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Vers une "résurrection" du Pigeon migrateur ?

Il y a 100 ans disparaissait le Pigeon migrateur, mais des biologistes réfléchissent à la possibilité de le recréer à partir d'espèces proches.

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Vers une "résurrection" du Pigeon migrateur ?

Pigeons migrateurs (Ectopistes migratorius) juvénile, mâle et femelle.
Dessin : Louis Agassiz Fuertes / Birds of New York

Il y a 100 ans disparaissait le Pigeon migrateur ou Tourte voyageuse (Ectopistes migratorius), un Columbidé qui nichait dans le nord-est de l'Amérique du Nord et qui hivernait dans le Mid-Ouest et le Sud-est. Il mesurait de 32 à 40 cm de long, son corps était allongé, ses ailes et sa queue étaient pointues, et sa tête était proportionnellement petite. Il volait rapidement. Chez l'adulte, le bec était noir, les pattes rouges, les parties supérieures gris bleuâtre, le cou présentait des reflets métalliques, la poitrine et le haut du ventre étaient rouge-orangé, et le bas-ventre et les sous-caudales étaient blancs.

Cet oiseau était encore abondant au début du XIXème siècle, et ses effectifs étaient estimés à plusieurs milliards d'individus : certains vols "obscurcissaient" le ciel et mettaient plusieurs jours à se dissiper !

Les Pigeons migrateurs nichaient en immenses colonies, parfois sur des kilomètres de long (en moyenne 16 km !) : en 1871,136 millions d'individus nicheurs ont été comptés sur 2 200 km2. Et pourtant, l'espèce fut décimée en quelques dizaines d'années, principalement à cause de la chasse intensive (par les agriculteurs qui la considéraient comme nuisible pour les récoltes et par des amateurs pour le "plaisir"), de la destruction de son habitat, de la déstructuration de son mode de vie social suite à la baisse des effectifs et de certaines maladies. Le dernier individu, une femelle, mourut dans sa cage dans le zoo de Cincinnati dans l'Ohio le 1er septembre 1914.

Mais grâce aux progrès de la génétique, certains biologistes évoquent désormais l'idée de "ressusciter" cette espèce, et un congrès sur ce thème s'est d'ailleurs tenu en février 2012 à la Harvard Medical School de Boston sous l'égide de la Long Now Foundation, une organisation co-présidée par Stewart Brand.

L'ADN d'oiseaux morts depuis longtemps contient des informations précieuses qui peuvent aider à mieux comprendre les relations phylogénétiques entre espèces vivantes et éteintes (lire La Conure de Caroline était bien un oiseau d’un genre unique) et l'évolution génétique. Mais le génome se dégrade et le séquençage à partir de fragments d'ADN n'est pas possible si l'on utilise une méthode d'amplification génique (permettant de recopier de manière exponentielle un fragment d'ADN, grâce à l'utilisation d'une enzyme) classique.

Une technique de nouvelle génération appelée "De Novo Assembly" a été élaborée (elle est décrite en détail dans un article paru en 2013 dans la revue PLOSOne) : elle permet de reconstruire des séquences à partir d'un grand nombre de petits morceaux (de 90 paires de bases) selon un grand nombre de paramètres. Elle a été appliquée avec succès sur des échantillons de deux Pigeons migrateurs et on a pu reconstituer la totalité de leur ADN mitochondrial malgré une légère pollution génétique humaine et un faible pourcentage de nucléotides dégradés.

Des chercheurs avaient déjà réussi à reconstituer une séquence d'ADN nucléaire par amplification de courts segments d'ADN (lire Reconstitution réussie de l'ADN nucléaire d'une espèce disparue, le Pigeon migrateur).

Parmi les approches proposées pour recréer des Pigeons migrateurs figure l'extraction d'ADN ancien de spécimens naturalisés suvie de la modification du génome de Pigeons à queue barrée (Patagioenas fasciata) ou biset (Columba oenas) pour les "transformer".

Pigeon à queue barrée

Le Pigeon à queue barrée (Patagioenas fasciata) pourrait servir de "base" pour reconstituer le Pigeon migrateur.
Photographie : Gary Kramer / Wikimedia Commons

Lors du congrès de février 2012 de la Long Now Foundation, le généticien George Church a expliqué qu'il était impossible d'utiliser la technique du clonage car l'ADN des spécimens naturalisés n'est plus fonctionnel. Mais l’on pourrait reconstruire certains gènes du Pigeon migrateur puis les introduire dans le génome de cellules-souches de Pigeons bisets afin de faire réapparaître certaines caractéristiques de l'espèce disparue, comme sa longue queue par exemple.

Ces cellules-souches modifiées pourraient ensuite être transformées en cellules germinales (précurseurs des ovules et des spermatozoïdes) qui seraient injectées injectées dans des oeufs de Pigeon biset, où elles migreraient vers les organes sexuels des embryons en cours de développement. Les pigeonneaux éclos ressembleraient à des Pigeons bisets normaux mais ils seraient porteurs de cellules germinales modifiées. En se reproduisant, ils donneraient naissance à une génération dont certains indivdus auraient certaines des caractéristiques du Pigeon migrateur (couleurs, longue queue, longues ailes...). Une succession de croisements et de sélections pourrait finir par produire des oiseaux ressemblant plus ou moins à l'espèce disparue.

Cette approche a d’ailleurs aussi été évoquée pour faire “renaître” le Mammouth laineux : une partie de ses gènes (qui ont pu être récupérés en partie grâce à à des individus conservés dans la glace en Sibérie)  pourrait être injectée dans des cellules-souches d'éléphant.

Toutefois, cette méthode audacieuse soulève plusieurs questions : un pigeon recombiné peut-il être considéré comme un Pigeon migrateur ? Cela vaut-il le coup de réussir éventuellement à créer une poignée d'oiseaux qui pourraient ne réussir à survivre qu'en captivité ? La viabilité de cette espèce sociable n'implique-t-elle pas de devoir aussi produire des millions d'individus ? Cette "résurrection" pose aussi des questions éthiques : faire renaître des espèces éteintes ne va-t-il pas diminuer les efforts pour empêcher les extinctions ? Faire revivre des espèces disparues est-il utile ? Et il y a enfin des obstacles financiers.

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