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Faut-il élever et lâcher des Pies-grièches à poitrine rose en France ?

Alors que le dernier couple ne s'est pas reproduit en France en 2019, faisons un point sur des bilans des programmes de restauration de populations de pies-grièches en Espagne, au Canada et aux États-Unis.

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Faut-il élever et lâcher des Pies-grièches à poitrine rose en France ?

Jeune Pie-grièche à poitrine rose (Lanius minor) élevée en captivité puis lâchée en Catalogne espagnole dans le cadre du programme Trenca.
Photographie : Marc Gálvez / Trenca

La Pie-grièche à poitrine rose (Lanius minor) est un passereau migrateur au plumage blanc, gris et noir. Elle ressemble à la Pie-grièche méridionale (Lanius meridionalis), qui partage parfois le même habitat (zones agricoles avec bosquets et friches) dans le sud-ouest de l'Europe, mais elle est plus petite et possède un large bandeau noir qui s'étend sur le front. Elle est également beaucoup plus rare que cette dernière, et elle est d'ailleurs au bord de l'extinction en France : au printemps 2019, le dernier couple revenu de migration, observé dans le département de l'Hérault, ne s'est en effet pas reproduit.
Cette triste nouvelle est la suite du déclin régulier de l'espèce dans notre pays depuis le XXe siècle, et qui s'est accéléré depuis une vingtaine d'années. Alors qu'elle était autrefois présente dans la majorité des départements, il ne restait plus que 45 couples en 2001, 18 en 2013, sept en 2016 et cinq en 2017. Les différentes mesures de conservation prises depuis 2008 n'ont pas permis d'empêcher cette disparition qui semble désormais inéluctable, à moins peut-être d'essayer de lâcher dans la nature des oiseaux élevés en captivité, comme cela est fait en Catalogne espagnole depuis 2009.
En nous basant sur les résultats du programme de conservation Trenca de la Pie-grièche à poitrine rose en Espagne, et sur les bilans provisoires des programmes de sauvegarde de la sous-espèce migrans de la Pie-grièche migratrice (Lanius ludovicianus) au Canada et de la sous-espèce endémique mearnsi sur l'île San Clemente en Californie (États-Unis), nous nous demandons s'il serait intéressant de lancer un programme similaire dans le sud de la France.
Nous remercions Marc Gálvez, de l'association Trenca, pour ses informations et ses photos.

Abstract

The Lesser Grey Shrike (Lanius minor) is a migratory passerine with a white, gray and black plumage. It looks like the Southern Grey Shrike (Lanius meridionalis), which sometimes shares the same habitat (dry agricultural areas with copses and wastelands) in southwestern Europe, but it is smaller and has a large black band that extends on the front. It is also much rarer than the latter, and it is on the verge of extinction in France: in spring 2019, the last pair, found in the department of Herault, did not breed. This sad news is the result of the steady decline of this species in our country since the last century that accelerated over the past twenty years. While it was still present in the majority of the departments at the beginning of the 20th century, there were only 45 couples in 2001, 18 in 2013, seven in 2016 and five in 2017. The various conservation measures taken since 2008 have thus not inversed this trend and an extinction which now seems inevitable, unless perhaps to try to release young birds bred in captivity, as it is done in Catalonia (Spain) since 2009.
Based on the current results of the Trenca conservation program of the Lesser Grey Shrike in Spain, and on the provisional assessments of the migrans subspecies of the Loggerhead Shrike (Lanius ludovicianus) in Canada and the endemic mearnsi subspecies on the San Clemente Island, California (United States), we wonder whether it would be interesting to launch a similar program in Southern France.
We thank Marc Gálvez from the Trenca association for his information and photos.

La Pie-grièche à poitrine rose (Lanius minor)

Pie-grièche à poitrine rose (Lanius minor) adulte

Pie-grièche à poitrine rose (Lanius minor) adulte en Catalogne espagnole en 2017. Il avait été lâché en 2016. Notez le front noir et le ventre rosé. Il est bagué.
Photographie : Marc Gálvez / Trenca

Pour en savoir plus sur l'identification et sur la biologie de la Pie-grièche à poitrine rose, lire notre article Séjour d'une Pie-grièche à poitrine rose dans l'Orne (Normandie) en juin 2018.

La Pie-grièche à poitrine rose en France : une disparition qui semble inéluctable

En France, la Pie-grièche à poitrine rose est actuellement en danger imminent et critique d'extinction : au printemps 2019, le dernier couple qui est revenu de migration et qui a été observé dans le département de l'Hérault ne s'est en effet pas reproduit. Comme ce fut le cas du Traquet rieur (Oenanthe leucura) dans les années 1990 (lire Observer les oiseaux au cap Béar, ancien domaine du Traquet rieur), elle pourrait donc disparaître complètement du pays dès 2020.
Cette espèce était pourtant présente dans de nombreux départements, y compris dans le nord-est, au début du XXe siècle et elle était encore répandue dans tout le Sud jusque dans les années 1960, puis un déclin accéléré s'est amorcé : il ne restait plus que 45 couples en 2001, 29 en 2002, 21 en 2003, 25 en 2005, 2007 et 2014, 18 en 2013, sept en 2015 et en 2016, et cinq en 2017. Jusqu'en 2017, deux petites populations subsistaient dans la basse vallée de l'Aude et dans les plaines de Poussan et de Villeveyrac à l'ouest de Montpellier (Hérault), et des nidifications sporadiques d'un à trois couples étaient parfois notées dans le Gard. En 2005, l'espèce a niché dans le Var.
Un Plan Régional d'Action (2008) et un Plan National d'Action (2013), impliquant des acteurs publics et associatifs (Ligue pour la Protection des Oiseaux de l'Aude, LPO Hérault, Aude Nature...), avaient pourtant été mis en place : un protocole de suivi était appliqué chaque année, des actions de sensibilisation auprès des propriétaires, des gestionnaires, des élus et du grand public ont été menées, et en 2009, suite à des conditions météorologiques particulièrement défavorables, des insectes (grillons) avaient même été déposés dans des bacs placés sous des perchoirs habituels, entre 50 et 150 mètres des nids de huit couples, mais cela a été peu efficace.

Aire de répartition de la Pie-grièche à poitrine rose (Lanius minor)

Aire de répartition de la Pie-grièche à poitrine rose (Lanius minor) en Europe : en rouge, les zones de nidification en été.
Carte : Ornithomedia.com d'après le Guide Ornitho

Ces deux plans n'ont donc pas enrayé le déclin de l'espèce en France, mais les habitats favorables (vignobles bordés d'arbres, ripisylves, pelouses sèches...) dans l'Hérault et dans l'Aude, situés dans des Zones de Protection Spéciales, ont été en grande partie préservés, ce qui a bénéficié à d'autres espèces comme la Pie-grièche méridionale (Lanius meridionalis) (lire Identifier deux sous-espèces de la Pie-grièche grise, les Pies-grièches méridionale et des steppes) et le Rollier d'Europe (Coracias garrulus) (lire La croissance de la population française de rolliers, une exception en Europe). Toutefois, aucune gestion spécifiquement adaptée à l’espèce, comme le maintien des friches, n'avait été menée. 

Les raisons possibles du déclin de la Pie-grièche à poitrine rose

Les raisons possibles du déclin de la Pie-grièche à poitrine rose dans une grande partie de son aire de distribution européenne sont variées. Citons notamment :

  • le long et périlleux trajet migratoire aller-retour.
  • Le changement climatique (en particulier des étés davantage pluvieux).
  • L'intensification des pratiques agricoles, qui a pour conséquence la transformation de l'habitat de nidification (zones cultivées avec bosquets et haies dans les régions chaudes).
  • L'utilisation excessive de pesticides, qui élimine les insectes.
  • La prédation des œufs et des jeunes par les mustélidés (belettes, fouines), la Pie bavarde (Pica pica) et même le Héron cendré (Ardea cinerea).

Les conditions lors de la migration et dans les zones d'hivernage en Afrique semblent avoir joué un rôle particulièrement important dans la diminution des populations du sud-ouest de l'Europe. Les oiseaux qui nichent en Espagne et en France effectuent en effet un parcours très long : comme la Pie-grièche écorcheur (Lanius collurio), la Pie-grièche à poitrine rose ne survole pas le détroit de Gibraltar pour rejoindre l'Afrique australe (Namibie, Botswana, Zimbabwe et Afrique du Sud) mais passe par la Grèce, la Turquie, le Levant, l'Égypte, le Soudan, l’est de la République Démocratique du Congo et le Tchad. Au printemps, les oiseaux se redirigent vers le nord en remontant la vallée du Rift, qui semble jouer un rôle de corridor. L'espèce décrit donc une boucle. 

Une situation également catastrophique en Espagne

Évolution de la population de la Pie-grièche à poitrine rose (Lanius minor)

Évolution de la population de la Pie-grièche à poitrine rose (Lanius minor) en Espagne depuis 2001.
Source : Trenca

Le déclin de la Pie-grièche à poitrine rose ne concerne pas que la France : selon l’European Bird Census Council, les effectifs auraient baissé de 33 % entre 1999 et 2013 sur notre continent en se basant sur une synthèse des résultats des suivis réalisés en Bulgarie, en Grèce, en Hongrie et en Italie. Elle est toutefois encore bien présente en Roumanie, qui constitue son principal bastion.
Comme en France, la situation espagnole est critique : le nombre de couples nicheurs est passé de 35 à 40 couples en Catalogne et de plus de 20 en Aragon au début des années 1980 à 23 (19 dans la province de Lérida ou Lleida et quatre dans la province de Huesca) en 2002, à dix (9 dans la province de Lérida et un dans celle de Huesca) en 2007, et à un seul en Catalogne entre 2010 et 2013, dans la comarque (= regroupement de communes) d'El Segrià, dans la plaine de Lérida. Depuis 2010, la province catalane de Lérida accueille la totalité des Pies-grièches à poitrine rose qui nichent encore naturellement en Espagne, l'espèce ayant disparu en 2002 de la comarque de Baix Empordà,

Présentation du programme de conservation "Trenca"  

Fourniture de nourriture

Fourniture de nourriture à de jeunes Pies-grièches à poitrine rose (Lanius minor) lâchées dans la nature en Catalogne espagnole (cliquez sur la photo pour l'agrandir).
Photographie : Marc Gálvez / Trenca

Afin d'essayer d'empêcher la disparition de la Pie-grièche à poitrine rose en Espagne, l'association Trenca travaille depuis 2009 à un programme ambitieux de conservation initié par la Généralité de Catalogne avec les soutiens du Centre de sauvegarde de la faune ("Recuperació de Fauna") de Vallcalent (Lérida), du zoo de Barcelone, de la Fundación Biodiversidad et du Ministère espagnol de l'Agriculture et de la Pêche, de l'Alimentation et de l'Environnement. Le World Wildlife Fund y participe via des conseils techniques, la collecte de fonds et la diffusion des résultats du projet. La communication et la sensibilisation du public font en effet partie intégrante du projet : des réunions d'information ont été organisées et des documents publiés et diffusés.
Les objectifs du programme Trenca sont de protéger les derniers couples sauvages et leur habitat de reproduction et de reconstituer et renforcer les noyaux de population dans les provinces de Lérida et de Huesca par l’élevage et les lâchers de jeunes nés dans le centre de sauvegarde de Vallcalent (appartenant à la Généralité de Catalogne) et dans le zoo de Barcelone.
L'association Trenca est chargée de mener les actions de conservation afin de maximiser le nombre de naissances dans la nature et le pourcentage de retour de migration. Elle place des insectes sur des plateaux afin d'aider les jeunes durant les premiers jours après leur libération, capture et éloigne les prédateurs (belettes, pies), et gère l'habitat afin qu'il réponde de façon optimale aux besoins de l'espèce.

L'élevage et les lâchers de jeunes Pies-grièches à poitrine rose

Oisillons de Pie-grièche à poitrine rose (Lanius minor)

Oisillons de Pie-grièche à poitrine rose (Lanius minor) nés dans le centre de sauvegarde de la faune de Vallcalent (Catalogne).
Photographie : Albert Porté/ Centre de Recuperació de Fauna de Vallcalent

Les lâchers dans la nature de jeunes Pies-grièches à Poitrine rose élevées en captivité afin de renforcer la population sauvage constituent la particularité du programme Trenca. Cette espèce, comme beaucoup d’autres, pond en effet davantage d’œufs que les parents ne peuvent élever de poussins, par "mesure de sécurité". En outre, certains petits ne reçoivent pas suffisamment de nourriture et finissent par mourir. Dans le cadre du programme, ces œufs et ces poussins sont prélevés et sauvés. Une fois qu'ils ont atteint un poids suffisant, certains sont replacés dans leur nid de naissance, tandis que les autres sont élevés en captivité dans le centre de sauvegarde de la faune de Vallcalent et dans le zoo de Barcelone.
Lorsqu'ils commencent à avoir un comportement de prédation, ils sont bagués avec des anneaux de couleur, déplacés à proximité du territoire de leurs parents et installés dans une grande cage d'acclimatation qui est ouverte au bout de sept jours. Durant cette semaine, ils découvrent leur environnement et se sociabilisent avec les individus sauvages. Entre leur lâcher et leur départ en migration, une surveillance continue est réalisée. Pour améliorer le suivi, des géolocalisateurs ont été fixés durant les deux dernières années sur certains individus relâchés afin d'obtenir des informations sur la route migratoire et sur l'aire d'hivernage et ainsi en savoir plus sur la biologie de l'espèce et sur les menaces qui pèsent sur elle en dehors de la zone de reproduction.
Depuis 2009, 600 jeunes pies-grièches ont été libérées, les années 2015 et 2016 ayant été particulièrement prolifiques avec respectivement 99 et 128 naissances, mais ce nombre a diminué en 2017 et en 2018.
39 oiseaux ont atteint leur deuxième année civile d'après la lecture des bagues.
Le pourcentage de retour de migration des adultes a été en moyenne de 71,9 % depuis 2009, contre 7,4 % pour les jeunes. Grâce au programme de reproduction en captivité, on a découvert que les oiseaux revenaient dans le même secteur la saison suivante et reformaient les mêmes couples.

Les résultats du programme Trenca entre 2014 et 2016

Jeunes Pies-grièches à poitrine rose (Lanius minor)

Jeunes Pies-grièches à poitrine rose (Lanius minor) nées en captivité et lâchées dans la nature en Catalogne espagnole (cliquez sur la photo pour l'agrandir).
Photographie : Marc Gálvez / Trenca

L'année 2014 a été une bonne année pour l'espèce, avec quatre couples formés et 11 poussins nés en liberté. En 2015, deux couples s'étaient formés, mais malheureusement, il n'y a pas eu de naissance.
En 2016, deux couples nicheurs ont commencé à couver, mais un seul a réussi à se reproduire et a élevé sept petits. Des oiseaux ont été relâchés cette année dans le domaine de la ferme de Torreribera et dans la municipalité d'Alfés (lire L'étang d'Ivars i Vila-Sana et les steppes de Lleida), où un couple s'est installé pour la première fois depuis le début du programme.

Les résultats de la saison 2017

La saison de reproduction 2017 a sans aucun doute été la meilleure des dix années précédentes : 19 spécimens sont revenus de leur migration et ont été observés dans la province de Lérida, qui accueille le dernier noyau nicheur de toute la péninsule ibérique. Parmi ces oiseaux, 17 sont nés en captivité et ont été relâchés les années d'avant (14 en 2016, deux en 2015 et un en 2014). Les deux derniers individus sont nés dans la nature, respectivement en 2011 et en 2016. Le taux de retour de 2017 a été l'un des plus élevés depuis le début du projet en 2009, avec un pourcentage de 11,7 % (n = 128), un chiffre supérieur à la moyenne (8,4 %, n = 394). En outre, quatre petites pies-grièches ont été observées au printemps et en été 2017 dans d'autres comarques de Catalogne (Baix Empordà, Montsià, Alt Urgell et Maresme), dont au moins deux étaient sans bague et donc sûrement des migrateurs issus d'autres populations européennes.
Sur 19 oiseaux, seuls six étaient des femelles, et six couples ont donc pu se former. : il fallait remonter jusqu'en 2007 pour trouver un chiffre supérieur. La conjonction de facteurs environnementaux extrêmes (tempêtes) et de la prédation possible des adultes et des jeunes explique néanmoins un taux d'envol très bas : 1,3 jeune par couple (n = 4 jeunes).
La reconstitution de l'ancien noyau reproducteur d'Artesa-Castelldans, le long du canal d'Urgell, constitue un événement important de cette saison : l'un des six couples de 2017 s'est en effet installé non loin de l'endroit où les derniers couples avaient été notés en 2009. Les deux partenaires avaient été libérés dans la province d'Alfés en 2016.
Le nombre de jeunes lâchés dans la nature en 2017 après être nés dans le centre de reproduction de Vallcalent a été inférieur à ceux des deux dernières années : 77 individus ont été libérés dans la ferme de Torreribera et dans la timoneda de Alfés, deux secteurs faisant partie du réseau Natura 2000, et dont les propriétaires ont signé des accords de gestion avec l'association Trenca. Pour la troisième année consécutive, des oiseaux (12 jeunes et 6 adultes) ont été équipés de géolocalisateurs dans le but d'étudier leur migration et de connaître les causes possibles du déclin de l'espèce en dehors de la Catalogne. En ce qui concerne les individus marqués les années précédentes, un seul adulte équipé d'un émetteur est revenu mais n'a pas pu être capturé.

Les résultats de la saison 2018

Jeune Pie-grièche à poitrine rose (Lanius minor)

Jeune Pie-grièche à poitrine rose (Lanius minor) née en captivité et lâchée dans la nature en Catalogne espagnole (cliquez sur la photo pour l'agrandir).
Photographie : Marc Gálvez / Trenca

La saison de reproduction 2018 n'a pas été très bonne. Contrairement à 2017, aucun couple ne s'est reproduit, bien que six adultes soient revenus de migration, dont deux mâles. La productivité du centre de reproduction du Vallcalent a été inférieure à celle des années précédentes, avec un total de 83 jeunes relâchés.
Le premier retour a été noté le 8 mai, ce qui est inhabituel car la date moyenne d'arrivée se situe normalement à la fin du mois. Curieusement, le même constat a été fait pour la Pie-grièche écorcheur (Lanius collurio), qui suit le même trajet migratoire. Lors de leur arrivée dans la plaine de Lérida, le printemps était orageux avec de fortes rafales de vent qui ont peut-être eu impact négatif sur la reproduction de l'espèce.
Les quatre femelles arrivées sur les terres de la ferme de Torreribera ont attendu pendant plus d'une semaine leurs partenaires, et elles sont ensuite parties. En dépit des efforts de recherche menés, aucun couple n’a été détecté.
L'un des mâles a défendu un territoire pendant quelques jours dans un secteur voisin où plusieurs couples s'étaient reproduits dans les années 1980. Un autre mâle est arrivé plus tard, mais il ne s'est pas accouplé, comme ce fut le cas en 2017.
95 jeunes ont été relâchés en 2018, dont certains avaient déjà entamé leur migration de départ le 20 août. Des géolocaliseurs ont été posés sur plusieurs des jeunes libérés afin d'essayer de collecter des données sur leur voie de migration.

Situation en 2019 et bilan provisoire du programme Trenca

Au printemps 2019, au moins cinq pies-grièches sont revenues de migration, mais un seul couple s'est reproduit avec succès (trois jeunes à l'envol) dans la province de Lérida. En 2017, il y avait encore six couples : la situation actuelle est donc mauvaise. Pour la première fois, des jeunes ont été libérés dans le parc naturel des Aiguamolls de l'Empordà (lire Observer les oiseaux dans le parc naturel des Aiguamolls de l'Empordà), où l'espèce avait disparu en 2002.
D'un point de vue technique, les résultats du programme sont positifs : en effet, l'élevage des jeunes en captivité se déroule très bien. Sans ce projet, l'espèce aurait déjà disparu d'Espagne, tous les oiseaux observés étant désormais d'origine captive, mais la tendance négative n'a pas encore été inversée. Il n'est pas encore possible de dire si la Pie-grièche à poitrine rose pourra être sauvée de l'extinction en Espagne, même si cela semble peu probable.

Le programme de sauvegarde de la Pie-grièche migratrice de l'Est au Canada

Pie-grièche migratrice de l'Est (Lanius ludovicianus migrans)

Pie-grièche migratrice de l'Est (Lanius ludovicianus migrans) dans le Smyrna Dunes Park en Floride (États-Unis) en février 2012.
Photographie : Andrea Westmoreland / Wikimedia Commons

Le projet Trenca s'est inspiré du protocole d'élevage et de lâcher des jeunes du programme de conservation canadien de la sous-espèce migrans de la Pie-grièche migratrice (Lanius ludovicianus).
La Pie-grièche migratrice (lire Les Pies-grièches migratrices semblent éviter de manger le tube digestif des orthoptères) est "l'équivalent" nord-américain de la Pie-grièche grise (Lanius excubitor), à laquelle elle ressemble étroitement. Son aire de nidification s'étend du sud du Canada au centre du Mexique, et onze sous-espèces sont reconnues, dont deux se reproduisent au Canada : la Pie-grièche migratrice des Prairies (L. l. excubitorides) et la Pie-grièche migratrice de l’Est (L. l. migrans). Au début du XXe siècle, elles étaient répandues de la Colombie-Britannique aux provinces atlantiques, mais elles n’ont cessé de décroître depuis une centaine d'années.
Si L. l. excubitorides est en déclin marqué dans certaines régions mais est encore stable dans de vastes secteurs, L. l. migrans est en danger critique : elle a disparu du Nouveau-Brunswick et du Québec, quelques douzaines de couples reproducteurs sont répartis dans cinq régions de l’Ontario très éloignées les unes des autres, et une petite population d’environ une douzaine de couples reproducteurs a été repérée dans un canton du sud-est du Manitoba.
Les raisons de l'effondrement au Canada de la Pie-grièche migratrice de l’Est ne sont pas bien connues, d’autant plus que de nombreux petits naissent et sont élevés chaque année. Beaucoup de jeunes meurent après avoir quitté leur nid à cause de la prédation des chats harets (= chats domestiques retournés à l’état sauvage), des Pies d’Amérique (Pica hudsonia), des Corneilles d’Amérique (Corvus brachyrhynchos), des Couleuvres à nez mince (Pituophis catenifer sayiet des Belettes à longue queue (Mustela frenata), mais les principales explications sont certainement la transformation et la destruction de ses zones de nidification (intensification de l'agriculture, fermeture des prairies suite à leur abandon et urbanisation) et d'hivernage. Les collisions avec les véhicules sont aussi fréquentes.
Le Ministère de l'Environnement et du Changement climatique du Canada a lancé en 2003 un programme de rétablissement des populations, et il a élaboré en 2015 le Programme de rétablissement de la pie-grièche migratrice de la sous-espèce migrans au Canada, dont l'objectif est de recréer une population viable.
Un programme d’élevage en captivité avait été lancé dès les années 1990 au Québec et en Ontario, afin de préserver la diversité génétique de la population canadienne de la sous-espèce migrans. Depuis 2001, des lâchers d’oiseaux nés en captivé sont effectués pour accroître les effectifs reproducteurs sauvages. Au Québec, le Centre de recherche et de conservation des oiseaux de l’Université McGill de Sainte-Anne-de-Bellevue avait par exemple élevé et lâché à Breckenridge sept jeunes en 2004 et huit en 2005.
En 2012, une femelle de six ans, lâchée en 2006, a migré avec succès, puis est revenue de migration et s'est reproduite avec un mâle sauvage : il s'agissait d'une première mondiale pour un programme de sauvegarde d'un passereau migrateur, et une preuve que le protocole était viable. Depuis 2003, plus de 1 000 oiseaux ont été libérés en Ontario, et beaucoup sont revenus de migration et ont niché. De la nourriture est par ailleurs fournie aux jeunes dans les plaines de Carden et de Napanee pour renforcer leur état physique. Plus de 23 % des oiseaux vus dans la nature dans la province sont nés en captivité. Il y a actuellement moins de 25 couples en Ontario, contre douze en 2015.
Les actions de conservation dans la nature et de lâchers d'oiseaux nés en captivité ont permis jusqu'à présent d'éviter la disparition de cette sous-espèce au Canada, mais les résultats obtenus sont fragiles et fluctuants d'une saison à l'autre : les efforts doivent donc être poursuivis. Les recherches (surveillance, baguage, suivi satellitaire et études génétiques) continuent pour essayer de mieux déterminer les causes du déclin. Le suivi d'oiseaux équipés de balise a montré qu'une partie d'entre eux hivernait dans le sud-est des États-Unis (Virginie), en passant par l'agglomération de Détroit-Windsor ou en survolant le lac Ontario.

Le programme de sauvegarde de la sous-espèce mearnsi sur l’île San Clemente (Californie)

Pie-grièche migratrice insulaire (Lanius ludovicianus mearnsi)

Pie-grièche migratrice insulaire (Lanius ludovicianus mearnsi) sur l'île de San Clemente en Californie (États-Unis) en janvier 2007.
Source : Big00000

Un autre programme de sauvegarde a inspiré le projet Trenca :  celui de la sous-espèce sédentaire mearnsi de la Pie-grièche migratrice endémique et sédentaire de l'île de San Clemente (elle était autrefois également présente dans une petite zone côtière continentale voisine). Les moutons, les cochons, les cerfs mulets et les chèvres introduits ont dégradé son habitat à partir de la fin des années 1880. L'U.S. Navy a pris le contrôle de l'île en 1934 et a mené entre 1973 et 1993 un programme d'élimination de ces ongulés. La prédation par les chats harets, les Renards gris insulaires (Urocyon littoralis) et les Grands Corbeaux (Corvus corax) était toutefois encore responsable de 44 % des échecs de nidification à la fin des années 1980. Les incendies étaient aussi un facteur important de déclin.
Le nombre de ces pies-grièches était tombé à environ 20 oiseaux au début des années 1900, était remonté à environ 50 en 1977, avant de décliner à nouveau entre 1982 à 1998 pour atteindre une population relativement stable de 14 à 33 oiseaux. Entre 1999 et 2005, 255 jeunes ont été élevés en captivité et lâchés. Les objectifs étaient de maintenir 55 à 65 individus pour la reproduction en captivité et de libérer des jeunes chaque année. Grâce à ce programme actif de reproduction en captivité et de réintroduction, la population a commencé à augmenter à partir de 1999, atteignant 135 oiseaux en captivité et sauvages en 2004. En 2013, environ 70 couples nicheurs étaient recensés dans la nature, ce qui est un bon résultat.

Faut-il élever en captivité et lâcher des jeunes Pies-grièches à poitrine rose en France ?

Les bilans provisoires des programmes de renforcement des populations de Pies-grièches à poitrine rose en Catalogne espagnole et de la sous-espèce migrans de la Pie-grièche migratrice au Canada montrent qu'il est difficile et incertain d'essayer d'inverser le déclin d'un passereau migrateur, surtout quand les causes exactes de cette situation sont inconnues. Par contre, le succès de la sauvegarde de la sous-espèce mearnsi en Californie suggère que cela est possible quand la population est sédentaire ou qu'elle effectue seulement des mouvements limités. Par ailleurs, l'expérience acquise en Catalogne espagnole dans l'élevage et le lâcher de jeunes Pies-grièches à poitrine rose est précieuse et démontre que la méthode est au point.
Avant éventuellement de lancer un programme de restauration de l'espèce dans l'Hérault ou dans l'Aude, il serait préférable d'attendre quelques années afin de vérifier si les ornithologues catalans auront réussi ou non à empêcher une extinction qui semble aujourd'hui inéluctable... 

À lire aussi sur Ornithomedia.com

Dans la rubrique Observations d'Ornithomedia.com

Une synthèse d'observations récentes de Pies-grièches à poitrine rose en France

À lire sur le web

Le site web de l'association Trenca : www.trenca.org

Ouvrages recommandés

Sources

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