Publicité

Kite Optics

 (En savoir plus ?)

S'inscrire
Mot de passe oublié ?

Accueil > Magazine > Analyses > Les mouvements de vautours dans le centre et le nord de l'Europe sont naturels

Analyses

Retour à la liste des articles de Analyses

Les mouvements de vautours dans le centre et le nord de l'Europe sont naturels

Depuis des années, les observations printanières de vautours se multiplient au nord de leur aire de répartition : pourquoi ?

| Non soumis au comité de lecture

Partager
Translate

Les mouvements de vautours dans le centre et le nord de l'Europe sont naturels

Jeune Vautour moine (Aegypius monachus) observé à La Chapelle-sous-Uchon en Saône-et-Loire (France) le 03/05/2017.
Photographie : Alain Petitjean ( A.O.M.S.L )

Deux Vautours moines (Aegypius monachus) observés à La Chapelle-sous-Uchon en Saône-et-Loire le 3 mai 2017, un Vautour moine et deux Vautours fauves (Gyps fulvus) vus à Audrehem dans le Pas-de-Calais le 1er mai 2017, un jeune Gypaète barbu (Gypaetus barbatus) noté entre Rotterdam et Den Bosch aux Pays-Bas le 12 mars 2017, un groupe de près de 200 Vautours fauves noté en Belgique (entre les Ardennes et les Flandres) les 15 et 16 juin 2007... Ces observations printanières de vautours loin de leur aire de reproduction se multiplient dans le centre et le nord de l'Europe depuis une dizaine d'années. Au milieu des années 2000, plusieurs ornithologues pensaient que ces mouvements étaient des conséquences directes des mesures sanitaires sévères prises dans le sud de l'Europe pour lutter contre l'épidémie d'Encéphalite Spongiforme Bovine (ESB) qui frappait alors le continent : la plupart des charniers à ciel ouvert avaient ainsi été fermés dans certaines régions d'Espagne.
Mais pour Jean-Pierre Choisy, ornithologue du parc naturel régional du Vercors (Drôme-Isère), ainsi que pour d'autres spécialistes, ces mouvements sont naturels et résultent des réintroductions de vautours réalisées depuis les années 1980 dans différents massifs du sud de l'Europe et de l'augmentation de leurs populations. Nous publions dans cet article les arguments qu'ils avait développés dans le numéro 10 de l'infolettre "Vautours infos" de 2007.

Abstract

Two Black Vultures (Aegypius monachus) watched at La Chapelle-sous-Uchon in Saône-et-Loire (France) the 3rd of May 2017, a Black Vulture and two Griffon Vultures (Gyps fulvus) watched at Audrehem in Pas-de-Calais (France) the 1st of May 2017, a young Bearded Vulture (Gypaetus barbatus) recorded between Rotterdam and Den Bosch (Netherlands) the 12th of March 2017, a group of nearly 200 Griffon Vultures watched in Belgium (between the Ardennes and Flanders) the 15 and the 16th of June 2007...
These observations of vultures in spring far from their breeding grounds are mor and more numerous for a decade. In the mid-2000s, several ornithologists believed that these movements were a direct consequence of the severe sanitary measures taken in southern Europe to limit the epidemic of Bovine Spongiform Encephalitis (BSE) on the continent: several  pass graves were then closed in some parts of Spain.
But for Jean-Pierre Choisy, an ornithologist from the Vercors regional natural park (France), and for other specialists, these movements are natural and result from the reintroductions of vultures carried out since the 1980s in various massifs of southern Europe and the increase of their populations. We publish in this article the arguments that he presented in the number 10 of the newsletter "Vautours infos" of 2007.

De nombreuses mouvements entre les populations européennes de vautours

Vautour fauve (Gyps fulvus)

Depuis plusieurs années, les observations de Vautours fauves (Gyps fulvus) se sont multipliées au nord des Pyrénées.
Photo : Arthur Grosset / Arthurgrosset.com

Des mouvements inhabituels de vautours en Europe en 2007

En juin 2007, des Vautours fauves (Gyps fulvus) ont été observés en Belgique, aux Pays-Bas, en Allemagne (lire Vautours affamés en Belgique : décret royal et mouvements), et on ne peut les comprendre sans les replacer dans un contexte spatial et temporal bien plus large. Pour les analyser, Jean-Pierre Choisy s'est basé sur de nombreuses données et sur plusieurs sources comme l'article de Michel Terrasse intitulé "évolution des déplacements du Vautour fauve Gyps fulvus en France et en Europe" publié en 2066 dans la revue Ornithos (13-8 : 273-299).
Des groupes inhabituels de Vautours fauves (Gyps fulvus) ont aussi été observés dans les Pyrénées françaises à partir de 2006, par exemple 50 oiseaux au-dessus d'Ustaritz (Pyrénées-Atlantiques) en juillet 2007.
Dans plusieurs provinces espagnoles, l'application brutale d'une directive européenne sanitaire relatives à l'élimination des charognes a créé à partir de 2006 une situation dramatique pour les oiseaux charognards, notamment les Milans noirs (Milvus migrans), royaux (M. milvus) et plus encore les Vautours fauves. L'effondrement du succès de reproduction des vautours dans les colonies concernées a pu être quantifié : pour le FAB (Fundo de los Amigos del Buitre), certaines colonies aragonaises ont ainsi vu leurs effectifs reproducteurs diminuer de 70 %. En Aragon, les vautours se sont posés sur les toits des fermes et ont été victimes de collisions sur les routes. Des informations statistiques concernant l'augmentation du nombre d'oiseaux charognards qui, affamés et épuisés, sont arrivés dans les centres de soins, sont disponibles.
Mais d'autres informations font gravement défaut pour pouvoir comprendre l'impact des pénuries locales :

  • quelle est l'importance de la dégradation des conditions d'alimentation? Quelle est la proportion de l'aire de répartition du Vautour fauve en Espagne et de ses effectifs concernés par cette pénurie?
  • Quels sont les mouvements de vautours entre les provinces concernées et non concernées par la disette (évaluables par le suivi de l'évolution des effectifs et par des lectures de bagues) ?
  • Quelles sont les différences de comportement entre les adultes installés, ayant déjà niché, et les immatures (information probablement obtenue par des lectures de bagues) ?

Il est fort possible que cette dernière information existe, mais elle est difficile à obtenir. Chez des espèces à faible longévité et à forte mortalité, dont les populations ne se maintiennent que grâce à une forte natalité, deux années consécutives d'effondrement de la reproduction auraient suffit à causer un effondrement démographique, mais il n'en est pas de même chez une espèce comme le Vautour fauve dont les adultes ont une longue espérance de vie (qui dépasse les 40 ans, avec 3 % de mortalité par an). Aussi catastrophique que fut cette disette pour le succès de reproduction, Jean-Pierre Choisy n'a pas eu la connaissance d'une mortalité massive parmi les adultes. Ainsi, malgré l'effondrement de la production de jeunes, les effectifs adultes ont pu se maintenir.
Notons que cette situation de famine artificielle constatée en Espagne chez les oiseaux charognards à partir de 2006 existe depuis longtemps dans d'autres pays pourtant très protecteurs de la nature pour d'autres espèces comme le Pygargue à queue blanche (Haliaeetus albicilla).

Analyse de la situation au nord des Pyrénées entre 1945 et 1981

  • Alpes orientales : estivage en Autriche de non nicheurs venus des populations des Balkans, puis déclin suivant celui de ces dernières (et destructions locales)
  • Ailleurs en Europe : observations exceptionnelles, en nombres très faibles, irrégulièrement.

Analyse de la situation au nord des Pyrénées entre 1981 et 1984

  • Alpes orientales : estivage en Autriche depuis la réintroduction dans les Alpes orientales italiennes et sans doute aussi grâce au dynamisme de la colonie de l'île de Cres (Croatie), bien protégée.
  • Ailleurs en Europe : augmentation exponentielle du nombre d'observations.

Corrélation entre le nombre d'observations au nord des Pyrénées et la situation des populations

Vautours fauves (Gyps fulvus)

Curée de Vautours fauves (Gyps fulvus) au Col de la Colombière (Haute-Savoie) le 18/06/2007: il s'agît probablement d'oiseaux venus du Diois ou des Baronnies.
Photographie : Serge Genova

Il n'y avait plus de populations reproductrices de vautours en Europe occidentale au nord des Pyrénées au début des années 1980. Mais les choses ont changé, notamment suite aux différentes réintroductions qui ont eu lieu dans le Massif Central et dans le sud-est de la France.

  • 1981 : début de la réintroduction réussie du Vautours fauve dans les gorges des Grands Causses, au sud du Massif Central.
  • 1993 : premier pic d'observation de Vautours fauves au nord des Pyrénées, l'année des premiers lâchers à Navacelles (le second site de réintroduction dans le sud du Massif Central).
  • 1996 : amorce du second pic, qui correspond au premier lâcher dans les Baronnies (Drôme) dans le sud des Pré-Alpes françaises.
  • 1997 : pic spectaculaire, qui correspond à la poursuite des lâchers dans les Baronnies.
  • 1999 : nouveau pic bien marqué, notamment dans le Diois (Drôme) et dans les gorges du Verdon (Alpes-de-Haute-Provence/Var) , mais aussi dans d'autres massifs du sud des Pré-Alpes françaises.
  • 2000 : début d'une forte augmentation des observations dans les pays du nord et à l'est de la France.

Situation actuelle

  • Extension estivale de la zone de prospection des populations réintroduites dans les Pré-Alpes, avec par exemple une zone de prospection atteignant 5 000 à 6 000 km² pour la population du Diois et des Baronnies (Drôme).
  • Développement des transhumances à l'intérieur du massif alpin, avec la formation de reposoirs nocturnes, d'abord dans le Mercantour (Alpes-Maritimes) à partir de la population des gorges du Verdon, une évolution commencée en 2005 dans les Écrins (Hautes-Alpes) à partir de la population des Diois-Baronnies. Quelques curées rassemblant jusqu'à 40 individus ont été vues à partir de 2006, comprenant quelques Vautours moines (Aegypius monachus) venus des Baronnies (Drôme). Une tendance analogue est notée entre le nord du Massif Central et l'Auvergne.
    Une partie des 54 Vautours fauves (Gyps fulvus) vus au-dessus de Baulmes

    Une partie des 54 Vautours fauves (Gyps fulvus) vus au-dessus de Baulmes (Canton de Vaud), Suisse le 29/05/2005. Ils sont arrivés vers 16h10 en deux groupes successifs de 41 puis de 13, ils ont profité d'une ascendance devant les Aiguilles de Baulmes, avant de disparaître derrière ces mêmes Aiguilles en direction du Nord à 16h28.
    Photo : P.-A. Ravussin
  • Fort développement des échanges d'oiseaux entre les populations d'Espagne et des Alpes occidentales, mais aussi depuis quelques années entre les Causses, les Pyrénées et l'Espagne. On observe un flux important vers le nord à partir de la seconde moitié du printemps, puis un reflux vers le sud en automne.
  • Certains oiseaux erratiques s'installent dans de nouvelles régions, des vautours nés dans les Causses, les Pyrénées et l'Espagne se reproduisant ainsi désormais dans les Alpes françaises.
  • Développement des échanges entre les populations de vautours des Alpes françaises, d'Italie et des Balkans. Quelques mouvements ont été notés entre les populations des Balkans, du Massif Central, des Pyrénées et du reste de l'Espagne : un oiseau né en Croatie s'est par exemple installé dans la Drôme.
  • Augmentation spectaculaire des incursions de vautours au nord des Alpes, avec des destinations privilégiées comme le Jura, la Belgique, les Pays-Bas et plus récemment l'Allemagne. Des dizaines de vautours ont été observés dans le centre de l'Europe, par exemple un groupe de 54 oiseaux en Suisse en 2005, de 50 en Bourgogne et de 71 en Allemagne en 2006, de 97 en Belgique, de 61 aux Pays-Bas et de 30 en Allemagne en 2007. Des individus isolés provenant de France ont atteint la Pologne, la Lettonie, la Suède et la Finlande. D'autres vautours, venus de Croatie, sont arrivés jusqu'en Israël, en Crimée (Ukraine), en Russie (au nord de Kazan), dans les Pyrénées, et à Gibraltar

Lectures de bagues et reprises à distance des populations

Le pic des observations de vautours au nord de l'Europe est atteint en mai, les données étant très rares entre octobre et mars. Aux Pays-Bas, les 275 observations sont toutes concentrées entre mai et août (2,4 % du total en mai, 84,3 % en juin, 11,5 % en juillet et 1,7 % en août). 

Interprétation et réflexions

Facteur démographique

Vautour fauve (Gyps fulvus)

L'importance des populations ibériques de Vautours fauves (Gyps fulvus) explique en partie la multiplication des observations de vautours au nord de l'aire de reproduction classique.
Photo : Arthur Grosset / Arthurgrosset.com
Le développement des échanges entre les populations de vautours d'Espagne et des Balkans nécessite une synergie entre différents facteurs, notamment démographiques. La plupart des arrivées d'oiseaux dans les colonies réintroduites en France proviennent d'Espagne du fait de la proximité géographique et de l'importance de la population ibérique. Toutefois, les lectures de bagues au-delà de la France ne montrent pas une prédominance d'oiseaux venus de la péninsule ibérique : aux Pays-Bas et en Allemagne notamment, des Vautours fauves et moines provenant de Croatie, d'Italie (Abruzzes et Alpes orientales) et de France (sud des Alpes et du Massif Central) ont ainsi été observés.

Facteurs écologiques

La mise à disposition de charognes dans les zones où des vautours ont été réintroduits a créé des relais alimentaires pour les individus erratiques. Le renouveau spectaculaire du nombre d'ongulés sauvages, particulièrement de chamois et de bouquetins dans les parcs nationaux des Alpes, a aussi fourni de nouvelles ressources alimentaires.
La distribution des observations de vautours en France est significativement concentrée dans la moitié sud-est du pays. Dans le cas des mouvements vers le nord-ouest de l'Europe, les oiseaux tendant à survoler les massifs montagneux (les Alpes, le Jura, les Vosges, la Forêt Noire...), et ils parviennent ensuite parfois à atteindre les Pays-Bas et le nord de l'Allemagne.

Facteurs éthologiques

Vautours fauves (Gyps fulvus)

Vautours fauves (Gyps fulvus) observés en Bourgogne le 19/07/2007 par des parapentistes.
Photo : Jean Pierrec

Le comportement exploratoire sur de longues distances de certains vautours juvéniles et immatures, un comportement partagé par d'autres espèces de rapaces, a pour but de relier les populations entre elles, ce qui est essentiel pour une espèce grégaire. Entre les Pyrénées et les Alpes occidentales, un Vautour fauve est ainsi désormais toujours proche d'une population : entre les populations balkaniques et ibériques, l'Homme avait en effet, avant 1980, créé un "no man's land" de près de 1 100 km de large. Depuis les réintroductions en France et en Italie, la distance maximale entre les couples nicheurs de la bordure méridionale du Vercors et des Alpes d'Udine (Italie) est désormais presque deux fois moindre qu'auparavant. À l'intérieur d'une même région, on a constaté, à partir du seul noyau des gorges des Causses (Massif Central), une lente augmentation du domaine vital. Depuis la réintroduction dans les Alpes occidentales françaises, des échanges intenses ont d'abord eu lieu entre les populations du Diois et des Baronnies (à 45 km de distance), puis rapidement avec la population des gorges du Verdon (situées à 110 km), et enfin avec celle des Causses (situées à 150 km de distance). Des phénomènes similaires ont été observés entre les populations italiennes et balkaniques.

Une synergie de facteurs

Une synergie de facteurs éthologiques, écologiques et démographiques  est nécessaire pour assurer le développement des mouvements saisonniers actuels. Pour que de nouveaux progrès dans la restauration de l'ancienne aire biogéographique du Vautour fauve puissent se faire, des échanges entre les populations du sud-ouest et du sud-est de l'Europe sont nécessaires. Le Vautour percnoptère (Neophron percnopterus) et le Vautour moine semblent faire de même.

Pourquoi la fermeture des charniers espagnols en 2006 ne peut pas être responsable des observations en Belgique et aux Pays-Bas ?

Vautour moine (Aegypius monachus)

Comme le Vautour fauve (Gyps fulvus), le Vautour moine (Aegypius monachus) peut aussi être vu loin de ses sites de nidification, comme cet individu à bague jaune observé du 24 juin au 3 juillet 2005 en Puysaye (Yonne). Il avait été bagué au nid le 15/6/2004 dans la colonie de Rascafria (communauté de Madrid).
Photo : F. Leturny

La fermeture des charniers espagnols à partir de 2006 ne peut expliquer les observations de 2007 au nord de l'Europe pour plusieurs raisons :

  • parmi les rares oiseaux dont l'origine a pu être déterminée, une  forte proportion d'entre eux venait de France et non pas d'Espagne.
  • Ces mouvements saisonniers ont débuté avant les disettes locales espagnoles.
  • Des mouvements saisonniers ne peuvent pas avoir pour origine une famine pérenne. Les lectures et les reprises de bagues d'origine exogène jusqu'en 2004 (Terrasse M., 2006) avaient déjà montré un afflux printanier de vautours vers le nord de l'Europe et un reflux hivernal vers l'Espagne. En France, le pic des mouvements était constaté en mai et en juin. Dans le nord et l'est de Europe, le pic des observations était bien marqué entre mai et juillet. En Espagne, le pic était constaté en décembre et en janvier. Les mouvements observés en 2007 sont donc en accord avec ces données antérieures à 2005.
  • Les mouvements saisonniers vont à contre-sens des variations du bilan énergétique des vautours espagnols (l'été est la période où la nourriture est la plus abondante, la fonte des neiges dégageant des cadavres, il y a de nombreux transhumants, c'est la période de mise base des ongulés sauvages). Et pourquoi ensuite revenir quand les ressources sont minimales et que le froid maximalise les dépenses d'énergie des non-nicheurs ?
  • Le nombre (beaucoup trop faible par rapport aux effectifs espagnols susceptibles de fuir), l'âge (presque uniquement des immatures), l'état (peu d'oiseaux épuisés) et le comportement (pas d'installations définitives au-delà des zones de nidification) des visiteurs estivaux au nord de l'Europe sont incompatibles avec un exode massif de vautours affamés.

Des déplacements finalement "raisonnables"

Si les vautours observés au nord de l'Europe étaient poussés par la famine, ils seraient arrivés en Belgique, en Allemagne et aux Pays-Bas au bout de leurs réserves de graisse, et ils n'auraient pas pu, en grande majorité, repartir facilement vers le Sud. On aurait en outre trouvé des oiseaux épuisés par dizaines et non pas quelques rares individus. Ce sont donc plutôt des incursions exploratoires réalisés par des oiseaux en bonne condition. Le suivi par satellite a montré qu'un vautour pouvait franchir tranquillement de 100 à 400 km par jour et même 600 km en cas de nécessité, par exemple en traversant le Sahara. Un Vautour fauve bien "gras" peut jeûner deux semaines, voire trois selon les conditions, avant que sa situation ne commence à devenir critique, c'est à dire qu'il ne soit trop affaibli pour rechercher des charognes. Un voyage de quelques milliers de kilomètres n'est donc nullement une épreuve terrible. Par rapport au rayon d'action quotidien des nicheurs, l'erratisme d'un groupe d'oiseaux non nicheurs entre les Alpes occidentales et le nord des Pays-Bas ou de l'Allemagne constitue, pour le Vautour fauve, l'équivalent d'un trajet de cinq kilomètres pour une Mésange charbonnière (Parus major).
Hors accident, le risque majeur pour un vautour s'aventurant loin de sa zone de nidification est de se retrouver dans des conditions atmosphériques défavorables dans une contrée pauvre en charognes : cela peut arriver dans une plaine défavorable à la formation d'ascendances dynamiques, surtout en cas de couvert nuageux (lire L'utilisation des ascendances thermiques et dynamiques par les oiseaux).

Les conséquences de tels mouvements

De tels mouvements favorisent les échanges entre des populations nicheuses de vautours, des zones à forte densité à celles où la densité est faible. Ils favorisent les nidifications dans des biotopes favorables inoccupés. Le Vautour fauve nichait autrefois jusque dans le sud de la Pologne et de l'Allemagne (à une latitude identique à celle du Luxembourg). Ce qui a existé peut exister à nouveau si les conditions actuelles s'y prêtent. Toutefois, chez une espèce aussi grégaire et sans l'assistance de lâchers, le retour spontané sera extrêmement long.
Ces mouvements contribuent aussi à la découverte de nouvelles aires de transhumance estivale, comme on le voit actuellement en France dans l'est des Pyrénées et dans les Alpes du Sud (massifs du Mercantour et des Écrins). Dans le nord du Massif Central (Ardèche, Auvergne) et des Alpes (massifs de la Chartreuse, des Bauges, du Bargy et ouest de la Suisse), on observe aussi une augmentation des observations estivales.
Les reliefs sont plus favorables au vol des vautours que les grandes plaines, mais le facteur favorable essentiel reste certainement la disponibilité des charognes : un Vautour moine venu des Baronnies (Drôme), qui a vécu six mois du nord des Pays-Bas, s'était installé dans une réserve naturelle à forte densité d'ongulés. Les conditions a priori les plus favorables sont l'élevage extensif. Le retour du Loup (Canis lupus) permet également d'augmenter les ressources alimentaires disponibles, mais il accroit aussi les risques d'empoisonnement.

Des suggestions pour augmenter un estivage stable

Les charniers installés dans le sud de la France pour le Percnoptère d'Égypte, mais aussi plus au nord pour les milans (lire Guillaume Leblanc et le nourrissage du Milan royal en Lorraine), peuvent être découverts par les Vautours fauves erratiques. Si la fréquentation devenait régulière, on pourra déposer des charognes entières. La présence à proximité des charniers de Vautours fauves captifs installés dans des volières est très attractive du fait du grégarisme de l'espèce : on pourrait utiliser des oiseaux issus de centre de soins non libérables.

Dans les régions non favorables à une installation

Le rapprochement de la limite nord de nidification et des zones d'estivage régulier, et l'augmentation des effectifs pérennes ou saisonniers dans ces régions, augmenteront nécessairement la fréquence et/ou les effectifs de vautours dans des régions défavorables à un séjour prolongé (habitat, climat et disponibilité de charognes).

Des routes ancestrales innées ou éco-éthologie ?

Vautour fauve (Gyps fulvus)

La limite nord de l'aire de nidification du Vautour fauve (Gyps fulvus) est déterminée par des facteurs écologiques
Photo : Arthur Grosset / Arthurgrosset.com

Certaines spécialistes estiment que ces mouvements sont innés, et reflètent d'anciennes routes de migration des ongulés, mais cette hypothèse est non testable et incompatible avec certains faits : les mouvements d'individus marqués en Espagne, en France, en Italie et en Croatie peuvent en effet se faire dans toutes les directions, parfois pour un même individu. Des Vautours fauves de différentes origines ont atteint les Pays-Bas : les directions suivies n'ont donc pas une explication génétique.
Les déplacements sont aussi importants en longitude : par exemple, un Vautour fauve venu des Causses a fait un aller-retour de 1 800 km, et un oiseau croate a atteint Israël. Des individus nés en Espagne (lâchés, immigrés) ou en Croatie (immigrés) et qui se sont installés dans les Alpes françaises ont transmis des informations sur les routes migratoires partant de leur nouveau site de nidification.
La notion de "routes ancestrales innées" impliquerait une explication génétique, or des travaux récents ont montré que, de l'Espagne à Israël, les populations de Vautours fauves, réintroduites ou non, ont une forte diversité génétique. La seule tendance innée que l'on puisse postuler est qu'une fraction des vautours juvéniles et  immatures suit un comportement exploratoire sur des longues distances qui entraînera à terme une colonisation potentielle de la totalité de l'aire favorable à la nidification et aux mouvements internuptiaux.
La limite nord de la zone de nidification du Vautour fauve est liée à des limites écologiques, dont la plus importante est l'extrême réduction hivernale de la durée du jour sous les hautes latitudes : non seulement la reproduction des vautours commence en hiver, mais elle les occupe la majeure partie de l'année, si l'on y inclut les parades, le choix du site du nid et les soins aux jeunes après l'envol. Aucun décalage phénologique ne peut donc leur permettre de nicher aux hautes latitudes : en effet, la durée du jour en hiver est très importante pour permettre de prospecter de vastes régions, et ce d'autant plus vastes que la nécro-masse d'ongulés est réduite.
En Europe, cette limite climatique est redoublée, pour les espèces nicheuses rupestres, par la géomorphologie : la vaste zone quasi-dépourvue de reliefs et de falaises qui s'étend du nord de la France à la Russie. Dans certaines régions sans rochers, le pionnier pourrait être plutôt le Vautour moine.
Les autres facteurs limitants sont les côtes, la présence d'espèces écologiquement analogues, la faible présence de charognes, les destructions par l'Homme, le poison (visant des mammifères sauvages ou les résidus médicamenteux utilisés pour le bétail) étant le plus radical des moyens d'anéantissement de populations entières de vautours, même très abondantes.

Auteur

Jean-Pierre Choisy

À lire aussi sur Ornithomedia.com

Ouvrages recommandés

Vos commentaires sur :
"Les mouvements de vautours dans le centre et le nord de l'Europe sont naturels"

Vous devez être identifié(e)/connecté(e) pour accéder à cette page ! Si vous êtes déjà inscrit(e), rentrez votre email et votre mot de passe dans la zone "S'identifier/Devenir membre ".

Vous devrez alors revenir sur l'article actuellement consulté pour pouvoir réagir dans la boite de commentaires.


Les Archives d'Ornithomedia.com

Pour 6 € pour 6 mois ou 10 € pour un an, consultez tous les articles parus
sur Ornithomedia.com depuis plus d'un an. Abonnez-vous !

Actualités : Brèves | Agenda | Spécial

Magazine : Études | Interviews | Analyses | Observer en France | Voyages |

Pratique : Débuter | Conseils | Équipement | Identification |

Communauté : Observations | Galerie | Forums | Blog

Achat & Vente : Boutique | Annonces

Découvrez chaque jour sur Ornithomedia.com, les dernières infos sur les oiseaux en France, en Europe et dans le monde : des conseils (reconnaître les oiseaux du jardin, fabriquer un nichoir, nourrir un oisillon) et des carnets de voyage ornithologiques dans les parcs et réserves naturelles, des observations et des photos d'oiseaux. Notre boutique propose également des jumelles, des longues-vues, des trépieds et des guides ornithos.



L'actualité sur l'observation des oiseaux sur notre page facebook   L'actualité sur l'observation des oiseaux sur notre compte Twitter   L'actualité sur l'observation des oiseaux sur notre page Google+   L'actualité ornithologique épinglée sur notre page Pinterest