L'avis des experts
Des bruits saisissants
 |
Vue de l'habitat où ont été enregistrés de probables
Pics à bec d'ivoire. Cache River National Wildlife Refuge, Arkansas
Photo : Clark Jones / Cornell Lab of Ornithology |
Les appels et les double
coups enregistrés dans les Big Woods de l'Arkansas ont-ils été
faits par des Pics à bec d'ivoire ? Après analyse de plus de 17
000 heures d'enregistrements, les experts du Cornell Lab of Ornithology conviennent
que ces bruits ressemblent de façon saisissante à ceux du pic. Cependant,
il est très difficile d'affirmer avec certitude qu'il s'agît bien
de cette espèce.
L'analyse du double coup est ardue, car il n'existe aucun enregistrement connu
de ce son auquel il aurait été possible de comparer les sons de
l'Arkansas : l'équipe de recherche a donc écouté des enregistrements
d'espèces de pics proches d'Amérique centrale et du Sud pour essayer
d'imaginer à quoi le tambourinage du Pic à bec d'ivoire pouvait
bien ressembler.
Après élimination de milliers de bruits parasites (branches se brisant,
gouttes de pluie, bruits mécaniques, coups de fusil, chants et cris d'autres
espèces, tambourinage d'autres espèces de pics, ...), les chercheurs
ont isolé environ 100 double coups intéressants ressemblant fortement
à ceux des espèces du genre Campephilus. Il est aussi remarquable
de constater que ces bruits étaient regroupés à certains
endroits et à certaines périodes de la journée, ce qui n'aurait
pas été le cas si les bruits étaient de source aléatoire.
Le cas de l'enregistrement du 24 janvier 2005
L'enregistrement de doubles coups éloignés suivis d'un coup simple
du 24 janvier 2005 (www.birds.cornell.edu/ivory/field/listening/900a)
est particulièrement intrigant; Russell Charif, qui dirige la recherche
acoustique, a écouté la première fois l'enregistrement avec
l'expert en Picidés Martjan Lammertink et a déclaré : "j'ai
immédiatement tressailli d'excitation quand j'ai entendu l'enregistrement.
Martjan m'a regardé et m'a dit quelque chose du style "ça a
l'air prometteur !"".
Toutefois, pendant que Martjan écoutait le bruit à plusieurs reprises,
son enthousiasme a été tempéré quand il a commencéà
s'interroger sur de légères différences par rapport aux descriptions
scientifiques des tambourinages du Pic à bec d'ivoire. Ainsi, ces descriptions
mentionnent que le premier coup est plus fort que le second. Or dans l'enregistrement
de l'Arkansas, le deuxième coup est légèrement plus fort.
Mais il y a tellement peu de données disponibles que les chercheurs ne
connaissent pas quelles variations géographiques et contextuelles peuvent
exister. Sans enregistrement de doubles coups connus, il n'y a aucune comparaison
précise possible.
Des Pics à bec d'ivoire ou des imitateurs ?
Certains des doubles coups
ont été enregistrés dans le même secteur que des appels
nasaux ressemblant étroitement à ceux faits il y a 70 ans. Cependant,
les observateurs en Arkansas ont entendu des geais pousser de longs appels nasaux
ressemblant à ceux des Pics à bec d'ivoire. Charif a indiqué
qu'un programme acoustique sophistiqué de classification avait permis de
constater que presque tous les appels inconnus de l'Arkansas étaient plus
proches de ceux d'un Pic à bec d'ivoire que d'une imitation de geai. Quelques
unes des notes ressemblaient à ceux d'une Sittelle à poitrine blanche,
une espèce qui pousse un cri plus faible. Aucun des bruits ne correspondaient
aux appels des Geais bleus disponibles dans la collection du laboratoire d'ornithologie.
Cependant, l'équipe de recherche n'élimine pas encore tout à
fait le Geai bleu. Elle voudrait analyser davantage d'appels pour obtenir un meilleur
échantillon des variantes du "kent !" des geais. Pour faciliter
ce travail, les observateurs peuvent envoyer leurs enregistrements au Lab.
L'équipe indique que les bruits enregistrés dans les Big Woods de
l'Arkansas sont intrigants et que les analyses quantitatives indiquent une probabilité
élevée qu'ils aient été émis par des Pics à
bec d'ivoire. Pour Ken Rosenberg, directeur de conservation au Cornell Lab of
Ornithology : "quand nous écoutons les enregistrements des Big Woods
et que nous regardons les sonogrammes, nos oreilles entendent et nos yeux voient
à l'évidence des sons de Pics à bec d'ivoire. Il est rassurant
que des analyses quantitatives confirment que nos impressions ne sont pas de simples
rêves".
Plus d'un oiseau ?
Pendant une année (de 2004 à 2005), seul un oiseau à la fois
a été noté, sous la forme de sept données et d'une
brève vidéo. L'enregistrement de doubles coups distants constituent
donc la meilleure preuve qu'il pourrait y avoir finalement plus d'un oiseau. Rosenberg
souligne que les enregistrements ne confirment pas d'une manière concluante
la présence d'autres pics, mais justifient la poursuite des efforts de
recherches et de conservation.
En attendant, une équipe menée par le Cornell Lab of Ornithology,
The Nature Conservancy, l'U.S. Fish and Wildlife Service, l'Arkansas Game and
Fish Commission et d'autres associés poursuivront les recherches dans les
Big Woods à partir du 1er novembre 2005.
John Fitzpatrick, directeur du laboratoire, affirme : "nous sommes excités
et encouragés par l'analyse acoustique; ces bruits nous donnent plus d'espoir
que quelques Pics à bec d'ivoire vivent encore dans les White River et
Cache River Refuges. Mais cette espèce est toujours au bord de l'extinction
et de nombreuses interrogations subsistent. Nous avons encore beaucoup de travail
à faire avant que nous puissions estimer la population, et assurer sa survie".