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Jérémy Delolme : un projet de réintroduction du Flamant des Caraïbes en Guadeloupe

Cette espèce a disparu de l'île au XVIIe siècle, et Jérémy Delolme propose de la réintroduire sur la pointe des Châteaux.

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Jérémy Delolme : un projet de réintroduction du Flamant des Caraïbes en Guadeloupe

Jérémy Delolme manipulant un Iguane vert (Iguana iguana).

L'avifaune des Caraïbes compte plus de 600 espèces d'oiseaux, dont environ 160 sont endémiques. Toutefois, à cause de la chasse, du commerce, de la destruction des habitats, de l'urbanisation ou de l'introduction volontaire ou involontaire d'animaux exotiques, treize ont déjà disparu et des dizaines d'autres sont menacées d'extinction. L'île de Guadeloupe est située dans les Petites Antilles, une zone d’endémisme reconnue par BirdLife International. Ce département français d'outre-mer compte 74 espèces nicheuses, mais trois perroquets endémiques ont disparu au cours du XVIIIe siècle, et d'autres espèces ont cessé de se reproduire, comme le Pétrel diablotin (Pterodroma hasitata), la Chevêche des terriers (Athene cunicularia) et le Flamant des Caraïbes (Phoenicopterus ruber). Ce dernier nichait sur les salines de la pointe des Châteaux et se serait éteint au XVIIe siècle.
Au cours de ses études en Écologie-Éthologie à l’université de Saint-Étienne (Loire), Jérémy Delolme (page Facebook : Projet de Réintroduction du Flamant des Caraïbes en Guadeloupe) a pu confirmer le potentiel d'accueil de la Grande Saline de la pointe des Châteaux, et il a travaillé sur un projet de réintroduction sur ce site.

Abstract

More than 600 bird species have been recorded in the Caribbean, of which about 160 are endemic. However, because of hunting, trade, habitat destruction, urbanization and introduction of exotic animals, thirteen have already disappeared and dozens are nearly extinct. The island of Guadeloupe is located in the Lesser Antilles. This French overseas department has 74 breeding species, but three endemic parrots have disappeared during the eighteenth century, while other don't breed anumore, such as the Black-capped Petrel (Pterodroma hasitata), the Burrowing Owl (Athene cunicularia) and the Caribbean Flamingo (Phoenicopterus ruber). The latter used to breed on the salines of the pointe des Châteaux and has disappeared during the seventeenth century.
During his biology studies at the University of Saint-Etienne (Loire), Jérémy Delolme (Facebook page : Projet de Réintroduction du Flamant des Caraïbes en Guadeloupe) was able to confirm the potential of the Grande Saline at Pointe des Châteaux for the return of the Caribbean Flamingo, and he worked on a reintroduction project.

1. Pourquoi travaillez-vous sur ce projet de réintroduction, et depuis quand ?

Situation de la Guadeloupe

Situation de la Guadeloupe.
Carte : Ornithomedia.com

Jérémy Delolme : je suis à l’initiative de ce projet. Je viens de terminer mes études en écologie à l’Université de Saint-Étienne (Master 2 en Écologie-Éthologie), avec un intérêt particulier pour l’ornithologie et les programmes de protection et réintroduction. Lors d’un séjour en mai 2014 en Guadeloupe chez des membres de ma famille habitant la commune de Saint-François, j’ai découvert la pointe des Châteaux et ses salines. Comme beaucoup d’ornithologues, la diversité des espèces guadeloupéennes m’a semblé faible pour un haut-lieu de la biodiversité, et je me suis demandé quelles espèces pouvaient être réintroduites.
Après quelques recherches, j’ai découvert que les Flamants des Caraïbes (Phoenicopterus ruber) nichaient au XVIIe siècle dans les salines de la pointe des Châteaux d’après des récits du Père du Tertre. Après quelques prélèvements effectués dans la Grande Saline lors d’un voyage en 2016, j’ai constaté la présence d'artémies (Artemia sp.) et de larves de mouches des saumures (Ephydra sp.), les deux proies de prédilection des flamants. Les conditions préliminaires étant réunies, j’ai donc proposé directement à Laurent Bernier, maire de la ville de Saint-François, de venir étudier la chaîne alimentaire de la Grande Saline et l’impact de la réintroduction d’une colonie de Flamants des Caraïbes dans le cadre de mon stage de Master 1. J’ai réalisé trois semaines de stage en mai 2017, au cours desquels j’ai réalisé des prélèvements hebdomadaires d’artémies afin de suivre l'évolution de leurs populations au cours du temps, ainsi qu'une synthèse bibliographique pour schématiser l’impact théorique des flamants sur la chaîne alimentaire de la Grande Saline.

Mesure de salinité dans la Grande Saline

Mesure de salinité dans la Grande Saline, sur la pointe des Châteaux (Guadeloupe).
Photographie : Jérémy Delolme

Au cours de cette étude je me suis rendu compte des problématiques du site, principalement liées à la pression touristique. En effet, il s’agit du lieu le plus visité de Guadeloupe, avec près de 400 000 visiteurs par an, qui exercent une pression importante sur le milieu, notamment sur les rives. Le projet de réintroduction a donc été mis en attente et j’ai réalisé un second stage en janvier 2018 afin de rédiger un plan de protection de la biodiversité de la pointe des Châteaux, avec comme priorité la protection des zones humides et des espèces déjà présentes.
Je vais désormais débuter la phase d’aménagement préparatoire durant deux ans afin de mettre en place divers outils pédagogiques (panneaux d’information, sentier pédagogique…) et des protections physiques (barrières, observatoires…). Une fois cette phase achevée (fin 2020) et la Grande Saline parfaitement prête pour les flamants, le programme de réintroduction pourrait débuter.

2. Quand le Flamant des Caraïbes a-t-il disparu des Petites Antilles en tant que nicheur : selon le récit du Père du Tertre, la dernière colonie aurait été décimée au cours du 17ème siècle suite à l’arrivée de colons, mais selon le site web du jardin Deshaies, l'espèce vivait encore dans la région de Saint-François avant les années 1940...

Jérémy Delolme : les flamants ont commencé à être chassés au cours du 17ème siècle par les colons fraichement arrivés en Guadeloupe. Dans les années 1670, le Père du Tertre avait écrit : "ils sont si faciles à tuer que les moindres blessures les font demeurer sur place". Les derniers flamants des Petites Antilles auraient disparu en 1940, mais les textes du jardin botanique semblent peu fiables car aucun témoignage n’atteste d’une présence aussi récente : en effet, l’espèce avait déjà disparu de l’ensemble des Petites Antilles au XIXe siècle.

3. A-t-on une idée du nombre de couples qui nichaient autrefois en Guadeloupe ?

Jérémy Delolme : les textes anciens ne permettent pas de définir le nombre de couples reproducteurs. En revanche, la présence d’individus juvéniles et immatures, indiquée par le Père du Tertre, suggère que les flamants se reproduisaient dans le secteur. La Grande saline de la pointe des Châteaux a une surface de 15 hectares, et la taille de la population présente au 17ème siècle ne devait pas dépasser quelques centaines d’individus. Des recherches complémentaires vont permettre de définir la capacité d'accueil du site.

4. Quel est le statut de protection de la pointe des Châteaux ?

Carte de la Guadeloupe 

Carte de la Guadeloupe et sites ornithologiques intéressants, avec les emplacements en rouge de la pointe des Châteaux et de la Grande Saline (cliquez sur la carte pour l'agrandir).
Carte : Ornithomedia.com

Jérémy Delolme : actuellement, la pointe des Châteaux est un site inscrit et classé mais ne bénéficie pas d'un statut de protection efficace. Toutefois, un projet de mise en réserve de chasse et de la faune sauvage (RCFS) des salines de la pointe est annoncé et porté par l’Office Nationale de la Chasse et de la Faune Sauvage (ONCFS). Une réflexion est en cours avec les partenaires du site pour définir quel serait le meilleur outil réglementaire pour protéger la biodiversité du site, la création d’une Réserve Naturelle Régionale semblant être la plus adaptée.

5. Les salines de la pointe des Châteaux sont-elles le meilleur site des Antilles françaises pour ce projet de réintroduction ? D'autres salines favorables existent-elles ailleurs dans les Petites Antilles (Martinique, Antigua...) ?

Jérémy Delolme : la Grande Saline de la pointe des Châteaux est l’un des sites les plus favorables des Antilles Françaises du fait de la présence de populations importantes d’artémies et de mouches alcalines, les principaux aliments des flamants. Un deuxième site guadeloupéen pourrait être favorable, les salines de la réserve naturelle de Petite Terre, situées à une dizaine de kilomètres de la pointe des Châteaux, mais les populations d’artémies y sont faibles. D’autres zones humides pourraient être intéressantes, comme le marais de Port-Louis ou le lac de Gaschet, mais ils ne sont pas assez riches en micro-organismes en raison de la présence de poissons et d’une eau trop douce.
En Martinique, l’étang des salines pourrait aussi constituer un site attractif, mais comme il s’agit d’une lagune ouverte sur la mer, sa faible salinité et la présence de poissons ne permettent pas le développement d'une population prospère d’artémies; la remise en exploitation des anciens marais salants pourrait permettre la prolifération de ces crevettes, tout en favorisant le développement économique local.
Les îles de Saint-Martin et de Saint-Barthélemy possèdent également des salines dont les conditions écologiques semblent favorables aux artémies et donc aux flamants.
Un projet de réintroduction avait été initié en 2012 sur île de Barbuda (Antigua-et-Barbuda), où l'on trouve de grandes salines et lagunes, mais faute d’une vraie dynamique environnementale locale, il a été mis de côté. Le passage de l’ouragan Irma (lire Des nouvelles des oiseaux des Caraïbes après le passage de l'ouragan Irma) en septembre 2017 a encore éloigné la mise en œuvre de cette réintroduction.
La population originelle des Petites Antilles devait migrer sur de courtes distances, et mon objectif serait de faire de la Guadeloupe un point de dispersion pour la recolonisation des autres îles des Petites Antilles. L’îlot de reproduction de la Grande Saline servirait de site de reproduction, et les oiseaux se nourriraient sur la pointe des Châteaux.

6. D'après les premiers résultats de votre étude, les conditions écologiques (nourriture disponible, tranquillité, prédation) sont-elles réunies pour que la réintroduction soit un succès ? Selon votre page Facebook, les salines seraient très riches en artémies.

Vue de la Grande Saline, sur la pointe des Châteaux (Guadeloupe)

Vue de la Grande Saline, sur la pointe des Châteaux (Guadeloupe) (cliquez sur la photo pour l'agrandir).
Photographie : Jérémy Delolme

Jérémy Delolme : oui, la Grande Saline accueille une densité importante d’artémies, qui varie toutefois selon les saisons et les années. Cet écosystème n’est pas très stable pour l’instant, et la réintroduction de Flamants des Caraïbes permettrait de stimuler et de stabiliser la chaîne alimentaire. En effet, l’apport régulier d’éléments nutritifs via les excréments des flamants permettrait une prolifération des micro-organismes qui bénéficierait aux maillons supérieurs de la chaîne : les populations d'artémies et de mouches des saumures seraient donc plus nombreuses. La prédation croissante exercée par les flamants favoriserait par ailleurs une stabilisation du nombre d'invertébrés et assurerait le maintien de ressources alimentaires suffisantes pour les autres oiseaux s’alimentant sur la saline, comme les limicoles migrateurs et nicheurs ou le Canard des Bahamas (Anas bahamensis). En revanche, le site ne réunit pas les conditions de tranquillité adéquate : les dérangements y sont nombreux, notamment durant la période de reproduction (avril-août), et une phase de préparation de la protection du site est donc nécessaire.

7. Quelles seraient les étapes de la réintroduction sur les salines de la pointe des Châteaux ?

Jérémy Delolme : l’idée est d’impacter au minimum le paysage du site, et c’est pour cette raison que la construction d'une volière de préparation au lâcher des oiseaux a été écartée. Les oiseaux seraient rémigés (plumes du vol retirées) à leur arrivée, placés dans un parc provisoire (durant quelques jours) le temps de leur adaptation (quelques jours), puis libérés directement sur la Grande Saline. Le temps qu'une chaîne alimentaire suffisante se mette en place, les oiseaux seraient nourris avec des granulés utilisés pour nourrir les flamants en captivité. Durant cette période, un suivi des populations d’artémies et des larves de mouche serait réalisé afin de mesurer l’impact des oiseaux et de définir à quel moment l'écosystème sera suffisamment riche en nourriture pour réduire progressivement les rations. L’objectif est de réunir toutes les conditions favorables (tranquillité et nourriture abondante) afin de sédentariser la colonie sur la Grande Saline avant la repousse des plumes lors de la mue annuelle.

8. Quels aménagements préalables seraient nécessaires ?

Panneau de réglementation

Panneau de réglementation installé sur le site classé de la pointe des Châteaux (Guadeloupe).
Photographie : Jérémy Delolme

Jérémy Delolme : dans le cadre du plan de conservation des zones humides de la pointe des Châteaux que j'ai rédigé lors de mon stage de Master 2, j'ai prévu plusieurs aménagements afin de protéger les espèces déjà présentes et les flamants. Le principal problème est le cheminement des visiteurs le long des rives de la lagune : l’objectif serait de contenir le flux touristique sur les sentiers avec un balisage clair (panneaux d'information, barrières et chemin d’Ariane). L’installation d’observatoires permettrait l’observation des oiseaux sans les déranger.
Les visiteurs du site ont signalé dans un questionnaire soumis en mai 2018 leur envie de découvrir les espèces que l’on peut observer sur le site, et c’est pour cette raison qu’un sentier pédagogique sur l’écosystème des salines et de la forêt littorale va être mis en place avec l’Office National des Forêts. Pour favoriser la reproduction des oiseaux nicheurs sur la Grande Saline, deux îlots devraient être créés prochainement : en effet, les flamants ont besoin d'un site favorable pour la construction de leurs nids à l’abri des prédateurs terrestres. Le premier îlot sablonneux sera destiné aux Petites Sternes (Sternula antillarum), tandis que le second, au substrat vaso-sablonneux, sera réservé aux flamants.

9. Combien de couples pourraient accueillir les salines de la pointe des Châteaux ?

Jérémy Delolme : un groupe de 25 flamants devrait être réintroduit, mais la population de la pointe des Châteaux ne pourra pas dépasser de toute façon une cinquantaine d’individus étant donné la taille limitée du site. Le but serait que le petit noyau initial produise des jeunes, et que ces derniers se dispersent à terme sur les îles voisines, comme c’est le cas à partir des Îles Vierges Britanniques. Cette dispersion pourrait être facilitée par l’installation d’autres îlots reproducteurs ou via des réintroductions sur les îles environnantes (Martinique, Barbuda...).

10. Le Jardin Botanique de Deshaies possède une quinzaine de Flamants des Caraïbes : ce jardin est-il associé au projet ?

Jérémy Delolme : pour l’instant, ce jardin ne s’est pas impliqué car ils ont eu plusieurs problèmes, notamment de prédation, avec l’élevage de ces oiseaux, et ils viennent juste de reconstituer leur colonie. Le fait que ce parc soit avant tout un jardin botanique explique peut-être son manque d’implication, leurs flamants servant surtout d'ornements En revanche, le zoo des Mamelles pourrait être un partenaire beaucoup plus intéressant du fait de son approche conservationniste.

11. Existe-t-il ailleurs dans le monde des exemples de réintroductions réussies de colonies de flamants ?

Flamants des Caraïbes (Phoenicopterus ruber)

Flamants des Caraïbes (Phoenicopterus ruber) sur le Río Lagartos, dans la péninsule du Yucatán (Mexique).
Photographie : Adam Baker / Wikimedia Commons

Jérémy Delolme : il existe trois exemples de réintroductions des Flamants des Caraïbes. Le premier s'est déroulé en 1987 sur une petite saline de Guana Island, dans les Îles Vierges Britanniques. Ce projet avait été organisé par une équipe de la Conservation Agency dirigée par le docteur James Lazell, afin de tester le protocole de réintroduction. Seuls huit oiseaux avaient été réintroduits et il n’y a jamais eu de reproduction car il s’agit d'une espèce sociable nécessitant la stimulation du groupe pour déclencher la reproduction.
En 1992, l’équipe du docteur Lazell a réintroduit 18 flamants sur les salines de l’île d’Anegada, dans le nord-est des Îles Vierges Britanniques, et en 1995, l’arrivée de quatre oiseaux sauvages a déclenché la première reproduction. En 2013, plus de 250 oiseaux ont été comptabilisés.
La troisième réintroduction a également eu lieu sur les Îles Vierges Britanniques, sur l’ile privée de Necker Island appartenant au milliardaire Richard Branson. Il s’agit d’une pseudo-réintroduction, dans la mesure où les 40 oiseaux lâchés en 2007 et les 120 lâchés en 2009 étaient éjointés, alimentés avec des granulés pour flamants et vivaient sur des salines semi-artificielles équipées d'un aérateur et d'un système de renouvellement de l’eau relié à la mer. Ce groupe sédentaire élève chaque année de nombreux jeunes qui se dispersent par petits groupes dans les îles proches. Les colonies d’Anegada et de Necker Island connaissent une émigration importante, ce qui a permis une recolonisation naturelle des salines du nord des Antilles. En revanche, une recolonisation des Petites Antilles ne pourra pas se faire sans la mise en place d'un autre centre de dispersion, qui pourrait être installé en Guadeloupe.
Comme évoqué plus haut, un projet de réintroduction sur l'île de Barbuda avait été étudié par Lucia Mings dans le Codrington Lagoon National Park, mais suite à une pression des industries hôtelières et au manque d’implication des populations locales, le projet a été abandonné. En outre, l’ouragan Irma a ravagé l’île en septembre 2017, et l'idée a donc été mise de côté pour le moment.

12. Il existe de grandes colonies de Flamants des Caraïbes à Cuba et aux Bahamas : des oiseaux de passage sont-ils parfois observés en Guadeloupe ? Pourquoi des couples ne se sont-ils pas déjà réinstallés spontanément en Guadeloupe ?

Jérémy Delolme : non, les flamants ne sont plus observés en Guadeloupe. Une personne habitant la ville du Gosier, aurait vu en 2013 un flamant en plumage juvénile en vol. S’il s’agit réellement d’un flamant, alors il provenait sûrement d'une des colonies des Îles Vierges Britanniques, situées à 430 km au nord de la Guadeloupe (ce qui est tout de même éloigné pour un jeune flamant). Les observations les plus proches de Guadeloupe (une dizaine depuis 2000) ont été faites au nord des Petites Antilles : en août 2017, deux immatures ont ainsi été notés sur une saline de Saint-Martin. 
Les sites de Guadeloupe (lac de Gaschet, salines de la Pointe des Châteaux et de la Désirade) vraiment favorables au stationnement et à l'installation de l'espèce sont peu nombreux et principalement localisés à l’est de l’archipel, entre la pointe des Châteaux, la Petite Terre et la Désirade. Mais il n'y a pas d'îlots favorables et les dérangements constituent un facteur limitant. La mise en place d’un îlot de reproduction serait déterminante pour favoriser une installation pérenne.

13. Quel serait le coût de cette réintroduction ? Avez-vous aussi étudié sa faisabilité économique ?

Flamant des Caraïbes (Phoenicopterus ruber)

Flamant des Caraïbes (Phoenicopterus ruber).
Photographie : Joxerra Aihartza / Wikimedia Commons

Jérémy Delolme : pour l’instant, les coûts n’ont pas été calculés, mais ils devront tenir compte de l’acquisition des oiseaux, du transport, de la création d'un parc temporaire pour les lâchers et de l’alimentation artificielle donnée aux flamants, le temps que le biotope soit assez productif. Les aménagements pour la protection du site vont être financés par les partenaires et les propriétaires de la pointe des Châteaux dans le cadre d'un plan de conservation des zones humides. Le financement du programme de réintroduction se fera sur des fonds européens du type LIFE, comme c'est le cas de la plupart des opérations de ce genre.
L’objectif de cette réintroduction n'est pas l'équilibre financier : il s’agit avant tout de restaurer l’avifaune de la Guadeloupe, d'enrichir et de stabiliser l’écosystème des salines, et surtout de sensibiliser les populations locales à la protection de la nature. Bien entendu, la présence de Flamant des Caraïbes sur la pointe des Châteaux devrait attirer le public et des revenus pourront en découler (visites guidées, recherches scientifiques, ventes de produits artisanaux à l’effigie du flamant…).

14. Les autorités sont-elles favorables à ce projet ?

Jérémy Delolme : au cours de mes stages en Master, j’ai contacté plusieurs organismes guadeloupéens, et j'ai pu tisser des liens avec la Direction de l’Environnement, de l'Aménagement et du Logement (DEAL), l’Office Nationale des Forêts (ONF), le Conservatoire du Littoral (CDL) et l’ONCFS. Selon eux, ce projet serait un symbole efficace de la protection de la pointe des Châteaux et des espèces qui y vivent. Ce serait également un bon moyen de sensibiliser le public à la protection des zones humides, le flamant étant un ambassadeur des salines a priori beaucoup plus populaire qu’un Bécasseau minuscule (Calidris minutilla) par exemple. Il constituerait une espèce "parapluie", dont la protection bénéficierait aux espèces partageant son habitat. Les aménagements préalables seraient réalisés en partenariat avec ces établissements publics dans le but de protéger les espèces déjà présentes et de rendre le site accueillant pour les flamants.   
      
15. Avez-vous contacté les populations locales pour connaître leur avis sur de ce projet ?

Jérémy Delolme : pour l’instant, les échanges avec les populations locales se sont faites lors de rencontres aléatoires ou lors des sorties de découverte de la faune et la flore que j’organise sur la pointe des Châteaux. La population semble accueillir très favorablement ce projet car il permettrait de faire revivre les histoires que les anciens racontent sur les "Tougoucou" de Saint-François. Souvent, quand je parle du projet, on me dit qu’il y a déjà des flamants dans le jardin botanique de Deshaies : la notion de réintroduction dans la nature est donc parfois mal comprise. On me parle régulièrement du projet discuté de la réintroduction du Lamantin des Caraïbes (Trichechus manatus) en Guadeloupe (voir plus bas), alors qu'il est moins complexe et que le contexte est très différent, notamment concernant le problème de la pratique d'activités nautiques motorisées.

16. Quelles autres espèces d'oiseaux (migrateurs, nicheurs et hivernants) peut-on observer sur la Pointe des Châteaux ?

Bécasseau minuscule (Calidris minutilla)

Bécasseau minuscule (Calidris minutilla) sur la Grande Saline, pointe des Châteaux (Guadeloupe).
Photographie : Jérémy Delolme

Jérémy Delolme : durant les périodes de migration (de février à avril et d'août à octobre), les salines de la pointe des Châteaux accueillent de nombreux limicoles qui font une halte entre l’Amérique du Nord et du Sud. Les limicoles les plus communs sont le Tournepierre à collier (Arenaria interpres), le Grand Chevalier (Tringa melanoleuca), le Chevalier à pattes jaunes (T. flavipes), le Pluvier argenté (Pluvialis squatarola), l'Échasse d'Amérique (Himantopus mexicanus) et les Bécasseaux sanderling (Calidris alba), semipalmé (C. pusilla), minuscule (C. minutilla), à échasses (Calidris himantopus) et d'Alaska (C. mauri). C’est le seul site de Guadeloupe où niche le Gravelot de Wilson (Charadrius wilsonia), que l’on peut observer toute l’année.
Les Petites Sternes (Sternula antillarum), les "cousines antillaises" des Sternes naines (S. albifrons), viennent se reproduire sur les rives de la Grande Saline d’avril à août. L'Échasse d'Amérique est présente toute l’année, mais sa reproduction est plus épisodique.
On peut observer également la Gallinule d’Amérique (Gallinula galeata), le Canard des Bahamas (Anas bahamensis) et la Sarcelle à ailes bleues (Spatula discors) lorsque les salines sont riches en Rupelle maritime (Ruppia maritima), une plante aquatique halotolérante.
Les forêts côtières voisines abritent de nombreuses espèces typiques, comme le Colibri huppé (Orthorhyncus cristatus), l'Élénie siffleuse (Elaenia martinica), la Paruline jaune (Setophaga petechia), la Colombe à queue noire (Columbina passerina), le Tyran gris (Tyrannus dominicensis), le Coulicou manioc (Coccyzus minor), le Viréo à moustaches (Vireo altiloquus) le Saltator gros-bec (Saltator albicollis) ou le Moqueur des savanes (Mimus gilvus). Le rare Engoulevent piramidig (Chordeiles gundlachii) s’y reproduit chaque année.
L’intérêt est aussi de pouvoir observer entre mars à août, les oiseaux marins nichant sur les îlots de la pointe Colibri : Sternes fuligineuse (Onychoprion fuscatus) et bridée (O. anaethetus), Noddi brun (Anous stolidus), Phaétons à bec rouge (Phaethon aethereus) et à bec jaune (P. lepturus)...
L'Huîtrier d'Amérique (Haematopus palliatus) est parfois présent sur la côte à la recherche de mollusques. Régulièrement, la Frégate superbe (Fregata magnificens) et le Pélican brun (Pelecanus occidentalis) patrouillent au-dessus de la pointe à la recherche de poissons.

17. Quels sont pour vous les meilleurs sites pour observer les oiseaux en Guadeloupe ?

Colibri huppé (Orthorhyncus cristatus)

Colibri huppé (Orthorhyncus cristatus) en Guadeloupe.
Photographie : Jérémy Delolme

Jérémy Delolme : selon moi, la pointe des Châteaux est le meilleur site de l'île pour toutes les raisons citées plus haut, mais la Guadeloupe offre une belle diversité d’écosystèmes (lire Observer les oiseaux en Martinique et en Guadeloupe ). Près de 70 espèces sont communes voire très communes dans l’archipel sur les 278 espèces recensées par l'association Amazona dans leur liste des oiseaux de Guadeloupe. Pour observer des anatidés et les autres oiseaux d’eau, le Grand Étang et le lac de Gaschet sont les plus intéressants. On peut y observer entre autres le Dendrocygne à ventre noir (Dendrocygna autumnalis), les Érismature rousse (Oxyura jamaicensis) et routoutou (Nomonyx dominicus), le Canard des Bahamas, le Grèbe à bec bigarré (Podilymbus podiceps) et la Foulque à cachet blanc (Fulica caribaea). La Péluse de Schweigger (Pelusios castaneus), une tortue aquatique appelée localement "molokoï", est aussi présente.
Les forêts tropicales humides de Basse-Terre sont très frustrantes pour les ornithologues car on y observe peu d’espèces, principalement les Colombes rouviolette (Geotrygon montana) et à croissants (G. mystacea), la Grive à pieds jaunes (Turdus lherminieri) (lire Il faut protéger la Grive à pieds jaunes en Guadeloupe), les Moqueurs grivotte (Allenia fusca) et corossol (Margarops fuscatus), les Sporophiles rougegorge (Loxigilla noctis) et cici (Tiaris bicolor) et le Colibri huppé. Peut-être qu'un jour, des perroquets pourraient être revus ?
Une balade en canoé en fin de journée dans les mangroves du Grand-Cul-de-Sac-Marin offre le spectacle magnifique des oiseaux qui regagnent leurs dortoirs installés dans les Palétuviers rouges (Rhizophora mangle). On peut observer entre autres les Hérons gardeboeufs (Bubulcus ibis) et vert (Butorides virescens), le Bihoreau violacé (Nyctanassa violacea), le Petit Blongios (Ixobrychus exilis), l'Aigrette neigeuse (Egretta thula), le Pélican brun, la Frégate superbe et le seul oiseau endémique de l’île, le Pic de la Guadeloupe (Melanerpes herminieri) ou "Toto-bois".
L’île de Petite Terre est également intéressante avec ses salines qui accueillent des limicoles et parfois le Dendrocygne des Antilles (Dendrocygna arborea). De nombreux (près de 10 000) Iguanes antillais (Iguana delicatissima) y vivent (il s'agit du dernier bastion de l'espèce dans l'archipel de Guadeloupe). Lors d’une visite de la réserve naturelle de la Petite Terre, il faut plonger au milieu des tortues, des raies, des requins et des poissons récifaux.  

18. Quels guides (livres) conseilleriez-vous pour observer les oiseaux des Petites Antilles ?

Le "Guide des Oiseaux des Antilles" de James Bond

Le "Guide des oiseaux des Antilles" de James Bond.

Jérémy Delolme : le Guide des oiseaux des Antilles de James Bond (Delachaux et Niestlé) et "À la découverte des oiseaux de la Guadeloupe" de Benito-Espinal et Hautcastel sont utiles, mais l’île étant relativement pauvre en oiseaux nicheurs, ils ne me semblent pas indispensables si l'on s'est renseigné au préalable sur l'avifaune.
Pour l’identification des limicoles, j’utilise parfois le Guide des limicoles d'Europe, d'Asie et d'Amérique du Nord de Delachaux et Niestlé, notamment pour les bécasseaux en plumage intermédiaire. L’association ornithologique Amazona a publié en ligne la liste des oiseaux de Guadeloupe sur son site web Amazona-guadeloupe.com.

19. Savez-vous où en est la réintroduction du lamantin en Guadeloupe ?

Jérémy Delolme : il s'agit d'un sujet assez délicat. C'est un projet louable et le premier du genre, mais les problématiques et les menaces sont beaucoup trop nombreuses en Guadeloupe. En effet, même si leur disparition remonte à moins d’un siècle, le Grand-Cul-de-Sac-Marin est aujourd’hui moins favorable aux lamantins en raison des nombreuses activités touristiques et nautiques qui augmentent les risques de collisions. Le principal problème est l'étude de faisabilité préalable, qui était insuffisante. Le choix du site d'implantation d'un centre de reproduction, situé dans la commune du Lamentin, était intéressant quant à la symbolique du lieu, mais il n’était pas favorable car la baie est polluée et peu oxygénée. Le premier lamantin arrivé en Guadeloupe, appelé "'Junior", est ainsi mort d’une infection rénale et le deuxième, appelé "Kai", a commencé à présenter des signes de faiblesse et a été placé dans une piscine.
Heureusement, le Parc National de Guadeloupe, en charge du projet, l'a complètement repensé en 2018 en évoquant l'installation durant plusieurs mois d'adultes dans un grand parc placé à l’embouchure de la Grande Rivière à Goyave leur donnant un accès à des herbiers aquatiques. Les lamantins ont en effet besoin de boire de l’eau douce et de brouter les fonds marins. Deux couples en provenance du Mexique devaient arriver au milieu de l'année 2018, mais ils ne sont toujours pas là... Quoi qu’il en soit, j’espère que ce projet de réintroduction va avancer car toutes les tentatives de restauration de la biodiversité sont positives et sont à encourager.

Contact

Jérémy Delolme - Page Facebook : www.facebook.com/FlamantenGuadeloupe

À lire aussi sur Ornithomedia.com

Ouvrages recommandés

Source

Faune sauvage (2009). Oiseaux endémiques des Petites Antilles : enjeux et orientations de recherche en Guadeloupe. Numéro : 28. www.oncfs.gouv.fr/IMG/file/outre-mer/fs284_eraud.pdf

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