans ces mêmes zones au printemps, puis partis pour certains
dans leurs axes migratoires européens) ?
Ce n'est pas une découverte.
Il existe des foyers permanents de grippe aviaire du sous-type HxNx (comme le
sous-type H5N1), surtout dans les zones humides à eau froide (comme en
Sibérie). Ces souches peuvent ensuite muter, tout devient alors possible.
5- Et pensez-vous, comme le docteur Jean-Claude Manuguerra, responsable
de la cellule française d'intervention biologique, lors d'une interview
parue dans le Monde le 28 août dernier, que ce sont les courants migratoires
d'automne, du fait de la présence de juvéniles, qui seraient plus
favorables à la dissémination du virus ?
C'est normal, car il y a
plus d'oiseaux en automne (adultes + juvéniles),et qui viennent plutôt
des régions froides (où le virus est présent à l'état
naturel dans les zones humides). Mais il faut pour que le virus se répande
durablement dans le monde qu'il mute afin de pouvoir survivre dans des zones d'hivernage
qui plus chaudes.
6- Le CRBPO travaille-t-il
à votre connaissance avec les services gouvernementaux sur cette "
crise " ?
Certains membres du CRBPO, dont le professeur Dehorter, travaillent avec les services
gouvernementaux par le biais d'une participation à l'AFSSA (ainsi, le docteur
est membre du CRBPO et de l'AFSSA). Plus d'informations sont disponibles sur le site web : www.afssa.fr.
7- Êtes-vous
surpris de la vitesse de dissémination du virus d'après ce qui est
relaté par les médias, si l'on se base sur l'hypothèse que
migrateurs constituent le vecteur principal ?
Non, car en fait cela dépend
de l'origine exact des souches, de l'étude des vecteurs ... Encore une
fois il n'y a pas eu d'études épidémiologiques (avec par
exemple des analyses de la concentration en virus dans les eaux de certaines zones
humides russes), et il est donc difficile de dire dans l'absolu si le phénomène
est rapide ou non.
8- On a souvent parlé
des anatidés comme vecteurs principaux du H5N1: or en Sibérie, les
experts de l'OIE ont trouvé également des oiseaux de proie et des
passereaux atteints et morts. Savez-vous quelles sont les espèces touchées
ou susceptibles de l'être ?
A priori toutes les espèces
d'oiseaux peuvent potentiellement être touchées.
9- Des analyses de
baguage, ou bien des analyses biologiques sur les migrateurs sont-elles en cours
actuellement en France, pour confirmer ou infirmer si les oiseaux migrateurs sont
des vecteurs du virus et leur origine géographique ? On sait que la station
de la Tour du Valat doit démarrer ce travail prochainement, ainsi que la
station de Sempach en Suisse.
En France, il existe différents
réseaux de veille et de suivi :
- le réseau sanitaire actif (études sur des oiseaux vivants) de
l'ONCFS (Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage)
- le réseau passif (études sur des oiseaux morts) SAGIR (voir sur
le site www.observatoire-environnement.org)
- un réseau vétérinaire actuellement en "stand by"
du fait d'une activité centrée sur d'autres sujets
Le problème principal est la saturation des capacités des laboratoires
d'analyse hexagonaux. Il n'y a que deux laboratoires en France qui peuvent remonter
au niveau de la souche du virus H5N1 (d'autres plus nombreux peuvent arriver à
déterminer le sous-type). Celui de Grande-Bretagne, dont on a entendu parlé
dans les médias pour les analyses des cas suspects en Turquie et en Roumanie,
est accrédité par l'Union Européenne.
A la Tour du Valat (Camargue), il s'agît d'une étude à portée
locale, pas spécialement axée sur la grippe aviaire, mais plutôt
sur le Nile Virus ou sur d'autres agents pathogènes des zones humides.
En Suisse, il s'agît d'un réseau actif de bagueurs qui étudient
toutes espèces grâce à des prélèvements.
10- Le gouvernement
français vous a-t-il demandé de lancer une étude sur la grippe
aviaire et les migrations ?
Il n'y a pas eu à
l'heure actuelle de demande d'étude au CRBPO, mais le Ministère
de l'Environnement va probablement en lancer une sur d'autres espèces que
les canards. Mais le problème essentiel restera le budget disponible pour
les analyses postérieures (NDLR : le gouvernement a annoncé le déblocage
de 177 millions d'euros à moyen terme, surtout pour la prévention).
11- Pourriez-vous
nous communiquer une carte des grandes voies migratoires du Paléarctique
occidental (pour "contrer" les cartes parues dans la presse et qui mettent
en avant les trajets de l'Asie vers l'Europe)?
Principales
voies de migration mondiales des oiseaux: 1) Pacific Flyway, 2) Mississippi Flyway,
3) Atlantic Flyway, 4) Flux Atlantique Est, 5) Mer Noire-Méditerrannée,
6) Afrique de l'Est-Asie de l'Ouest, 7) Asie centrale, 8) Asie de l'Est-Australie
En rouge, pays asiatiques touchés par le H5N1; en bordeaux, foyers connus
en dehors du Sud-est asiatique
Schéma : Ornithomedia.com |
 |
L'Organisation Mondiale
de la Santé, l'O.I.E., Wetlands International, la Ligue pour la Protection
des Oiseaux ont déjà établi de telles cartes.
13- Il existe des
voies migratoires entre l'Asie et l'Australie : pourquoi selon vous
aucun cas suspect n'a encore été constaté en Australie ou
en Nouvelle-Zélande ?
C'est en effet curieux, mais si l'Australie avait été touchée,
on le saurait.
14- Pourriez-vous
nous donner des exemples d'espèces qui nichent enAsie centrale et qui
passent ou hivernent en France ?
Des espèces ayant niché au Kazakhstan (canards, Vanneaux
huppés, turdidés, ...) peuvent arriver en France, avec des effectifs
faibles.
15- Le virus H5N1
a été identifié dans le delta du Danube en Roumanie : existe-t-il
des échanges de populations hivernantes (anatidés) entre cette zone
humide et celles d'Europe de l'Ouest ?
En cas de coup de froid
seulement, il n'y a pas de circuits réguliers. Il peut y avoir toutefois
des déplacements entre zones humides, mais au niveau régional, pour
la recherche de nourriture.
16- Faut-il que les
élevages soient proches d'une zone humide pour courir un risque d'être
contaminés ?
Pas uniquement, mais c'est
le cas qui a semble-t-il été rencontré en Turquie (lagune
le long de la Mer de Marmara) et de la Roumanie (delta du Danube). C'est lié
au fait que le virus survit dans l'eau (quelques heures, voire quelques jours
selon les souches).
17- Et que pensez-vous
de la mesure qui consiste à enfermer les volailles?
Ce n'est pas une recommandation
de l'AFSSA, car il n'y a pas d'argument en particulier à mettre en avant
pour étayer une telle décision, à part le fait de vouloir
éviter les contacts entre oiseaux sauvages et les volailles. Mais nous
ne sommes pas encore au stade de l'épizootie, et aucune étude épidémiologique
(notamment en Russie) n'a été menée.
Toutefois les vecteurs de contamination peuvent être très variés,
comme par exemple des moineaux rentrant dans un élevage fermé, ou
encore de la paille contaminée par des fientes (dans lesquelles le virus
peut survivre) !
Il faut noter que le virus ne survit pas en milieu acide (vinaigre, eau des tourbières
par exemple), et est fragilisé dans une eau salée (bords de mer,
lagunes, ...). Mais ces constatations n'ont été faîtes qu'en
laboratoire.
18- Pensez-vous qu'à
titre préventif la chasse aux oiseaux aquatiques devrait être interdite
?
L'interdiction de la chasse
permettrait d'éviter les dérangements et les dispersions d'éventuels
oiseaux contaminés, mais il faudrait pour être cohérent interdire
également les autres activités (promenades à pied ou à
cheval, bateaux, survols en avion ou par hélicoptère, ...). La sensibilité
des oiseaux dépend des espèces, et de leur degré d'accoutumance
aux bruits.
19- Pensez-vous que
les lâchers de gibier, qui concernent
chaque année en France des millions d'oiseaux (perdrix, faisans, caille
et canards de plusieurs espèces) devraient être interdits à
titre préventif ?
Ce ne serait pas illogique. Ces lâchers peuvent être "dangereux"
si des oiseaux contaminés sont ensuite recapturés (c'est rarement
le cas, ils sont le plus souvent abattus). Le risque principal est en fait d'augmenter
la densité des oiseaux qui peuvent potentiellement être contaminés dans une zone.
20- Les bagueurs du
CRBPO prennent-ils désormais des précautions particulières
pour leurs travaux sur le terrain (gants, masques, ...) ?
Non, il n'y a pas de précautions particulières prises : il est plus
dangereux de prendre la voiture, ou de serrer la main d'une personne grippée
(la grippe humaine cause 2 000 décès par an en France) ;-).
A lire aussi
- Notre dossier
sur la grippe aviaire
- Un blog très riche sur le virus H5N1 : http://influenza.h5n1.over-blog.com/
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